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Full text of "Les premières années de la Cochinchine, colonie française"

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I 



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LES PREMIÈRES ANNÉES 



DE 



LA GOGHINGHÏNE 



COLONIE FRANÇAISE. 



ABBEVILLE 



Imprimerie Briez, G. Paillart et Retaux. 



M*^. 






LES PREMIÈRES ANNÉES 



DE LÀ 



COGHINGHINE 



COLONIE FRANÇAISE 



PAR A 



PAULIN VIAL 

"V 

CAriTAINE DE FBéaATB 
Avec une préface de M. le €■• de Y» Riennier 



TOME PREMIER 



PARIS 

CHALLAMEL AÎNÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

* 
DÉPOSITAIRE DES CARTES ET PLANS DE LA MARINE 

a 

30, rue des Boulangers, et rue de Beilechasse, 27 
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES DE FRANGE ET DE L'ÉTRANGER 



1874 



LS 
557 



UbraK 



^^'ôipo^'^i^ 



PRÉFACE 



On est heureux, alors que le pénible souvenir de notre 
dernière guerre et des tristes événements qui l'ont" suivie, 
pèse encore sur tous les esprits vraiijient français, de jeter 
un regard attentif sur des récits consolants qui attestent le 
progrès de notre influence dans rExtréme-Orient- par la 
fondation d'une jeune et belle colonie. L'honneur en revient 
au déparlenient de la marine, dont la volonté a triomphé 
d'obstacles de toute nature pour atteindre un but mal déâni 
dans l'origine ; et nous pouvons dire qu'il y est parvenu au- 
jourd'hui, après avoir ménagé avec sagesse les sacriGces en 
personnel ou en matériel. 

Cette question a donné déjà lieu à la pul)lication de 
nombreux ouvrages : les uns destinés à faire connaître 
la Cochinchine à la métropole et à exciter son intérêt 
en combattant son indifférence pour les faits lointains ; 
les autres chargés de défendre cette possession née de 
la veille, contre des idées de rétrocession qui, le croirait- 
on, avaient eu faveur en haut lieu à une certaine 
époque, sans examen préalable et par suite d'une légè- 
reté dont nous avons besoin de nous guérir. Mais pas 
uu de ces ouvrages ue résumait encore jusqu'à ce jour Iç 



II PRÉFACE. 

récit historique de tous les faits relatifs à la conquête et à 
la colonisation de ce pays. Cette lacune est remplie par les 
deux volumes offerts par M. Vial à la bienveillance de toutes 
les personnes qui s'intéressent à la grandeur de la France, 
et la veulent, même après ses malheurs, forte et respectée 
au dehors comme à l'intérieur. 

Notre excellent ami, dont Tactivité incessante se mani- 
feste par la publication de ces pages, a bien voulu nous en 
confier la correction des épreuves pendant que lui se trouve 
sur la route de la Nouvelle-Calédonie, où le Calvados^ na- 
vire dont il a le commandement, va déposer les derniers de 
ces coupables égarés, condamnés à expier dans l'exil les 
crimes d'une lutte fratricide. Nous désirons que l'auteur 
puisse jouir dans les premiers mois de l'année 1874, d'un 
^succès mérité par ses travaux consciencieux; à ce moment, 
il viendra d'effectuer le tour du monde, voyage si fréquent 
aujourd'hui dans notre marine et si rare autrefois, mais qui 
n'en entraîne pas moins certains dangers et de rudes fa- 
tigues. Son long séjour dans la colonie, Ja large part qu'il a 
prise dans son administration ou son organisation, l'ont mis 
à même de fournir des renseignements certains et d'autant 
plus précieux qu'ils sont puisés à des sources officielles, ou 
dictés par un jugement droit et par le désir impartial de 
faire apprécier les résultats obtenus dans une première pé- 
riode d'occupation d'environ dix années. 

« 

I 

Le lecteur, étonné, se heurtera à chaque pas dans ce récit 
à des choses nouvelles : l'aspect du pays, la description des 

mœurs et des coutumes de ses habitants l'intéresseront 
autant que la diversité des scènes de ce grand drame histo- 
rique, joué dans l'intérêt de la civilisation du monde par 
l'action énergique et bieniaisante de la France. Il appren- 



PRÉFACE. in 

dra à en estimer les acteurs à une juste valeur ; leur dé- 
vouement lui deviendra familier, et il pourra reconnaître 
dans leur abnégation, leur ardeur, leur discipline sévère et 
à la fois paternelle, les qualités que devaient montrer plus 
tard, sur un théâtre douloureux et en faisant l'admiration 
de leur pays, les hommes élevés à cette école. 

Comment ne se sentirait-on pas grandir, quand on parti- • 
cipe à une si vaste entreprise, menée à bien avec des moyens 
aussi modestes ? Quelle succession d'événements et de faits 
dans ce court espace de temps et dans quel étrange pays se 
passent-ils pour un Européen ! N'est-ce pas un cadre con- 
venable pour un drame si saisissant, toujours plein d'inté- 
rêt, où le gracieux coudoie le terrible, et où se trouvent 
mêlées des l'aces aussi diverses que leurs couleurs, des Fran- 
çais, des Annamites, des Chinois, des Cambogiens, des 
Siamois, etc.. et même un instant des Espagnols avec leurs 
tagals de Manille ! Mais, par-dessus tout, on distingue la 
marche sûre de l'influence française, qu'on pourrait repré- 
senter par une noble figure, appuyée sur des sentiments de 
justice et de bonté, attirant les vaincus, les désarmant et ley 
apaisant en les rendant sympathiques. 

Citons au hasard quelques particularités remarquables de 
cette cojitrée : ici, ce réseau inextricable de fleuves et d'ar- 
royos, chemins qui marchent en avant et en arrière, trans- 
portant presque sans effort et dans toutes les directions, 
30,000 barques de diverses grandeurs, et facilitant singu- 
lièrement un mouvement commercial énorme, mais appelé 
à grandir de jour en jour avec le bien-être et l'accroisse- 
ment de la population indigène ; là, les merveilles d'un 
inmiense arrosage naturel de tout le delta d'un grand fleuve 
aux sources mystérieuses, s'opérant au moyen d'un réser- 
voir auprès duquel le lac Mœris, en Egypte, est une œuvre 
bien ordinaire ; et pour privilège suprême, celte mer inté- 
rieure donne lieu^ pendant plusieurs mois, à des pêches 



lY PRÉFACE. 

miraculeuscs,enrichis8anttoute la contrée, et fournissant une 
énorme exportation de poissons salés et séchés et môme de 
poissons vivants ! — Là encore, non loin de ce lac, gisent les 
ruines immenses que l'intrépide Mouhot nous a fait con naître 
le premier, vestiges d'une civilisation inconnue, attestant 
par leur splendeur la foi et la puissance d'autrefois à côté 
de la décrépitude et de l'indifférence d'aujourd'hui. 

Quel avenir, quand d'immenses steppes seront couvertes 
de riches cultures, protégées contre les inondations par des 
digues habilement construites et répartissant au loin les 
bienfaits d'une irrigation inépuisable! Mais n'oublions pas 
que la Basse-Gochinchine peu peuplée encore, était elle- 
même une colonie annamite en plein développement. 

Si des choses nous passons aux personnes, le lecteur ne 
sera pas moins frappé de la diversité d'aptitude des deux 
races avec lesquelles nous nous trouvons en contact dans 
la colonie, celle annamite, de beaucoup la plus nombreuse, 
et celle cambogicnne. Chez la première, il y a du ressort, 
de la volonté et une confiance en elle-même qui l'amène à 
çiépriser profondément la seconde. Le Gambogien, aussi 
bien celui qui est sous notre domination que celui placé 
sous notre protectorat, est ignorant, borné, paresseux et 
abruli par les pxactions de ses propres chefs. Chez lui, il 
résistait faiblement à la domination.de ses voisins puissants 
et avides, amenée par les dissensions de nombreux préten- 
dants à la couronne, pour retomber servilement sous le 
joug. L'histoire de ce royaume, inédite jusqu'à ce jour, est 
des plus originales et fait ressortir à quels dangers se trouve 
sujette une nation faible et impuissante contre ses voisins, 
jusqu'à ce qu'une main amie lui ait été tendue par nous. 
Elle pourra peut-être renaître, n'étant plus pillée, saccagée 
ou démembrée par ses anciens prétondus protecteurs, jaloux 
de leur influence réciproque, et osant dans leurs rela- 
tions officielles se targuer vis-à-vis de leur protégée, l'un 



PRÉFACE. V 

de la tendresse d'un père et l'autre de celle d'une mère ! 

Certainement nos idées ne trouveront pas de longtemps à 
germer au milieu des populations cambogieuneSjCes derniers 
représentants vers l'Est d'une civilisation hindoue abâtardie 
et sans vie. Mais notre protectorat, dont les débuts n'ont 
pas été sans nous causer de sérieux embarras, aujourd'hui 
évanouis ou surmontés, leur apportera la paix intérieure, 
des exemples de travail les excilant à produire, des tran- 
sactions honnêtes, une surveillance réparant les penchants 
d'une mauvaise administration, et enfin des conseils désin- 
téressés. 

En Gochinchine, heureusement, la situation n'est plus la 
môme. L'intelligence delà race et diverses autres qualités, 
entr'autres une certaine facilité et un désir de s'assimiler 
à nous par l'étude et l'instruction, nous permettent d'avoir 
de plus grandes visées pour la population qui nous est 
soumise et qui deviendra, si nous nous y préparons, l'ini- 
tiatrice de celle du royaume entier évaluée de 16 à 18 mil- 
lions d'âmes. La constitution politique de ce peuple s'y 
prête beaucoup ; son organisation administrative , aux 
rouages si simples, la vigueur de ses institutions commur 
nales si remarquables et lui ayant conservé une indépen- 
dance locale qui, loin d'exclure l'obéissance vis-à-vis du 
pouvoir central et de l'autorité royale, la facilitait au con- 
traire, seront d'un grand secours dans l'exécution de cette 
entreprise. Là aussi se trouve, on peut le dire, Texplication 
des progrès rapides de notre .domination ; et n'est-il point 
curieux que ce peuple ait résolu par la sagesse des conseils 
des notables des communes un des problèmes dont la solu- 
tion est si difficile chez nous! Il est vrai que la population 
s'y divise en deux grandes classes : les Inscrits, c'est-à-dire 
ceux qui possèdent, ont une position et un véritable intérêt 
à la stabilité de la société à laquelle ils appartiennent, et 
les Non-Inscrits, c'est-à-dire ceux qui ne possèdent rien, 

A' 



VI PRÉFACE. 

n'ont que le droit d'être administrés en contribuant à cer- 
taines charges définies, et en profitant de tous Jes avantages 
d'une vie policée. 

II 

A quelque chose souvent malheur est bon ! car les re- 
tards apportés à notre action en Cochinchine, si regrettés 
au moment môme, nous ont permis d'acquérir, par la 
simple occupation de Saigon et par le rayonnement sur les 
cours, d'eau d'un petit nombre de navires, beaucoup de 
données très-utiles pour la suite. Les populations elles- 
mêmes pouvaient, pendant ce temps, apprécier notre carac- 
tère affable, notre manière d'agir loyale et pressentir les 
effets de notre présence. Nous ne devons donc pas nous 
plaindre de l'évacuation de Tourane et des délais causés 
par les opérations qui allaient faire flotter le drapeau fran- 
çais sur les murs de Péking. Aussi, quand le moment ar- 
riva où, après de nombreuses et inutiles tentatives de 
négociations avec la cour de Hué, la force fut requise, une 
ligne de conduite sage, bienveillante et paternelle se trouva 
naturellement tracée pour nos premières relations officielles 
avec les populations de la Basse-Cochinchine. Les événe- 
ments ultérieurs nous ont assez montré l'influence qu'elles 
eurent sur les indigènes, et nous en recueillîmes lés fruits 
en voyant bientôt un grand nombre d'entr'eux se dévouer à 
nos intérêts. 

Nous devenions des conquérants malgré nous, et nous 
nous trouvions pVéparés à ce rôle par la faute même de nos 
adversaires qui restaient invariablement sourds aux de- 
mandes en réparation de nos justes griefs. Les nations po- 
licées se concèdent, en effet, des privilèges réciproques san» 
lesquels toutes relations seraient impossibles, et les progrès 
de l'humanité anéantis. Le gouvernement annamite nous 



PRÉFACE. VII 

les refusa constamment, ainsi que la cessation des^persécu- 
tions barbares et sanglantes infligées à nos missionnaires^ 
hommes de paix par excellence, et à leurs nombreux néo- 
phytes. Le sort en était jeté : les hostilités recommencèrent 
et les fondements de notre domination allaient être éta- 
blis. 

Ainsi, c'est avec une certaine connaissance des mœurs, 
des habitudes, des besoins des populations et de leur carac- 
tère que nous nous sommes substitués aux membres de 
Tancienne administration, tous en fuite devant le progrès 
de nos armes. Honneur donc à ces premiers et infatigables 
pionniers, dont un grand nombre ont noblement succombé 
à la fleur de Tâge ; honneur à ceux qui ont creusé le pre- 
mier sillon dans le droit chemin avec un coup d'oeil sûr, et 
assez profondément pour servir de guide permanent à ceux 
qui devaient compléter l'œuvre ! 

Nous pouvons encore insister sur ce point, que notre 
conquête a un caractère particulier. Elle est basée sur un 
droit imprescriptible et non sur la force matérielle : sa meil- 
leure consécration est celle donnée par la sympathie déplus 
en plus sincère .des habitants vis-à-vis de nous en échange de 
bienfaits inconnus jusqu'alors. Du reste la première de- 
mande de cession de territoire n'a été faite au gouvernement 
de Hué que plus de deux ans après les premières hostilités. 

Quand on se reporte aux débuts de la conquête, on ne 
peut s'empêcher de remarquer la main ferme et habile de 
ceux qui ont frayé le chemin parcouru. Chacun des chefs 
qui se succédaient dans le commandement du petit corps 
expéditionnaire, dont les traditions excellentes subsistent 
encore, a apporté sa pierre à la construction de Tédifice. 
Ainsi, Famiral Rigault de Genouilly, dont la perte récente 
a laissé un si grand vide et a été si vivement ressentie 
dans tous les corps de la marine et par tous ceux qui 
avaient eu l'honneur de servir sous ses ordres, est à juste 



VIII PRÉFACE. 

titre le fondateur de notre établissement. Impuissant devant 
Hué malgré les brillants combats livrés aux Annamites 
à Tourane, il eût Theureuse inspiration de s'emparer 
de Saïgon et de détenir cette position comme un gage 
dont l'action serait très-sérieuse dans les négociations 
futures. 

Son successeur, i'amiral Page, laissa de grandes traces 
de son court passage. Après avoir échoué dans ses négo- 
ciations, il évacua Tourane et concentra nos faibles res- 
sources dans Saïgon qu'il déclara por* /Irawc. L'avenir de 
ce port fût désormais affirmé par cet acte important, et 
Taffluence des navires de toutes les nations qui remontèrent 
le Donnaï, ea février 1860, n'a pas cessé d'augmenter jus- 
qu'à ce jour. 

A la fin du mois de janvier 1861, l'amiral Gharner dé- 
bloquait le petit corps d'occupation, si délaissé et si méri- 
tant ; il faisait la conquête de la province de Saïgon et de 
Milho. Ses essais pour traiter furent infructueux: il est 
vrai qu'une cession de territoire était demandée comme 
compensation de xios sacrifices. 

A l'amiral Bonard, premier gouverneur de la colonie, 
revient l'honneur d'avoir pu obtenir un traité, en juin 
1862, après les brillantes opérations qui nous donnaient la 
province de Bien-boa, celle de Mitho et la citadelle de 
Vinh-long. La faiblesse des moyens d'action dont il dispo- 
sait ne lui permit pas de compléter son œuvre par la con- 
quête, indiquée aux yeux de tout le monde, des trois pro- 
vinces occidentales de la Basse-Cochinchine. Quelque 
vivement qu'ait pu être ^critiqué ce traité, nous l'avon6 
défendu et nous le défendrions encore, si les événements 
ne l'avaient consacré définitivement comme ayant été conclu 
avec sagesse et avec beaucoup d'opportunité. Sans la 
possession de cet instrument, nous avons la conviction que 
la Gochinchine eût été abandonné par nos hommes d'État, 



PRÉFACE. IX 

Les propositions d'organisation de la conquête faites par ce 
gouverneur étaient empreintes d'une ampleur de vues bien 
remarquables : aussi, lui doit-OQ d'avoir donné une vive 
impulsion à la colonie, dont il a bien mérité en lui évitant 
d'être soumise dès ses commencements au régime énervant 
de nos autres possessions. Beaucoup de ses propositions ne 
se sont réalisées que plus tard, -surtout la création d'un 
corps permanent et bien doté, destiné à l'administration 
spéciale de cette colonie : c'est le seul moyen d'avoir un 
personnel prenant à cœur les intérêts de ce pays et y con- 
sacrant toutes ses forces et son intelligence. Enfin nous 
aurions facilement raison de critiques injustes faites contre 
de prétendues grandes dépenses de son administration, si 
l'on voulait bien en retrancher les frais énormes de premier 
établissement antérieurs en partie à sa gestion (qui avait 
pour caractère de jeter surtout de Targent dans le pays en 
faisant appel à ses ressources propres et non à celles de 
ports étrangers); et les dernières dépenses de l'expédition de 
Péking, reportées dans une certaine mesure sur la colonie 
lors de la liquidation. 

Le projet d'un canal rejoignant l'arroyo de l'Avalanche 
à celui de la ville chinoise de Gholon, et resté inachevé, a 

• 

aussi été l'objet d'appréciations plus ou moins exactes : 
mais, malheureusement, l'esprit des plus grands génies, aux 
prises avec des difficultés sérieuses et n'ayant que de faibles 
moyens, se manifeste de la même manière. Il n'y a donc 
rien d'étonnant à ce qu'un chef éloigné dé la métropole, livré 
à des ressources dont l'importance diminue de jour en jour, 
ait cru prudent, alors qu'on lui refusait les moyens d'ac- 
tion promis à l'avance, de faire une enceinte servant de 
dernier refuge au corps d'occupation, et facile à défendre 
avec peu de monde et quelques blockaus, en cas d'évé- 
nements politiques graves dans la colonie et surtout en 
Europe Qu'on vçuille biea exan^iner à Hong-Kong, à 



I PRÉFACE. 

• 

Singapour, sans aller chercher les exemples d'Aden, de 
Malte et de Gibraltar, les précautions militaires prises par 
les Anglais dans tous leurs établissements. Que disent ces 
forts dominant Hong-Kong et dont les canons sont une me- 
nace constante et un sujet de réflexion pour la population 
chinoise? En Algérie, au reste, malgré le rapprochement 
de la mère patrie, l'exiguïté des moyens d'action n'a-t-elle 
pas amené, vers 1840, la création des lignes de la Mitidja 
pour protéger Alger et les premiers colons? Nous ne 
sommes plus habitués en France aux mesures de la plus 
simple sécurité; ces traditions perdues, il faut les re- 
prendre, c'est de l'argent bien placé. Ce défaut de pré- 
voyance nous a coûté assez cher tout récemment pour que 
nous estimions, et il n'est jamais trop tard, cette qualité à 
une haute valeur chez ceux qui en sont doués. 

Ces réflexions n'étaient pas nécessaires pour servir de 
justification ; mais elles sont une réponse à certaines 
allégations^ que l'amiral Bonard n'aurait pas eu de peine 
à réfuter, si elles se fussent produites avant sa mort. 

Trois grands faits prennent place après la signature du 
traité de paix de 1862. Le premier est l'insurrection de 
Gocong, écrasée yigoureusement par l'amiral Bonard, avant 
la ratification du traité à Hué. . 

Le second est la révolte suscitée par le gouvernement 
annamite qui se servait habilement contre nous de bandes 
levées par ses ordres dans nos provinces, et des intrigues 
d'un prétendant au trône du Camboge contre le souverain 
que nous avions solennellement couronné. Un instant la 
lutte se trouva transportée autour de la capitale, Houddon, 
le but des Annamites étant d'user nos forces et de les épar- 
*piller pour en avoir plus facilement raison. 

Le troisième est l'occupation des trois provinces occi- 
dentales de la Cochinchine, fait qui nous met entièrement 
chez nous et sur la nature duquel nous ne nous étendrons 



PRÉFACE. XI 

pas. Cet événemeut important a amené la mort de Phan- ' 
tan-giang, leur gouveraeur et ancien chef de Tambassade 
venue à Paris en 1863. Nous avons eu un véritable serre- 
ment de cœur en apprenant la cause du suicide de ce noble 
vieillard. Ayant passé quatre mois auprès de lui, nous 
avions pu apprécier toutes ses qualités dont on aurait pu 
tirer un grand parti. En nous reportant à ce moment, nous 
le trouvons encore étonné par les péripéties de cette grande 
traversée des mers de Gliine à Toulon, soutenu par son 
apdeur patriotique et mû par le désir de rendre un grand 
service à son pays. N'avons-nous pas vu aussi, il y a quel- 
ques mois, par une bien triste analogie, un illustre vieillard 
envoyé en ambassade comme cet Annamite, et affrontant 
les fatigues de pareilles pérégrinations pour sa patrie ! 

Nous nous souvenons que dans trois circonstances aux- 
quelles la nature donnait par son étrangeté ou par sa splen- 
deur un plus grand intérêt, auprès des îles Krakatow, dans 
ce magnifique panorama du détroit de la Sonde ; près de 
l'îlot de Périm, à l'entrée de la mer Rouge (qu'il eût la dé- 
ception de ne point trouver de cette couleur) ; et dans Je 
détroit de Messine, alors qu'il contemplait le sommet 
fumant de l'Etna, dont les croupes .élégantes dessinaient 
leurs contours gigantesques sur un ciel couchant de toute 
pureté; dans ces trois circonstances, l'ambassadeur s'as- 
seyant soucieux près de nous sur la passerelle du vapeur 
VEuropéen, mit la conversation sur le but de sa mission. 
Nous le dissuadions des illusions qu'il pouvait avoir à l'é- 
gard de la cession de notre conquête, en lui promettant 
qu'il trouverait en France l'accueil le plus sympathique et 
le plus bienveillant. Nous causions ensuite de l'avenir de 
sa patrie, de l'aptitude de ses habitants, et des avantages 
qu'ils retireraient, peuple et mandarins, de noire civilisa- 
lion. Plus qu'aucun de ses compatriotes, il en appréciait la 
valeur ; et il finissait toujours ses conversations par ces 



XII PRÉFACE. 

mots : a II faut encore attendre, et jusqu'à ce moment nos 
deux nations n*en resteront pas en moins bonne amitié. • 

Mais ceci nous amônjB à raconter une curieuse page d'his- 
toire qui s'est déroulée à Toccasioa de la mission annamite. 
Elle est destinée à faire le complément de ce qui est dit à 
ce sujet dans Touvrage. 



m 



Le jour de Tarrivée de l'ambassade à Toulon, en sep- 
tembre 1863, un bruit lancé dans l'Indépendance belge par 
une main intéressée, et reproduit par tous les journaux 
français, annonçait que le roi Tu-duc nous offrait 85 mil- 
lions de francs pour le rachat des trois provinces conquises 
en nous laissant la possession du port de Saïgon. Notre 
ministre des finances, dont l'équilibre du budget était rendu 
bien difficile à cause des dépenses exagérées de l'expédition 
du Mexique, fut, on le comprendra facilement, le plus 
chaud partisan de celte proposition qui allait être faite en 
d'autres termes par les ambassadeurs. Déjà un mémoire au- 
tographié, et tiré à 50 exemplaires seulement, avait été remis 
à l'Empereur, à ses minisires et à tous les hauts dignitaires 
intéressés à la question. L'auteur avait eu l'honneur d'en 
développer les conclusions devant les minisires assemblés; 
l'Empereur les aurait môme approuvées et la presse offi- 
cieuse les appuyait de son concours. 

Ce factum lancé à l'insu du Gouverneur général de la 
Cochinchine, retenu à Vichy par un état de santé délabrée, 
prenait faveur dans l'entourage de la cour. Cependant, à la 
lecture, il laissait tout esprit sérieux, indécis et plutôt hos- 
tile à ses habiles discussions paradoxales. C'était un mau- 
vais conseil, donné insciemment peut-être, et déguisé au 
milieu d'idées séduisantes par Wur originalité. Nous nous 



PRÉFACE! . XIII 

résolûmes, dès que le hasard nous eût permis de prendre^ 
connaissance de ce mémoire, à le combattre vigoureusement 
à la première occasion. Le plus vulgaire bon sens indi- 
quait, en effet, qu'il n'était pas nécessaire d'affubler en man- 
darins chinois tous nos fonctionnaires, après leur avoir fait 
apprendre à grands frais et péniblement le pauvrç bagage 
des lettrés du Céleste-Empire, tout cela, pour arriver à 
gouverner les populations soumises à notre domination. 
D^ailleurs, les dernières paroles prononcées par l'Empereur, 
en réponse au discours récité par le premier ambassadeur, 
furent-elles des plus sévères dans leur traduction. Les An- 
namites qui avaient attendu avec anxiété pendant plus d'un 
mois le moment de Taudierice impériale, sortirent atterrés 
de la phrase dont le sens général s'appliquait à leur situa- 
tion (1)- Ils croyaient leur but manqué. Le lendemain ils 
reçurent avis que la réponse à leur mission serait envoyée 
à Hué dans le délai d'un an ; et en même temps on leur 
demandait à faire connaître leurs propositions concernant 
les relations commerciales des deux nations. Dès ce. mo- 
ment, leur figure commença à s'épanouir; ils comprirent 
que leur départ pourrait s'effectuer avec une certaine espé- 
rance de succès. 

L'ambassade éprouva les péripéties émouvantes de retour 
qui sont racontées dans l'ouvrage : mais en France, l'Em- 
pereur, auquel cette rétrocession répugnait, chercha à 
s'éclairer avant de prendre une décision Aucun symptôme 
favorable ne se trahissait au dehors. Au contraire, le nouveau 



(1) Nota : Le sens de cette phrase était que la France, bienveil- 
lante pour toutes les nations et protectrice des faibles, répandait 
de tous les côtés sa civilisation douce et bienfaisante : noais quVIle 
éiait sévère pour ceux qui IVntravaient dans sa marche. ~ Ce 
dernier membre de phrase fut traduit en annamite par trois mots 
aits pour frapper phai co so : il faut trembler. 



X!V PRÉFACE. 

•Consul de Bangkok, chargé en même temps de donner 
satisfaction à Hué aux demandes faites à Paris, était parti 
en janvier 1864 muni des pleins pouvoirs du ministre des 
affaires étrangères. Ses instructions l'autorisaient, assurait- 
on, à la cession de notre conquête moyennant une somme 
de quelques millions : mais il ne lui était pas difficile d'ob- 
tenir de plus grands avantages. Les sacrifices de la France 
et le sang noblement versé pendant cinq années dans 
TExtrême-Asie, allaient être mesurés à ce taux ! Etait-ce 
un aveu d'impuissance secrètement reconnue dans les plus 
hautes sphères gouvernementales, ou bien l'influence de 
financiers aux abois, faisant argent de l'honneur français 1 
Aucune de ces opinions ne saurait être admissible. Ce 
fait prouve seulement beaucoup de faiblesse, et qu'un coup 
d'oeil profond et sagace est nécessaire pour scruter les 
charges à venir d'une entreprise. 

Les choses allaient suivre leur triste cours, peut-être 
malgré les luttes incessantes et pleines de dignité et de 
hardiesse du gouverneur, l'amiral de la Grandière. L'ami- 
ral Bonard, malade et épuisé par les fatigues de sa brillante 
carrière, ne pouvait prendre en main, en France, les inté- 
rêts de la colonie. C'est alors que vers le milieu de février 
1864, après la lecture d'un article de la Patine, journal jus- 
qu'à ce moment favorable au succès de l'entreprise, dans 
lequel ses opinions changeaient cap pour cap, nous nous 
décidâmes, le cœtir plein d'indignation, à nous faire le dé- 
fenseur faible, mais convaincu et opiniâtre, des fruits de la 
conquête. Nous éprouvons une véritable joie aujourd'hui que 
les événements ont donné la plus irréfragable consécration 
à la cause dont nous nous étions fait un des champions 
dans le seul but de satisfaire notre conscience et de rendre 
un service à notre pays. 



PRÉFACE. XV 



IV. 



La publication d'une brochure, en avril 1864 la question 
de la Cochinchirie au point de vue des intérêts français, était 
Tarme dont nous comptions nous servir, malgré son 
pseudonyme. Nous utilisâmes, en venant à Paris, notre 
congé (dont nous avions grandement besoin, après une 
campagne de près de sept ans dans l'Extrême-Orient), 
pour faire une expédition en régie contre les ennemis de la 
colonie, expédition qui ne fut pas sans nous causer de 
grandes émotions. 

Aucun crédit n'était alloué au ministère de la marine 
dans le budget qui allait être discuté à la Chambre, au 
mois de mai. Telle fut notre première décquverte ; et nos plus 
sérieux indices que l'abandon de la colonie était décidé en 
principe par certains membres du gouvernement malgré 
les efforts du ministre de la marine, en découlèrent. Notre 
brochure, rapidement imprimée, fut répandue à profusion 
par nos soins. Elle était remise, en avril, à tous les mi- 
nistres, maréchaux, amiraux, conseillers d'État, sénateurs 
et députés les plus intéressés ou les plus influents dans 
cette question. Les bibliothèques du Corps législatif et du 
Sénat en recevaient plusieurs exemplaires, ainsi que la 
Commission du budget, les chambres de commercé de 
Paris, Lyon et autres grandes villes ou ports de France, 
les gouverneurs de nos colonies et tous les commandants 
de nos stations navales. 

D'un autre côté, nous ne négligions pas l'appui que la 
presse pouvait donner à la Coçhinchine, en frappant à la 
porte des journaux de Paris ou de la province. Nous fûmes 
parfaitement accueillis et compris des directeurs de VUnion^ 
de la Galette de f!rance,du Monde ^^w Constituti(mnel^dL\Ji Temps» 



XVI PRÉFACE. 

de la Gazette du Midi et des journaux de l'Ouest et des 
ports, etc., etc. La Patrie nous avait ouvert ses colonnes, 
ayant généreusement reconnu son erreur. Le Siècle lui- 
même ne nous fui pas hostile ; aux Débats^ M. Berlin parut 
seul ne pas comprendre le désintéressement de nos efforts, 
en nous remettant au mois de septembre! C'était nous 
évincer poliment ; mais rien ne devait nous rebuter. 

Pendant ces. préparatifs assez longs et pour lesquels nous 
recevions dans les ports de guerre l'aide de quelques amis 
dévoués, nous ne cessions de voir de hauts personnages 
pouvant être utiles à notre cause, ou nous renseigner. Au 
premier rang, nous citerons Taniiral Rigault de Genouilly, 
toujours resté un chaud défenseur de la colonie, M. le 
baron Brenier, sénateur, ancien ambassadeur et président 
de la commission qui élabora les moyens de faire redresser 
nos griefs contre la cour de Hué, et dont les conclusions 
fai?aienl pressentir tôt ou tard le besoin d'une expédition 
armée dans le cas probable de l'impuissance de moyens 
amicaux. Nous fûmes vivement engagé par ce personnage 
à demander une audience à l'Empereur, auquel, disait-il, 
Ja vérité était cachée sur toutes choses par son entourage. 
Nous nous contentâmes de remettre aux Tuileries, au 
colonel Favé, alde-de-camp de service, deux exemplaires 
de la brochure, Tun deux destiné à l'Empereur, en les ac- 
compagnant d'une carte de la Gochinchine et d'une note 
des plus vives dbnt la censure n'aurait certes pas toléré 
l'impression : nous y exposions carrément et franchement 
les conséquences de l'acte honteux dont nous supposions 
l'accomplissement se poursuivre. M. Sigris, rapporteur du 
budget, nous promit d'appeler l'attention du gouvernement 
sur l'absence de crédit pour la Gochinchine dans le futur 
budget de la marine. M. Forcade, rédacteur des bulletins 
politiques si remarquables de la Revue des deux Mondes^ 
nous promit son concours, et M. Xavier Kaymond^ icrivaia 



t>RÉ^ACB. xvn 

distingué, en nous accueillant avec bienveillance, fut la 
première personne qui pût nous donner des renseignements 
précis sur les instructions données par le ministre des 
affaires étrangères au négociateur, au moment de son 
départ. 

N'ayant plus rien à obtenir dans cet ordre d'idées nous 
essayâmes de faire agir l'opposition, contraire cependant 
aux expéditions lointaines. Grâce à Tobligeauce (Je l'amiral 
Rigault de Genouilly et par Tintermédiaire de son aide- 
de-camp, nous eûmes Thonneur d'avoir une audience 
de M. Tbiers, auprès duquel nous laissâmes ainsi que 
nous le faisions pour tous les personnages importants, 
un grand atlas .statistique des trois provinces conquises. 
Ce document contenait tous ^les détails qu'on avait pu 
réunir sur le pays avec des cartes de cbaque arrondis- 
sement sur lesquelles étaient indiquées la position des forts, 
marcbés, villages, les limites des cantons, les moindres 
cours d'eau, les canaux, les routes, postes, télégrapbes et 
surtout le dépouillement cadastral de toutes les communes 
avec leur revenu sous Tadministration annamite. Cet atlas 
dessiné avec talent par un brigadier des spabis cocbincbi- 
nois, M. Sérémonie, aujourd'bui officier, et dressé par nous 
à Saïgon en 1862-63, avait été laissé plusieurs jours aux 
Tuileries par Famiral Bonard pour que l'Empereur pût 
juger par ses yeux de la valeur du pays et des succès 
obtenus en Cocbincbine. M. Tbiers nous dit qu'en principe, 
il était bostile aux expéditions lointaines ; mais que recon- 
naissant le succès de celle de Cocbincbine dont les résultats 
étaient déjà visibles, il ne parlerait pas contre cette expé- 
dition. Très-occupé de discours en préparation, il nous pria 
de repasser pendant les vacances de la Cbambre, à Pâques : 
nous nous en dispensâmes, une autre personne récemment 
arhyée de Gocbiacbine n'ayant pas pu en obtenir de son 
côté l'appui qu'elle désirait pour la colonie. Cette personne 



XVin PRÉFACE. 

était run des premiers et iatrépides pionniers de la conquête 
qui venait aussi, spontanément, prendre sa part dans sa 
défense. 

Nous, nous continuâmes à chercher alors un député de 
la gauche qui voulût Lien attaquer le gouvernement pour 
le forcer à démasquer ses intentions, lorsque un ami nous 
mit en relations avec M. Lambrecht, devenu plus tard mi- 
nistre, personne modérée et dont l'opinion ne pouvait cau- 
ser d'ombrage. M. Lambrecht qui n'avait pris, nous disait-il, 
qu'une seule fois la parole à la Chambre sur une question 
peu importante, celle des sucres,-était heureux de l'occasion 
que nous lui offrions. Nous eûmes tous deux plusieurs con- 
férences ; de nombreuses notes pleines d'arguments et de 
renseignements lui étaient remises. Deux de ses collègues, 
députés de grands ports, devaient Taider, et Tun d'eux, 
celui de Bordeaux, prit en effet la parole au nom de quelques 
négociants de Saïgon. Quant à M. Lambrecht, la veille de 
la discussion du budget de la marine, il nous annonça son 
regret de ne pouvoir tenir sa promesse, par suite de pour- 
parlers échangés à cette occasion entre lui et le ministre 
d'État. Celui-ci l'avait engagé à ne pas monter à la tribune, 
parce que, comme membre de l'opposition, il ne pourrait 
pas le faire sans se déjuger aux yeux de ses collègues, et 
qu'il n'était pas convenable d'attaquer le gouvernement à 
propos d'une concession faite spontanément et avec le désir 
d'être agréable à la gauche de la Chambre. 

Ainsi, la plupart des membres du gouvernement étaient 
décidés à Ce moment à sacrifier la colonie de la Cochinchine 
aux interpellations de la gauche et aux manifestations de 
l'opinion publique, pour sauver l'œuvre du Mexique I 

Mais l'Empereur, muet comme un sphinx, n'avait T^as 
foit connaître sa décision. Le bruit que fit dans la presse 
de Paris et des départements cette question pendant assez 
longtemps dût l'ébranler; notre brochure, nous assura-t-on, 



PRÉFACE. XIX 

avait complété ses idées sur la question. Il avait demandé 
à la lin de 1863 un mémoire au ministre de la marine 
sur les événements de Gochinchine depuis leur origine. 
Ce mémoire exprimait chaudement les convictions du 
ministre qui étaient favorables à Tœuvre, ainsi qu'on le 
verra à la fin de l'ouvrage ; néanmoins la situation était 
délicate, et le mémoire fut remis à la fin de 1864. 

D'un autre côté, le souverain avait institué, /dans les der- 
niers mois de 1863, une commission présidée par le ministre 
d'État et composée de plusieurs hauts fonctonnaires; il l'avait 
chargée de l'éclairer sur la conduite qu'il aurait à tenir. Cette 
commission, après s'être renseignée de tous les côtés pour 
étudier la question, ne remit pas de rapport, nous affirma- 
t-on, parce que dans le cas où la rétrocession eût été adoptée 
par la majorité, son président, qui était favorable à la con- 
servation de la colonie, ne pourrait pas parler à la Chambre 
contre ses convictions. Ces faits complètent les raisons données 
par M. Lambrecht : et le gouvernement promit à la Chambre, 
lors de la discussion du budget de la marine^ d'ins&rire une 
somme en faveur de la Gochinchine. 

Un revirement venait de s'opérer certainement avec len- 
teur dans l'esprit de l'Empereur : car jusqu'à ce moment, 
chaque fois qu'un général de ses aides-de-camp, ami de 
l'amiral Bonard, cherchait à l'instigation de ce dernier à 
le sonder et à lui parler en faveur de la Gochinchine, le 
souverain changeait aussitôt de conversation : tandis que, 
après la polémique faite dans les journaux, il fut plusieurs 
fois le premier à le questionjoer sur cette colonie et sur ce 
qu'on en disait. 

Après ce grand mouvement sympathique à la colonie, 
mouvement qui s'était étendu dans Ja France entière, l'Em- 
pereur fit aussitôt lancer un contre-ordre. Parties au miheu 
de juin 1864, les nouvelles instructions devaient faire re- 
noncer aux négociations en projet, ou, si elles étaient com- 



XL PRftPAGB. 

mencées ou termiaées, permettre de revenir purement et 
simplemeut au traité de 1862. L'audience de Tu-Duc devait 
avoir lieu le 22 juillet, et, par un hasard tout providentiel, 
le contre-ordre expédié en toute hâte par le gouverneur de 
la colonie, arriva le 21 au soir devant Hué. On comprend 
que ce ne fut pas sans amener de gros orages dans la dis- 
cussion, que le négociateur put tenir compte des nouveaux 
ordres. 

Tels sont les événements qui se passaient en France au 
sujet de la rétrocession de la Basse-Cochinchine. Cette 
campagne nous a permis de beaucoup voir et d'observer ^ 
à combien peu tiennent souvent les destinées d'événements 
importants ; elle nous a confirmé dans cette croyance 
absolue de ne jamais déguiser le vrai et de marcher 
au grand jour vers le but à atteindre. A notre avis, cette 
politique est la meilleure de toutes ; car on devient fort 
avec elle et Ton intéresse tous les esprits éclairés d'une 
nation au succès de l'œuvre. 

Nous avons tru devoir faire connaître ces incidents géné- 
ralement ignorés, non parce que nous y avons participé de 
toutes nos forces, mais parce qu'ils complètent les faits re- 
latés dans l'ouvrage. Le nombre des personnes s'intéressant 
à la Cochinchine est assez considérable aujourd'hui, pour 
qu'on cherche à les initier à tous ces détails. Peut-être 
ce récit péche-t-il par quelques légères parties ; mais nous 
garantissons l'exactitude du fond. 



PRÉFACE. XXI 



V. 



Cette digression sur la grandeur des périls auxquels a 
échappé notre établissement colonial, met en évidence la 
valeur des efforts qui ont été nécessaires pour l'amener à 
•un degré de prospérité déjà remarquable. Pour porter un 
jugement sain, on doit se rappeler qu'on était naguère en 
pleine conquête et que Tincertilude qui a plané sur les des- 
tinées de cette colonie, a duré plus d'une année. Ces dangers 
sont aujourd'hui écartés; trois nouvelles provinces ont 
complété notre territoire, et la confiance en l'avenir n'a ja- 
mais été aussi grande parmi les colons, les fonctionnaires 
et le corps expéditionnaire. Les Annamites eux-mêmes, qui 
ont été pleins d'inquiétude sur leur sort pendant tout ce 
temps, se mettent à l'œuvre; ils sentent en effet qu'ils sont 
les plus intéressés au progrès du pays. 

Tous ces faits ainsi que les péripéties de la lutte armée 
pour étendre ou défendre la conquête, sont décrits avec 
soin dans l'ouvrage. L'attention du lecteur y découvrira fa- 
cilement le caractère de ces combats et quelques renseigne- 
ments qui ont été favorables à l'avenir de notre possession. 

Car, à eôté de ce mouvement appuyé sur 'la force, il ne 
faut pas oublier le travail latent qui se faisait dans tous les 
esprits. L'Annamite ne pouvait manquer d'être frappé des 
nombreux progrès qui se réalisaient sous notre administra- 
tion dont le réseau s'étendait de 'jour en jour. Ainsi la su- 
périorité évidente de notre manière de gouverner a promp- 
tement discrédité chez le peuple et chez ses autorités 
communales ou cantonnales, le pouvoir royal représenté 
par les mandarins. Habitué à la loyauté et au désintéresse- 
ment de nos inteations, convaincu de notre sévérité envers 
des concussionnaires oppresseurs, le peuple s'est vite jeté 

B 



XXII l»HÉPAGE. 

dans nos bras. Une faible partie de la population, celle ha- 
bituée au vagabondage surtout, obéissait seule à ses anciens 
chefs: et ceux-ci ne trouvaient Taide de personnes influentes 
que momentanément ainsi que celui d'hommes levés par la 
contrainte. Que de lois, môme au commencement des hos- 
tihtés, les populations paisibles ne sont-elles pas venues ré- 
clamer de nous le châtiment de bandes de pillards qui 
désolaient le pays ! 

Notre parti s'est grossi peu à peu de quelques indigènes 
actifs et influents. La plus grande partie des autorités locales 
hostiles au début, seralliaientànous, groupant autour d'elles 
les esprits désireux de rester lidèles à notre cause et réagis- 
sant par leurs propres ressources contre la partie de la po- 
pulation indécise ou mal disposée. La grandeur d'âme qui 
caractérise les Français dans leurs guerres n'avait pas été 
sans avoir produit une grande influence sur les ''Annamites 
portant les armes contre nous. Ils savaient qu'après la lutte 
nous tendions la main* aux vaincus pour les relever ; ils 
avaient appris à compter sur nos paroles. Aussi n'y a-t-il 
pas d'exemple de chef qui, ayant fait sa soumission ou 
ayant profité d'une amnistie, ait repris les armes contre 
nous. Tous les peuples quel que soit leur degré de civilisa- 
tion, connaissent et comprennent le langage du cœur. Nous 
pouvons déjà nous appuyer sur de nombreux serviteurs, 
dévoués coçps et âme ; et on ne doit pas seulement com- 
prendre dans ce nombre les familles chrétiennes dont le 
nombre augmente rapidement et qui sont disséminées sur 
toute la surface de la Basse-Cochinchine. De nombreuses 
milices attachées à chaque circonscription territoriale per- 
mettent de faire la police et môme de réprimer les rébellions 
au sein des provinces nouvellement conquises ; et avec de 
la vigilance nous pouvons arrêter désormais toute vel- 
léité de mouvement hostile en n'usant des troupes fran- 
çaises qu'en très-petits détachements. 



PRÉFACE. XXm 

L'influence de Tautorité de Hué s'éteint de plus en plus, 
malgré le grand désir de la cour de conserver les cœurs 
de ees anciens administrés. Son action ne peut se pro- 
duire que bien difficilement, aujourd'hui que ses agents 
h'ont plus de raison de venir sur notre territoire. Mais en 
souvenir dupasse, et par une teracité naturelle à ses tra- 
ditions, ce gouvernement, comme pour se consoler de la 
perte de son autorité, se fera encore pendant longtemps le 
représentant d'idées et de sentiments qu'il dira exister 
chez nos populations. C'est une manière de conserver l'es- 
pérance d'une revendication, au cas échéant ; mais ces' dé- 
marches ne peuvent que le déconsidérer aux yeux des 
nouvelles générations imbues déjà de notre civilisation. En 
outre, le grand nombre d'habitants des côtes qui visite 
nos ports y trouve un intérêt trop réel pour ne pas conti- 
nuer à vivre en bonnes relations avec nous. Les avantages 
qu'ils retirent de leur commerce avec Saïgon, font qu'ils 
propagent et grossissent au loin par leurs récits les bien- 
faits de notre dominaTtion. 

Aussi comprend-on aisément la situation du souverain 
qui réside à Hué. Tu-duc l'expose lui-même à son peuple 
dans un langage destiné à l'émouvoir, si ce langage 
n'était pas plutôt fait pour montrer à toute la nation 
combien le souverain compte peu sur lui-môme et sur le 
talent de tous ses mandarins pour donner au pays cette im- 
pulsion et cette prospérité qui déborderont tôt ou tard par 
leur exhubérance de nos provinces sur l'empire entier. Ces 
édits royaux ou mieux ces espèces de véritables lamen- 
tations dénotent l'aveu le plus complet d'impuissance. On 
pressent dans les insomnies, dans celte sollicitude de tous 
les instants de ce roi pour son peuple, un besom de se ratta- 
tîher à quelque chose. Des hallucinations le poursuivent 
nuit et jour ; il voit, sans oser le déclarer, que les idées mo- 
dernes, celles de ceux qu'il appelait avec mépris des bar- 



XXJV PRÉFACE. 

bares, envahissent les esprits; que Tancienne société, celle 
de ses meilleurs et de ses plus anciens serviteurs, celle dont 
ilest le représentant incarné, va s'effondrer avec fracas. Son 
trône, sa puissance croulent déjà à ses yeux, dans un avenir 
qu'il craint d'interroger. Dans son désespoir, ne rendant res- 
ponsable ni sa personne ni seshauts fonctionnaires de l'ina- 
nité de leurs ressources, et de la marche de ce torrent qui doit 
les emporter tous. Tu duc jette ses plaintes aux vents, les 
accompagnant de malédictions déguisées. Il va même jusqu'à 
s'humilier dans son orgueil avec ce qu'il a déplus élevé et de 
plus distingué dans son royaume; mais pour satisfaire Topi- 
nion publique, (car il compte avec elle), il met ses maré- 
chaux en jugement. 

Quelles études intéressantes pour un esprit sérieux que 
ces évolutions des sociétés chinoise, annamite, japonaise, 
cambogienne même, au contact de la civilisation que les 
Européens introduisent dans l'Extrême-Orient. A quoi s'ex- 
poserait un souverain qui parlerait chez nous le langage 
de Tu-duc ! Quelles armes ne donnerail-il point contre lui; 
mais ce langage est même, comme on le verra, dangereux 
dans un royaume où l'autorité n'étant pas discutée, est tou- 
jours fortement obéie. Les révolutions de palais surgissent 
facilement dans des situations de cette nature. 

Tu-duc n'a point d'héritier direct pour son trône ; et 
l'aveu d'un souverain absolu sur son impuissance à gouver- 
ner avec un certain éclat son royaume est digne d'être reniar- 
qué et ;nérite d'être suivi pas à pas dans ses conséquences 
postérieures. Il doit en sortir un germe favorable à la cause 
de la civilisation européenne dont nous sommes le cham- 
pion désintéressé auprès de ce peuple. Nous serons appelés 
à jouer un rôle plus étendu dans l'Indo-Ghine dans un temps 
plus ou moins rapproché et sans forcer surtout les événe- 
ments. Tout doit désormais se dérouler pacifiquement. 
Nous devons nous préparer àcet état dechoscs avec sagesse, 



PRÉFACE. XXV 

et nous rappeler'qu'une question bien. étudiée dans ses con- 
séquences et basée sur un pian en harmonie avec le but à 
atteindre, est déjà à moitié résolue. Avec de l'activité et de 
la volonté, au jour voulu, on surmonte tous les obstacles. 
Nous avons dans nos possessions delà BasseCochinciiine 
tous les éléments ppur faire prendre à la race annamite 
une part de plus en plus grande dans le mouvement de 
civilisation qui envahit rExtrême-Orient. Ces résultats se- 
ront certains, si Ton accorde au temps, ce levier si puis- 
sant et si souvent méconnu, les moyens de faire son œuvro 
par son action pacifique. En attendant, la colonisation de 
la Basse-Cochinchine se développera ; son industrie et son 
commerce acquerront plus d'importance et les populations» 
dont le bien-être et l'aisance augmentent de jour en jour, 
s'attacheront à ceux qui ont la noble mission de les taire 
entrer dans la grande famille des peuples européens. 

. VI. 

Notre but n'est pas d'examiner ici si notre commerce, 
auquel cette colonie ouvre plus particulièrement de vastes 
horizons, est assez préparé à en profiter : mais nous ne 
pouvons pas nous empêcher de faire ressortir l'importance 
de ces faits pour l'avenir de nos relations en Gochinchine 
et pour le maintien du prestige de notre autorité vis-à-vis 
des Annamites. Les peuples à demi civilisés voient beau- 
coup par les yeux et leur jugement se base sur des appa- 
rences souvent trompeuses. C'est à l'initiative des chambres 
de commerce, à celle des négociants et armateurs de nos 
villes maritimes et surtout à cette jeunesse entreprenante 
qu'on envoie en France si difficilement au loin, qu'appar- 
tiennent l'honneur et lie devoir de soutenir la concurrence 
du commerce fait sur une terre française par les représen- 
\ams des autres nations, et de développer les relations de 




XXVI PRÉFACB. 

la mère patrie en étudiant sur les lieux les besoins de ces 
populations et les ressources qu'elles offrent à notre indus- 
trie. 

Le voisinage de la Chine et du Japon nous montre les 
efforts inouïs tentés par les Anglais et les Américains pour 
faire tomber toutes les barrières devant leur commerce. 
Les Allemands marchent sur leurs traces et procèdent avec 
leur méthode habituelle pour étendre leur influence. Quant 
à nous, nous aimerions à voir nos nationaux plus nom- 
breux et plus entreprenants dans ces contrées. Il serait re- 
grettable qu'après une aussi large participation de nos di- 
vers gouvernements aux événements qui ont fait entrer les 
peuples de TExtrôme-Orient dans le concert des nations 
civilisées, malgré des communications faciles et fréquentes, 
notre commerce ne fût pas représenté par des maisons plus 
importantes. Il y a certainement un vîce d'éducation très- 
grave chez nous ; beaucoup de jeunes gens ont un reste 
d'anciens préjugés à Tégard des affaires commerciales, très- 
nuisibles au développement de nos efforts dans ces pays 
lointains. Cependant notre race y est sympathique par son 
caractère ; avec ses qualités et môme ses défauts, elle au- 
rait des moyens d'action plus puissants pour réussir chez 
ces peuples que les Anglais, les Américains ou les Alle- 
mands, en un mot que les Saxons ou Anglo -Saxons. 

A toutes les époques, cette recherche des positions lucra- 
tives, cette soif de prospérité rapide s'est manifestée chez 
nous : mais elle était favorisée autrefois, et les entraîne- 
ments qui faisaient courir après la fortune aux îles ou aux 
Indes, étaient très-fréquents. Aujourd'hui chacun travaille 
pour soi, sans chercher à fonder d£s établissements sérieux, 
de sorte que les premiers efforts, qui sont toujours les 
plus difficiles, sont à recommencer pour les nouveaux 
venus. L'instruction eçt cependant plus répandue dans les 
masses, et rend dans la métropole le succès difficile ; 



PRÉFACE. XXVn 

aussi nous estimons qu'un grand bienfait pour notre pays, 
si souvent bouleversé par les révolutions, serait de diriger 
de ce côté l'esprit aventureux de la jeunesse. 

N'est-il pas étonnant de voir la France, dont le système 
financier est si admirable et si puissant, rester en arrière 
dans toutes les entreprises qui pourraient développer notre 
influence lointaine et procurer à notre commerce l'usage 
plus facile d'instruments de crédits nationaux ? Nous trou- 
vons des capitaux pour les enfouir dans des entreprises 
étrangères désastreuses, et nous n'en recherchons point pour 
stimuler notre commerce et développer nos moyens de com- 
munications à travers les mers. Nous nous laissons primer 
partout par des peuples audacieux. A quoi faut-il attribuer 
chez nous ce marasme ? Est-ce paVce que la haute finance 
ou le haut commerce maritime n'ont pas l'entente nécessaire 
avec nos grands industriels^pour l'écoulement de leurs pro- 
duits ? ou bien parce que les besoins et les ressources des 
pays lointains ne sont pas assez connus en France, et qu'on 
ne se môle point assez intimement à leurs mouvements 
commerciaux ? Nos capitaux se portent al^ec abondance sur 
les chemins de fer ; mais comment se fait-il que tout ce qui 
tient au commerce maritime et au parti à tirer de nos ré- 
seaux fluviaux soit si délaissé ou si restreint? Pourquoi 
aurions-nous une répulsion pour ce genre d'aflaires, cause 
de si grandes richesses en Angleterre, aux États-Unis, et à 
nos portes en Belgique ou en Hollande? Qu'on remarque 
l'ardeur des Allemands à développer sur toutes 1^ mers 
leur commerce au moyen d'une flotte marchande dont l'ou- 
tillage perfectionné assure le succès. 

« 

Chez nous, ce ne sont que demandes d'enquêtes et de lois 
de protection, alors que l'initiative manque ainsi que tout 
plan d'ensemble pour lutter contre des voisins formidable- 
ment organisés et appuyés par de riches capitaux. Pourquoi 
cette indifl'érence, alors que nous avons vu des sociétés 



XXVIII . PRÉFACE. 

étrangères ^demander à se former pour entrepreadre dans 
nos grands ports eux-mêmes des travaux importants desti- 
nés à leur amélioration? Pourquoi pe profilerions -nous pas 
des entreprises que les étrangers entrevoient chez nous : 
devons-nous rester insensibles devant les sources de béné- 
fices ou d'avantages qu'ils nous signalent? Nous serions 
convaincus, dans ce cas, que la routine est si fortement in- 
vétérée dans nos habitudes, que tout progrès sérieux n'est 
obtenu qu'au prix d'efforts surhumains. 

Les gouvernements ont pourtant fait leur devoir : celui 
de juillet donnait à notre commerce l'Algérie à exploiter ; 
l'Empire faisait en partie, dans le même but, les expéditions 
lointaines de Chiiie et de Gochinchine, et s'eaiparait de la 
Nouvelle Galédonie. L'initiative privée a donc à tirer partie 
de toutes ces ressources, en envoyant s'instruire et s'enri- 
chir au loin au milieu des afl'aires, au lieu de la laisser 

• 

désœuvrée et se corrompre, la jeunesse dont les qualités 
les plus précieuses son! l'énergie et la volonté. L'impulsion 
seule fait défaut. Les pionniers ne manqueraient pas plus à 
la France qu'aux autres contrées. L'isthme de Suez n'a-l-il 
pas été. percé grâce à la persévérance inébranlable d'un 
Français désormais illustre? Le Meï-Kong n'a-t-il pas tenté 
de hardis voyageurs qui, en l'explorant, avaient à cœur par- 
dessus tout la gloire et la grandeur de la France (1) ? En ce 

(1) Au commencement de Tannée 18(>4, nous avions proposé un 
projet d'exploration du Meï-Konsr en traversant la Chine de l'est 
à l'ouest. D'Hang-Kaw sur le Yang-tse-kiang, on eût gagné la 
contrée qui sépare le Meï-Kong de ce fleuve pour l'explorer ; et 
après avoir préparé dans les environs de la chrétienté de Bounga 
les moyens matériels de naviguer sur le Mei Kong, consistant en 
radeaux et légers bateaux en peaux de bœufs employés dans le 
pays, l'expédition se serait confiée au courant rapide de ce fleuve 
de manière à arriver dans nos possessions de la Basse-Gochinchine 
au moment de la plus haute crue de ses eaux.* Ce voyage qui 
devait être terminé à la fin de 1863, eiU permis de visiter le Thibet 
et d'en apprécier les ressources ainsi que celles des riches pro- 



PRÉFACE. XXIX 

moment même, M. Francis Garnier, lieutenant de vaisseau, 
est au cœur de la Chine, pendant que M. de Laporte, son 
ancien collègue de l'explof'ation si remarquable commandée 
au début par le regretté capitaine de frégate Dondart de 
Lagrée, va pénétrer du Tonquin en Chine. Nous désirons 
que ces intrépides voyageurs ouvrent de nouvelles voies à 
notre commerce et que la science et le monde entier soient 
appelés à profiter de leurs travaux ; mais ce que nous dési- 
rons par-dessus tout, c'est que leur œuvre ne soit pas sté- 
rile et que derrière ces pionniers se trouvent de nombreux 
intéressés prêts à marcher sur leurs traces el à faire éclore 
les semences qu'ils ont jetées. 

La civilisation européenne est destinée à envahir le 
monde entier. Chaque nation contribue à ce but suivant ses 
aptitudes et d'après les mystérieuses volontés de la Pro- 
vidence. Les distances s'effacent de jour en jour grâce aux 
chemins de fer, aux bateaux à vapeur el surtout aux télé- 
graphes. Les mers ne seront plus bientôt les voies de com- 
munication les plus faciles. Déjà un gigantesque projet de 
voie ferrée promet de relier la vieille Europe avec l'Inde en 
traversant la Russie de l'est à l'ouest. Le Japon, marchant 
dans uoeVoie de rapide progrès, rejette avec hardiesse tout 
ce qui constitue son ancienne société et le rattache au passé, 
pour adopter corps et âme notre civilisation. La Chine, 
ébranlée malgré sa passivité, verra ses résistances vaincues 
par le temps. La race anglo-saxonne p'euple avec activité 
l'Amérique septentrionale et l'Australie. A l'Angleterre re- 

yinces de la Chine, le KouMcheou, le Yun-nan et le Ssé-tchuen, 
qui manquent de débouchés. Ce projet ne pût avoir lien, l'amiral 
Bonard n*ayant pas repris à ca^se^de sa santé son poste de 
Gouverneur de la Cochinchine; il n'offrait pas les difficultés maté- 
rielles qu'on devait rencontrer en remontant le cours du fleuve, et 
douze à quatorze mois suffisaient pour son exécution. M. de Ghasse- 
loup-Laubat y puisa des renseignements pour les reproduire tex 
tuellement dans un de ses discours prononc<^s devant la Société 
'()e Géographie. 



XXX PRÉFACE. 

Tient la plus large part d'honneur dans cette expansion de 
la civilisation européenne à travers le monde entier : mais 
la mission de la France n'est pas à dédaigner et son succès 
dans l'Indo-Chine dépend de la volonté de ses enfants. Déjà 
les efforts de courageux missionnaires y sont récompensés 
par la ferveur d'un million de néophytes catholiques : ce 
succès doit confirmer celui que nous recherchons. Notre 
présence dans la Basse-Cochinchine ne peut que contribuer 
à élever le niveau moral et intellectuel d'une population 
laborieuse, intelligente et reconnaissante^, qui devra à notre 
dévouement une prospérité inconnue d'elle jusqu'à ce 
jour. 

Telles sont les conclusions dont nous nous plaisons à 
supposer l'existence dans l'esprit des lecteurs dès qu'ils 
auront pris connaissance des Premières années de la Cochifi' 
cMne, colonie française, 

H. RiEUNIER, 
Capitaine de vaisseau. 



Septembre 1873. 



LES PREMIÈRES ANNÉES 

DE LA COCHINCHINÈ 



COLONIE FBANÇAISE 



CHAPITRE PREMIER 

Considérations générales sur la colonisation et sur les 

colonies françaises. 

Les peuples puissants, prospères et industrieux sont 
bien vite à Tétroit dans les limites .que la Providence 
a d'abord assignées ai;i" berceau de leur grandeur 
naissante. 

Leurs populations laborieuses se multiplient, elles 
atteignent de bonne heure les rivages de l'Océan et 
les frontières des peuples voisins. Puis, dés géné- 
rations nouvelles, poussées par les destinées qui pré- 
sident à la multiplication de notre race, envoient de 
nombreux essaims vers les plages lointaines. Les émi- 
grants emportent avec eux le génie, la langue et les 

arts de la mère-patrie ; ils peuplent les contrées où ils 
T. I. l 



6 LA C0GHINCHIN2. 

abordent lorsqu'elles sont désertes et ils refoulent ou 
asservissent les peuplades moins civilisées qui y 
étaient déjà établies. 

Ainsi autrefois les Phéniciens et^ les Grecs peu- 
plèrent les bords de la Méditerranée et envoyèrent 
des expéditions au delà des colonnes d'Hercule ; plus 
tard les Romains subjuguèrent le monde connu et 
fondèrent à leur tour des colonies florissantes dans 
toutes les contrées soumises à leur domination, en 
Asie, en Afrique, en Angleterre, en Espagne, dans 
la Gaule et en Gerjnanie. Chaque nation de l'anti- 
quité, au moment où elle fut grande par ses richesses, 
par le nombre de ses guerriers ou par ses idées de 
domination et de gloire, fit des expéditions au dehors 
et s'efforça d'étendre son influence par des établisse- 
ments durables. 

Souvent ces tentatives, conduites avec irréflexion 
ou sans l'énergie persévérante qui est nécessaire pour 
la réussite des grandes entreprises, échouèrent misé- 
rablement et se terminèrent par de lamentables dé- 
sastres. 

Des nations nombreuses succombèrent avant d'avoir 
pu se fixer sur le sol qu'elles avaient voulu conquérir 
afin de le cultiver en paix, et leurs débris se confon- 
dirent au milieu des autres races. Mais l'exemple de 
ces catastrophes n'a jamais empêché l'émigration des 
malheureux qui n'ont pas des moyens d'existence 



LA GOCHINCHINÈ. 7 

suffisants dans les contrées déjà trop habitées ; ils * 
sont entraînés vers des rives étrangères par le besoin, 
par le désir du bien-êtrç, et aussi par le puissant at- 
trait des choses nouvelles. 

Ce mouvement continuel de l'humanité a eu pour 
résultats de peupler le monde, de créer des relations 
entre les diverses régions de la terre, de favoriser les 
progrès de la. navigation et d'augmenter les ressources 
de l'humanité dans une proportion prodigieuse. Pres- 
que tous les éléments de notre alimentation ea France 
proviennent des pays étrangers, et chaque année de 
nouveaux contingents sont ajoutés à la liste déjà si 
variée des produits que nous consommons. Les châ- 
taignes, les faînes, les glands, quelques racines, les 
produits de la chasse et de la pêche étaient les seules 
ressources alimentaires que possédaient nos aïeux, 
les habitants de la Gaule, dans les temps reculés. 

Les peuples modernes de l'Europe, plus instruits 
et plus civilisés que les peuples anciens, ont déployé 
une activité encore plus grande en établissant des co- 
lonies nombreuses et puissantes dans les contrées les 
plus diverses et dans les conditions les plus variées. 
Tantôt leurs expéditions ont été dirigées vers les beaux 
pays quiavoisinent Téquateur, où une végétation luxu- 
riante donne presque sans effort les produits les plus 
recherchés ; tantôt leurs émigrants sont allés vers des 
régions plus tempérées où ils ont pu conserver les 



8 LA COCHINCfilNË. 

coutumes de leur patrie originelle sur une terre vierge 
et prête à devenir féconde par leurs efforts. 

Non-seulement, ces peuples ont cherché à établir 
quelques-uns de leurs nationaux dans des contrées 
fertiles et avantageusement situées ; ils ont souvent 
aussi créé des comptoirs commerciaux sur les côtes 
les plus favorables au négoce de leurs navigateurs. 
Ces comptoirs sont devenus quelquefois des centres 
de domination importants ; les populations indigènes 
étaient soumises de gré ou de force au joug des con- 
quérants étrangers, et ceux-ci avaient augmenté leurs 
possessions et leurs richesses sans que le nombre 
de leurs nationaux eût subi un 'accroissement quel- 
conque. ' . 

Par des latitudes peu élevées, sous la zone torride, 
les Européens ne pouvant se livrer sans danger à des 
travaux pénibles, sont restés commerçants, employés 
et chefs d'ateliers, et, malgré toutes leurs précautions, 
ils s'étiolent sous l'effet de chaleurs énervantes. 
Ce sont les indigènes ou des gens de couleur, les 
nègres, les indiens, les malais ou les chinois, qui 
exécutent tous les ouvrages manuels sous la direction 
et pour le bénéfice des dominateurs du pays. 

Mais lorsque le colon européen habite des régions 
moins chaudes, il exerce toutes les professions, sur^ 
tout celles qui ont rapport à l'agriculture. Ses facultés 
et son énergie se retrempent par le travail, par sa 



LA COCHINCHINE. 9 

lutte incessante avec la nature et par la satisfaction 
du succès ; les vieilles forêts, les broussailles inextri- 
cables reculent devant les défrichements ; des villes 
s'élèvent à la place des solitudes et des empires nou- 
veaux surgissent tout-à-coup étonnant le monde par 
leur grandeur. • 

Ainsi il existe des possessions lointaines qui n'ont 
pu être colonisées et qui sont rattachées à leurs métro- 
poles par des liens plus au moins durables, suivant 
que les intérêts et les affections de leurs habitants sont 
plus ou moins conformes à ceux des maît^res du pays ; 
tandis que les colonies proprement dites sont le pro- 
duit de la libre expansion du peuple colonisateur, ces 
dernières sont de nouvelles provinces d'un empire qui 
a été contraint de s'agrandir. 

Parmi les possessions et les colonies les plus impor- 
tantes^ on cite les Indes, Ceylan, le cap de Bonne- 
Espérance, la Birmanie, l'Australie, le Canada aux 
Anglais; la Havane et les Philippines aux Espagnols; 
Java aux Hollandais; l'Islande aux Danois ; l'Algérie, 
la Cochinchine, la Nouvelle-Calédonie, la. Réunion, 
Ta Guadeloupe et la Martinique à la France. Plusieurs 
nations ne sont que des colonies séparées depuis peu 
d'années de la mère-patrie, le Brésil du Portugal, 
les républiques du Sud-Amérique et celle du Mexique 
de l'Espagne, les États-Unis de l'Angleterre. 

Dans les États du Nouveau-Monde, les peuples qui 



10 . LA COCHINCHINÉ. 

n'ont pas créé des colonies sont représentés par de 
nombreux colons ; la France au Canada et à la Loui- 
siane, la France et l'Italie au Brésil et à la Plata, 
l'Allemagne dans la plupart des villes de TAmérique 
et dans les grands centres commerciaux de l'Asie ; 
les Italiens et les Grecs sont trës-nombreux dans tous 
les ports de la Méditerranée, la Russie elle-même, 
qui a encore d'immenses territoires déserts dans ses 
vastes possessions de TEurope, a'envahi les bords de 
la mer Noire, occupe le nord de TAsie et s'étend sans 
cesse vers TExtrême-Orient. 

On doit l'affirmer hautement, l'utilité, le besoin de 
la colonisation ou de l'émigration se font sentir^ à des 
individus de toutes les nations, de toutes les races ; 
tous les peuples sont également appelés à profiter des 
immenses espaces de terres inhabitées qui existent 
encore sur notre planète. Il serait souverainement 
injuste de prétendre que certaines races ne sont point 
propres à coloniser, que cette aptitude spéciale a été 
réservée aux Anglo-Saxons, aux Espagnols, aux Por- 
tugais, aux Hollandais ; ce serait méconnaître tous les 
enseignements de l'histoire. Autant vaudrait dire que 
nos ancêtres sont allés contre leur vocation en peu- 
plant les terres fertiles qu'ils ont su défricher et con- 
server pendant tant de siècles et sur lesquelles ils ont 
déployé tout autant d'énergie, de courage et d'esprit 
colonisateur que les plus hardis pionniers en ont 



LA COCHINCHINE, 11 

jamais montré dans les déserts du Nouveau-Monde. 
De tout temps, les peuples qui ont fourni les plus 
forts contingents à l'émigratian ont été ceux dont les 
ressources étaient insufiBsanfes pour satisfaire aux 
besoins des classes pauvres.- Aujourd'hui ce sont les 
Irlandais, les Allemands, les Anglais, les Hollandais, 
les Italiens et les Portugais qui s'expatrient le plus 
fréquemment. Les émîgrants subissent, en abandon- 
nant la terre qui les a vus naître, les inconvénients 
d'une situation précaire ; ils obéissent au sentiûient 
de la conservation personnelle que Dieu a mis au cœur 
de tous les hommes. Mais ils ne sont point doués pour 
cela d'une aptitude exceptionnelle pour la colonisation. 

On constate seulement que les travaux d'une vie nou- 
telle, remplie d'incertitudes et de périls, contribuent 
à développer leurs facultés et leur intelligence. 

L'émigration est un acte individuel provoqué géné- 
ralement par la misère et il se produit indifFéremmenf 

' chez tous les peuples. La colonisation proprement dite 
en est souvent une conséquence, mais elle constitue 
surtout, un efiFort politique tendant à organiser une 
société nouvelle sur le modèle et sous la dépendance 
d'un grand État. Elle est le fait d'une nation policée 
dont les membres sont attachés du fond du cœur aux 
mœurs, aux lois et aux usages de leur patrie. Avec 
une nationalité vivace et ardente comme la nôtre, 

! par exemple, on ne peut guère concevoir l'idée d'une 



12 LA GOGHINCHINE. 

émigration nombreuse qui ne serait pas suivie de la 
création d'une société nouvelle à l'image de la société 
française, laquelle constitue à nos yeux l'idéal de la 
vie civilisée. Au contraire, les émigrants de plusieurs 
autres pays en Europe- s'expatrient, non-seulement 
pour conquérir le bien-être, maïs encore pour échap- 
per à des institutions oppressives. 

Si, malgré l'attachement de nos colons pour la mé- 
tropole, nous avons peu de possessions lointaines, 
ce -n'est point à une inaptitude particulière que nous 
devons l'attribuer. La perte du magnifique empire 
colonial que nous avions su fonder, a été la consé- 
quence de circonstances fatales, de luttes désastreuses 
à la suite desquelles nous avons été contraints de faire 
de douloureux sacrifices. Notre histoire nous apprend 
aussi que le gouvernement français a souvent manqué 
de traditions, d'intelligence politique et de persévé- 
• rance pour tout ce qui touche à nos intérêts coloniaux. 
. Presque toujours nos gouvernants, sous Timpression 
des événements qui se passaient en Europe, ont né- 
gligé la protection de nos établissements lointains, 
dont le pays lui-même connaît à peiné l'existence. 

Cependant nos colonies, peu importantes si on les 
compare à celles de l'Angleterre, à celles de la Hol- 
lande ou même à celles de l'Espagne, méritent toute 
la sollicitude de la nation. Leur prospérité est liée 
étroitement k celle de notre marine, à celle de no? 



LA COCHINCHINE 13 

provinces maritimes et à celle de notre commerce. 

Nous ne saurions partager l'opinion d'un illustre 
amiral qui, dans un travail remarquable sur la ma- 
rine, a dit : 

a II ne reste plus aux colonisateurs qu'un privilège, 
ils supportent seuls les frais d'une administration dont 
les autres pavillons profitent. » 

{Revue des Deux-Mondes, août 1871). 

Une colonie rapporte surtout à la métropole qui l'a 
créée et qui Tadministre sagement. 

La Cochinchine appartiendrait, à une nation étran- 
gère que notre commerce n'y importerait absolument 
rien et n'en retirerait aucun article d'expoitation. 

Aux Indes anglaises, en 1864, nous avons acheté 
pour Ht millions de produits et nous y avons exporté 
pour 8 millions de marchandises ; aux Indes néerlan- 
daises, nous avons. acheté pour 8.millions, nous avons 
importé pour 900,000 francs ; à Manille, nous avons 
acheté pour 1 million 100,000 francs, nos importa- 
tions ne se sont pas élevées' à 100,000 francs. 

{Annuaire de Block, 1864). 

C'est tout simple, .les possesseurs d'une colonie y 

* 

apportent leurs goûts, leurs besoins et s'adressent 

pour les satisfaire à la mère-patrie. Les indigènes 

imitent leur exemple. En outre, bien qu'il ne soit 

plus de mode de prohiber les produits étrangers, 

ce sont ceux-là que les administrations frappent des 
X. I. 1. 



14 LA GOGHINGHINE. 

droits les plus élevés. Ainsi aux Indes, les vins et les 
eaux-de-vie sont frappés de taxes considérables , 
parce que ce ne sont pas des productions anglaises ; 
mais les cotonnades, pour lesquelles aucune nation 
ne saurait faire concurrence à la Grande-Bretagne, 
entrent avec des frais si réduits qu'elles ont fait dispa 
raître les produits locaux similaires/ 

Ainsi dans les colonies étrangères, nous achetons 
forcément les matières dont nous ne pouvons nous 
passer, le coton, l'indigo, la soie, le café, etc., mais 
ce sont les nations auxquelles appartiennent ces pos- 
sessions lointaines qui se réservent le privilège de les 
approvisionner de produits européens. 

Les possesseurs d'une colonie profitent donc autant 
qu'ils le peuvent du débouché qui est ouvert pour leur 
commerce et ils font leur possible pour que les étran- 
gers n'y apportent que leur argent. 

Il y a quelque? années nous écrivions à ce sujet : 
a L'esprit public tend chaque jour en France à envi- 
sager sous un aspect plus favorable et plus pratique 
le grand problème de notre régénération coloniale. 

Tenant compte seulement des dépenses et des em- 
barras qui résultent pour un empire de l'occupation 
de contrées éloignées, l'opinion du pays était récem- 
ment, il faut bien le dire, hostile à toute acquisition 
lointaine. On voulait se renfermer dans les étroites 
limites marquées par nos rivagss sans consulter des 



LA COCHINCHINE. 15- 

besoins impérieux qui rendent toutes les nations soli- 
daires entre elles et tous les pays tributaires des so- 
.ciétés civilisées. 

La population des côtes pour laquelle l'Océan est 
alors une barrière infranchissable, s'apauvrit et se 
retire du voisinage de la mer ; elle devient tributaire 
de l'étranger, dans le vrai sens du mot, c'est-à-dire 
que les industries qui lui sont naturelles, qui sont le 
plus à sa portée, lui échappent pour alimenter la ri- 
chesse et les ressources d'une race plus active ou plus 
favorisée par ses institutions commerciales. Elle est 
alors exploitée sans compensation par ses rivales, 
et le désœuvrement, Toisiveté, la jalousie font naître 
des regrets, des rancunes et des conflits que ne con- 
naissent point les peuples laborieux. 

Il a fallu prouver peu à peu et par des signes maté- 
riels à ceux qui ne voulaient point reconnaître à la 
France l'aptitude à posséder une marine et des colo- 
nies, que les dépenses, occasionnées par le rétablisse- 
ment de notre ancienne prospérité maritime, seront 
compensées et bien au delà par le surcroît de richesse 
et de sécurité qui en résulterait pour le pays. Il a 
fallu leur rappeler que les Français, plus qu'aucun 
autre peuple, avaient dans le sang le goût des voyages 
de mer et des expéditions de long cours. 

Mais ce qui a été long à établir, ce qui n'est pas 
encore évident aux yeux des esprits prévenus et ti- 



• 16 . LA COCHINGHINE. 

mides qui redoutent tout changement comme un 
danger, c'est l'utilité économique et financière qui 
s'attache à la possession des grandes colonies, c'est la 
compensation bien réelle cependant des sacrifices 
d'argent que s'imposent les métropoles pour les ac- 
quérir et les conserver..,. 

Les ennemis du progrès et du mouvement n'ont vu 
dans l'occupation des Indes par les Anglais que les 
déficits annuels des derniers budgets de la Compagnie 
et la grande insurrection qui a terminé l'existence de 
cette dernière après avoir causé de si graves inquié- 
tudes à la Grande-Bretagne. Ils n'ont point mis en 
regard cet immense mouvement maritime, cette in- 
dustrie sans pareille au monde qui ont pour but l'ap- 
provisionnement de deuf cents millions d'Asiatiques. 

Plus l'esprit humain s'éloigne des vieilles théories, 
des préjugés d'isolement et de défiancé qui ont causé 
tant de désordres dans le monde ancien, plus il re- 
connaît l'utilité des colonies et leur influencé salu- 
taire pour la prospérité et la paix des nations. 

Ce sont de fidèles satellites étroitement liés à la 
grandeur de la mère-patrie, reflétant ses idées et son 
génie parmi les peuples les plus éloignés, alimentant 
son activité, offrant à son ambition et à ses besoins 
d'expansion un but légitime et pacifique, lui créant de 
nouveaux gages de paix et de sécurité internationale. 



LA COCHINCHINE. 17 

Elles seront à notre époque les plus glorieuses et les 
plus utiles conquêtes que puissent ambitionner les 
nations civilisées.... » 

{Journal de Saïgon, 5 avril 1867). 

Nous n'avons voulu incriminer aucune adminis- 
tration en disant que la France a négligé ses colonies et 
les a méconnues ;.car nous savons quels efforts perse- 
vérants ont été déployés par les hommes dévoués qui 
ont essayé de prévenir leur décadence et leur ruine. 

Mais tout ce qui appartient à la marine et aux colo- 
nies forme une science à part, malheureusement 
étrangère au public, grâce à une législation surannée 
qui eut son mérite jadis, et qui n*est plus en harmo- 
nie avec les institutions de notre époque. 

Chez nous, Tinscription maritime et le régime colo- 
nial, garantis par des préjugés vivaces, ont triomphé 
presque sans atteinte des tentatives de réformes que 
l'Empire voulut introduire dans les diverses branches 

I 

de nos administrations. Des modifications secondaires 
à la législation de nos anciennes colonies, une situa- 
tion provisoire qui dure encore en Cochinchine, telle 
est l'œuvre de ces dernières années en ce qui concerne 
l'organisation de nos possessions lointaines, alors 
qu'une transformation s'opérait dans la constitution 
économique de tous les peuples civilisés. 

Nous avons mentionné incidemment l'inscription 
maritime, nous croyons ne pas nous écarter de notre 



18 LA COCHINGHINE. 

sujet en exprimant quelques appréciations sur cette 

institution ancienne qui a été attaquée et défendue 
tour à tour avec tant d'acharnement. 

Il est évident que le métier de la mer a droit à la 
même liberté et aux mêmes privilèges que toutes nos 
autres industries nationales. Outre leur droit incon- 
testable, les marins méritent tout l'appiri, toute la sol- 
licitude que le gouvernement peut leur accorder sans 
froisser les. autres intérêts généraux du pays, car de 
leur concours dépendent la prospérité de nos côtes et 
la richesse de nos commerçants. Il faut donc que leur 
noble profession soit rendue lucrative et attrayante. 

A-t-on atteint ce but en entourant, sous le vain 
prétexte d'une protection abusive, tous les actes de 
l'existence du marin d'une surveillance tracassière et 
minutieuse. Pendant toute sa vie, de vingt ans à 
soixante ans, le marin était inscrit et pouvait être levé 

pour le service de l'Etat, autrefois sur un ordre du 

♦ 

ministre, aujourd'hui par un décret. 

Ainsi, le marin, après avoir accompli une pre- 
mière période de service de trois années, pouvait être 
rappelé brusquement à tout âge, au moment où, ma- 
rié et ayant des enfants, il subvenait par son travail 
aux besoins de sa famille. Il était obligé de tout 
abandonner pour des mois et des années peut-être ; 
la misère s'établissait à son foyer pendant qu'il était 
au loin et qu'il ne pouvait même donner de ses nou- 



LA GOGHINCHINE. 19 

velles. Car la faible délégation qu'il pouvait faire sur 
sa solde modique était insuffisante pour subvenir aux 
dépenses de sa famille ! (La solde des matelots varie 
entre 36 et 24 francs par mois.) 

Cette institution a pesé comme wn joug de fer sur 
les populations de nos côtes et le résultat de chacune 
de nos guerres maritimes a été le dépeuplement et 
l'apauvrissement de notre littoral. Comment a- 1- elle 
pu subsister à côté de la législation qui rendait leur 
liberté absolue à tous les autres Français à partir de 
l'âge de vingt -sept ans ? 

Colbert, paraît-il, en aurait reconnu les inconvé- 
nients et les dangers. Il aurait voulu organiser une 
force permaneilte de 11,000 matelots, à la solde de 
rÉtat et compléter nos armements en cas de guerre, 
par le personnel des classes, et surtout par des engage- 
ments volontaires. Son opinion est résumée ainsi par 
M. de Crisenoy : « Équipages permanents complétés 
par une réserve de matelots engagés autant que possible 
volontairement. » [Le personnel de la marine militaire 
et les classes maritimes, par J. de Crisenoy, ancien 
pfiBcier de marine, librairie Challamel, 1864, pi. 35.) 

C'est donc bien à tort, selon nous, que Tautorité du 
nom de Colbert a servi à protéger l'existence de l'in- 
scription maritime. 

La presse, que les Anglais appliquaient naguère, 
étaient beaucoup moins préjudiciable aux intérêts 



20 LA COCHINCHINE. 

publics OU privés, malgré son caractère flagrant d'ini- 
quité. Les hommes embarqués sur les navires de 
commerce, les gens rangés, les individus laboriéui 
n'étaient point, comme chez nous, les premiers et les 
seuls atteints paf la levée. Mais les aventuriers, les 
jeunes gens sans emploi trouvés sur les quais et dans 
les tavernes, étaient pressés pour la marine de guerre. 
Après quelques années d'absence, lorsqu'ils revenaient 
dans leur pays, ils avaient appris un métier, ils avaienî 
été soumis à une discipline sévère, ils avaient rendu 
des services honorables et ils étaient devenus citoyens 
utiles. Après une guerre maritime, la presse avaiî 
augmenté le nombre des marins en Angleterre ou du 
moins elle avait fait des recrutements importants pour 
combler les vides survenus parmi les équipages de la 
flotte ; les armements du commerce n'étaient pas inter- 
rompus et pouvaient être continués sans augmentatioi 
de dépenses pour les armateurs. Chez nous, au con- 
traire, le personnel de nos matelots, toujours insuffi- 
sant pour les armements projetés, étaient rapidemeu: 
épuisés pendant la guerre et, à la paix, les homme? 
intelligents renonçaient à la profession qui les avaiî 
ruinés et ils ne laissaient point inscrire leurs enfants. 
Le contingent des classes est resté à peu près lé même 
qu'il a cinquante ans, il comprend les populations 
des parties les moins fertiles du littoral, celles qui 
n'ont pas d'autre ressource que la pêche, la naviga- 



LA COCHINCHINE. 21 

tion et le cabotage ; elles subissent les inconvénients 
de Tinscription par attachement pour leurs foyers et 
pour les usages de leurs pères. 

Mjais les habitants de nos grandes cités maritimes 
préfèrent au métier de la mer, qui fut cependant celui 
de leurs ancêtres, des professions qui soient moins 
assujettissantes. Il est hors de doute à nos yeux que 
le nombre de nos matelots serait bien plus considé- ^ 
rable si un français pouvait servir sur les navires de 
commerce sans être exposé à être levé pour la flotte 
de guerre au delà d'un certain âge, trente ans par 
exemple, ou du moins, après un certain nombre 
d'années de service effectif. 

Il est donc désirable que l'inscription maritime soit 
supprimée, ou au moins considérablement modifiée ; 
ce qui peut avoir lieu, à notre avis, par des règle- 
ments analogues à ceux adoptés pour le recrutement 
de l'armée de terre,* et on ne risquerait nullement 
de diminuer les ressources indispensables pour former 
les équipages de nos vaisseaux de combat. 

L'équité aussi bien que les intérêts généraux du 
pays militent en faveur de cette réforme. 

Sans vouloir tracer des règlements définitifs qui 
devraient être l'objet d'une étude approfondie, voyons 
quels pourraient être les résultats de l'application à la 
marine delà loi votée pour le recrutement de l'armée. 

Nous avons, en chiffres ronds, 70,000 marins ins- 



2Î LA COCHINCHÏNE. 

crits, dont 50,000 à peu près sont valides et propres 
au service militaire. 

. Les cinq classes de 20 à 25 ans comprendraient 
environ 12,000 marins. On pourrait compléter à 
20,000 hommes Teffectif ordinaire de notre armée 
de mer en y ajoutant des conscrits provenant de nos 
départements maritimes. Afin de compenser pour les 
hommes appelés à servir à la mer les périls et les fa- 
tigues d*un métier qui est redouté de ceux qui ne sont 
point familiarisés avec la navigation, on pourrait ré- 
duire à quatre ans la durée du premier service ; alors 
sans aucun doute les hommes désignés pour la marine 
accepteraient volontiers cette destination en raison 
des avantages d'une libération anticipée, et aussi en 
considération de la solde qui est plus élevée. Il est 
probable même que beaucoup de conscrits de Tinté- 
rieur opteraient volontiers dans ces conditions pour 
le service maritime. 

En temps de guerre, tous les hommes ayant servi 
dans la marine pourraient être rappelés ou conservés 
au service jusqu'à Tâge de trente ans. 

Pendant les premières années, nos ressources en 
personnel seraient à peu de chose près équivalentes 
à celles que nous donne l'inscription maritime, mais 
nous ne doutons pas que le nombre des matelots 
n'augmente rapidement sous une législation qui leur 
assurerait, dès l'âge de vingt-neuf ou trente ans. 



LA COCHINCHINE 23 

la libre disposition de leur temps et de leurs per- 
sonnes. Un grand nombre des hommes de la cons- 
cription qui auraient fait un premier service à la mer 
embrasseraient définitivement la profession de marin 
qui est aujourd'hui si peu recherchée. 

Noire commerce extérieur a tout à gagner à cette 
augmentation de notre personnel maritime, à la créa- 
tion de la main-d'œuvre nécessaire pour l'armement 
de nos navires. Ce sont les matelots qui nous ont 
manqué jusqu'à ce jour ; le seul encouragement efii- 

s 

cace que Ton puisse donner à la marine, c'est d'attirer 
un français vers le métier de la navigation en repla- 
çant Qétte profession dans le droit commun. 

Nos colonies, TAlgéiie non comprise, présentent 
une population totale de près de trois millions d'âmes 
et un mouvement commercial annuel de trois cents 
millions environ ainsi répartis : . 

n , ., Mouvement 

Population. commercial. 

Jklartinique en 1863 137, OSi"* 50,069,924^ 

Ouadeloupe et dépendances . 1863 138.830 44,664,266 

Guyane 1863 24,264 8.787,057 

£.a Réunion 1863 197,265 94,071,061» 

Sénégal et dépendances . . . 1863 137,666 33,143,690 

Côte d'Or et Gabon 2,011,968 

MayoïteetNossibé.. ..... 1862 16,700 1,406,043 

Sainte-Marie de Madagascar. 1862 5,620(1863) 345,184 

Inde française 1863 229,057 27,376.646 

Océanie ..." 1863 8,988 3,246,965 

Nouvelle Calédonie 1863 40,434 1.530,112 

Idont 4S4 européens) 

Saint-Pierre et Miquelon . . .1863 3,442 9,206,117 

Oochinchine 1868 2,000,000 70,300,000* 

* Ces derniers chiffres sont approximatifs, aucun recensement 



24 LA COGHINCHINE. 

Elles ont à peu près l'importance de Tune de nos 
grandes provinces et dans quelques années, lorsqu« 
la Cochinchine et la Nouvelle-Calédonie auront acquit 
le développement auquel elles sont appelées, la gran- 
deur de notre empire colonial pourra être considérée 
comme une première compensation matérielle des 
pertes que nous venons de subir. 

De son côté, l'Algérie, lorsqu'elle aura été pacifiée 
et colonisée rationnellement, sera une des plus richeî 
provinces de la France. Sa population est évaluée 
à 2,691,812 indigènes et à 235,571 européens, soc 
mouvement commercial à 47,507,429 francs. 

[Annuaire de Block, 1866). 

régulier n'ayant pu encore être effectué complètement et la colonii 
n*ayant pas de douanes, le mouvement commercial est évak< 
d'après les déclarations des capitaines des navires et les évaluation! 
de la direction du port de commerce. 



CHAPITRE II 



La Gochinchine. — Description du pays, ses divisions adminis- 
tratives, sa population. — Son importance politique .et com- 
merciale. 



L'occupation de la Basse-Gochinchine est un des 
faits les plus considérables de notre histoire maritime. 

Nous y possédons un territoire dont la superficie 
est de 50,000 kilomètres carrés au moins, plus de 
300 lieues carrées de terre, peuplé de deux millions 
d'âmes ; il est doué d'une" fertilité extraordinaire, 
traversé en tous sens par deux fleuves, par une grande 
rivière et par de nombreux canaux navigables ; sa 
capitale, Saïgon, est un des meilleurs ports du 
monde. 

Sur sa frontière nord- ouest il est limité par le 
royaume du Cambodge qui est placé sous son protec- 
torat ; cet État à la même étendue que notre colonie 
et possède plus d'un million d'habitants. 

Notre établissement est admirablement situé à th 
sortie du détroit de Singapour, entre la Chine, la 
Malaisie et les Indes. 



26 LA. GOGHINGËINÊ. 

Depuis que nous Tavons conquis, son mouvement 
commercial s'est accru rapidement ; il y est entré, 
pendant Tannée 1870, 551 navires de long-cours jau- 
geant 246,747 tonneaux et 4,765 barques de mer 
indigènes, jaugeant 78,004 tonneaux. 

Les recettes de son budget sont de plus de 10 mil- 
lions ; on peut espéi^er que, dans quelques années, 
elles auront augmenté de manière à pouvoir suflB.re 
à tous les fiai» de défense et d'administration de la 
colonie qui ne coûtera plus rien à la métropole. 

Jetons un coup d'œil sur le pays et sur ses divisions 
administratives. 

La Cochinchine française comprend toute l'extré- 
mité inférieure de la presqu'île indo-chinoise, depuis 
les frontières de la province annamite du Binh-tuân 
au nord-est, jusqu'à celles du Cambodge à l'ouest, un 
peu au-dessus de Hatiên. 

Elle possède soixante-et-dix lieues de côtes sur la 
mer de Chine et quarante lieues sur le golfe de 
Siam. 

Elle est arrosée par trois grands cours d'eau : le 
Meï-Kong qui prend sa source dans les montagnes 
du Thibel comme le Yantse,le Meï-nam et l'Irawaddy, 
et se jette à la mer par sept embouchures principales, 
dont Tune, peu navigable, tombe dans le golfe de 
Siam ; le Donnai, sur lequel se trouve Saigon, qui 
prend naissance dans les forêts du Laos et se jette 



LA COCHINGHINE. ' 27 

dans la mer de Chinç par trois embouchures ; et le 
Vaïco, formé par la réunion de deux rivières pro- 
fondes, d'un cours peu étendu, et un afO-uent du Donnai 
auquel il se réunit dans le vaste estuaire du Soirap. 
Depuis la cote jusqu'à Saïgon, sur une longueur qui 
varie de quinze à vingt lieues, s'étend une immense 
plaine formée de terrains d'alluvions et découpée en 
un nombre extraordinaire d'îlots par des canaux et 
par les bras du fleuve. Lé sol, composé d'argile, de 
vase et de sable contient du minerai de fer dans un 
grand nombre de localités et a généralement une 
teinte rougeâtre ; il est fécondé par les dépôts du 
fleuve et par d'innombrables détritus, produits d'une 
végétation exhubérante. Cette région fertile est la pre- 
mière à laquelle abordaient en. venant du large les 
émigrants annamites et chinois ; elle est couverte de 
villages. Toutes les terres qui ne sont pas envahies 
par les eaux sont divisées entre les habitants et culti- 
vées. — Ce sont elles qui fournissent les riches mois- 
sons de riz qui ont été le premier élément considé- 
rable de notre exportation. D'année en année, les îles 
inondées et couvertes de palétuviers qui existent vers 
les embouchures des fleuves, s'exhaussent lentement 
et marquent les empiétements successifs du continent 
asiatique sur l'Océan. A mesure que leurs surfaces 
peuvent être isolées de l'action des eaux salées par des 
sndiguements en terre, les indigènes en prennent 



•28 La COCHINCHINE. 

possession et les convertissent en nouvelles rizières. 

Rien de plus saisissant que l'aspect de ces vastes 
plaines qui avoisinent la mer. C'est un Océan de ver- 
dure. Les eaux des fleuves et celles des canaux coulent 
lentement entre deux lignes de feuillages épais inter- 
rompues de temps à autre par des éclaircies à travers 
lesquelles on aperçoit d'immenses rizières. De loin en 
loin, quelques grands arbres " des figuiers banians, des 
manguiers et des touffes de bambous abritent des 
villages ou des pagodes. Sur les eaux calmes et tran- 
quilles, les indigènes circulent dans d'énormes 
jonques chargées à couler bas et portent leurs pro- 
duits aux marchés voisins, ou bien ils traversent 
d'une rive à l'autre sur des pirogues légères qui 
semblent effleurer la surface liquide. Les passages 
fréquents de nos navires et de nos canots à vapeuj: 
ont animé ces scènes paisibles, ils attirent sur les 
berges des groupes nombreux de femmes et d'enfants. 
Les annamites vivent heureux dans les boues et les 
vases de ces plaines humides qui leur donnent d'a- 
bondantes récoltes. Dans un grand nombre de locali- 
,tés ils n'ont pas d'eau douce, ils en font venir de loin 
par des barques ; quelques-uns se contentent des 
eaux saumàtres des fleuves qu'ils prennent pendant le 
jusant. 

Autour des maisons on voit des buffles et de nom- 
breuses bandes de poules, des canards, des oies et des 



LA COGHINGHINE. 29 

poi'cs. Des quantités d'échassiers, des aigrettes blan- 
ches, des ibis, des poules sultanes et des cigognes 
parcourent les rizières ; des courlis, des bécassines et 
des pluviers peuplent les marécages ; des sarcelles 
obscurcissent Tair et s'abattent en masse dans les 
mares ou dans les cours d'eau ; des pélicans majes- 
tueux y nagent en famille ; on y voit aussi glisser les 
longs corps grisâtres des caïmaas à l'affût de leur 
proie. Dans les feuillages, des perroquets, des tourte- 
relles, des troupes de singes, crient, roucoulent, sau- 
tillent. C'est une nature animée, vivante, comme il 
n'en existe pent-être pas de semblable sur un autre 
point du globe. 

En s'éloignant davantage de la mer, le terrain se re- 
lève de quelques mètres et prolonge par de légères on- 
dulations jusqu'aux forêts qui sont sur la limite de nos 
domaines. On trouve alors des routes sèches et pratica- 
bles et les villages sont plus espacés. Ils sont générale- 
ment situés auprès des fleuves ou sur le bord des ruis- 
seaux ; les bas-fonds sont cultivés en rizières ; sur les 
terres plus élevées on rencontre djes plantations de can- 
nes à sucre, de tabac, de coton, d'arachides, d'indigo et 
de légumes. Les arbres sont plus beaux, on rencontre 
fréquemment des troupeaux de bœufs, des bufiles et 
quelques chevaux. Des paons et des pouhs sauvages, 
des perdrix, des faisans, des cerfs, des chevreuils et 
des lièvres habitent les bois» et les fourrés, des trou- 

T. I. 



30 LA COCHINCHINE. 

peaux de bœufs sauvages, des éléphants, des rhino- 
céros et trop souvent hélas ! des tigres hantent ces 
régions où le pied du chasseur est exposé à heurter 
les plus dangereux reptiles. Les Cambogiens, lors- 
qu'ils étaient possesseurs du pays, recherchaient 
moins les abords du fleuve et les rives de la mer que 
les annamites. On retrouve dans les forêts des traces 
de leurs établissements anciens, mais ils s6 sont reti- 
rés peu à peu devant les envahisseurs venus du Nord 
en laissant derrière eux de vastes solitudes couvertes 
de grandes herbes et de broussailles. 

A nos frontières du Nord et de TEst commencent 
de grandes forêts dans lesquelles sont établies quel- 
ques tribus sauvages, distinctes les unes des autres 
par leurs langues, par leurs races, par leurs coutumes 
et par leurs religions. Les plus connues sont les Moïs, 
établies du côté du Binh-tuân, les Stiêngs habitant au 
nord-est de Thu-dâu-mot et les Ghams qui vivent au- 
dessus de Tây-Ninh. On croit que ces derniers sont 
musulmans et ont émigré de Tlnde. 

Quels sont les événements qui ont pu réunir ainsi 
aux confins du Continent asiatique tous ces peuples 
divers dont les derniers représentants sont retombés 
dans la barbarie ? Le temps a jeté son voile sur leurs 
luttes, sur leurs triomphes et sur les causes de leur 

décadence» Maintenant ces malheureux sauvages 

♦ 

foulent avec insouciance la poussière qui recouvre les 



LA COGHINGHINE. 31 

ossements de leurs pères dont le souvenir est voué à 
un éternel oubli. 

Entre les différents bras des fleuves existent de pro- 
fondes dépressions du sol occupées par des marais. 
Ce sont vraisemblablement les lits primitifs des ri- 
vières qui ont. été abandonnés depuis de longues 
années. Les plus vastes sont comprises entre les deux 
Vaîcos et entre le. Vaïco occidental et le bras supérieur 
du Meï Kong. Ce sont d'immenses fondrières sur les- 
quels poussent des joncs, des plantes aquatiques et 
des forêts d'un arbre épineux, à Técorce blanche, au 
feuillage rare que l'on nomme le Tram. On désigne 
ces plaines improductives sous te nom générique de 
Plaines des joncs. Il existe encore des marais sem- 
blables à l'ouest du Bassac, entre ce dernier bras du 
grand fleuve et la mer, vis-à-vis le Rach-gia, à la 
hauteur de Chaudoc et de Hatiên. 

Pour faciliter le commerce et la surveillance du 
pays, les annamites, probablement à l'imitation des 
anciens possesseurs du sol, ont creusé plusieurs ca- 
naux qui complètent les communications fluviales 
établies entre les différentes provinces. Par les caçaux 
du Rach-gia et de Hatiên, ils ont mis le Meï-kong en 
relations directes avec le golfe de Siam, puis ils ont 
relié le Meï-kong aux Vaîcos par le canal' commercial 
et par Tarroyo de la poste ou canal de Mitho, et enfin 
les Vûïcos au Donnai par l'arroyo chinois, artère pré- 



32 LA COGHINCHINE. 

cieuse par laquelle peuvent arriver jusqu'à Saigon 
toutes les productions du Camboge, du royaume de 
Siam et des provinces occidentales de la Basse- 
Cochinchine. Ces travaux gigantesques donnent une 
idée extraordinaire des ressources et de Tintelligence 
des peuples indigènes, qui étaient tombés, à Tépoque 
de notre conquête, dans un état d'affaissement et de 
décadence dont ils se relèveront sans doute sous notre 
domination. 

Le Donnai et les Vaïcos coulent suivant une pente 
insensible et, semblables à des bras de mer, subissent 
Faction des marées jusqu'à trente lieues environ au- 
dessus de leurs embouchures. D'une saison à l'autre, 
leur niveau moyen change peu. Sur leurs bords 
il n'y a jamais d'inondations ; les champs sont arrosés 
par des pluies régulières qui arrivent pendant la 
mousson du sud-ouest, aux mois de mai, juin, juillet, 
août, septembre et octobre. Pendant les six autres 
mois de l'année, les vents soufflent du nord-est et il 
ne tombe pas d'eau. 

La partie inférieure du Meï-kong ressent l'influence 
des Crues extraordinaires de la fin de la saison des 
pluies qui le font monter quelquefois dans le Camboge 
à plus de quatorze mètres au dessus de son niveau 
inférieur pendant la saison sèche. Il monte de six 
à huit mètres à Chaudoc, de deux mètres à Vinh^-long 
et de un mètre à peine à Mitho, 



LA COCHINCHINE. 33 

Il subit Tinfluence des marées jusqu'à Chaudoc 
pendant les mortes eaux et jusqu'à Vinh-long seule- 
ment pendant la saison des pluies. A Saigon, la marée 
haute monte jusqu'à 3 mètres 80 au-dessus des plus 
basses mers. 

Le MeX-kong, le Donnai et les Vaïoos sont d'énormes 
masses d'eau entraînées vers la mer en nappes majes- 
tueuses qui atteignent en certains endroits à Pnom- 
penh, dans le Bassac, dans le Ham-luong, dans le 
Cua-dai et dans le Soirap jusqu'à deux ou trois kilo- 
mètres de largeur. Leurs mouvements sont contrariés 
et profondément modifiés par le flot et par le jusant ; 
il en résulte sur quelques points des courants d'une 
violence extraordinaire. La plupart des grands canaux 
aboutissant par leurs extrémités à des cours d'eau 
différents, reçoivent la marée montante en même 
temps par toutes leurs issues ; les ondes se précipitent 
en sens contraire à la rencontre les unes des autres et 
à leur jonction s'établit un point mort où se forment 
des dépôts qui obstruent peu à peu les voies commer- 
ciales. On cite d'anciens canaux qui se sont comblés 
ainsi et qui ont fini par disparaître. 

De tout temps, les possesseurs du pays se sont oc- 
cupés de l'entretien des canaux et les ont fait réparer 
lorsque leurs moyens le leur ont permis. 

Les rivières de la Cochinchine sont abondamment 

pourvues de poissons ; ceux que l'on prend dans les 
T. I. 2. 



34 LA COGHINCHINE. 

eaux saumâtres près de la mer, sont d'une qualité 
inférieure, mais dans le haut du grand fleuve et dans 
le grand lac de Biên-hô, situé dans le nord du 
royaume de Camboge, on pêche en abondance d'é- 
normes poissons dont la chair est très-délicate ; on les 
fait saler* et sécher pour les expédier en Chige. 

Il existe quelques montagnes granitiques sur notre 
territoire. On remarque surtout le groupe du cap 
Saint-Jacques, celui du cap Tiwane et les montagnes 
de Baria, derniers contreforts des hauteurs du Laos. 
Leur sommet le plus élevé est à 600 mètres au-dessus 
du niveau de la mer. La plus haute, la montagne de 
Tay-ninh, appelée Diên ba, se dresse comme une 
pyramide isolée, à cent kilomètres au nord de Saigon, 
d'où on l'aperçoit par les temps clairs. Elle a 900 naètres 
d'élévation. Quelques pitons moins élevés se dressent 
au sud du canal d'Hatiên, on les appelle Thât-son ou 
les sept montagnes ; un autre surgit au milieu des 
marais à deux kilomètres à l'ouest de Chaudoc. Ce sont 
des rochers couronnés de quelques arbres qui rompent 
agréablement la monotonie des grandes plaines ver- 
doyantes. 

Plusieurs îles dépendent de la colonie. Le groupe 
de Poulo-Gondore, à trente lieues du cap Saint- Jacques, 
est occupé par un pénitencier. Ce sont des roches 
escarpées sortant brusquement du sein de la mer. 
Une épaisse forêt couvre la plus grande et renferme 



LA COCHINCfflNE. 35 

des bois d'essences recherchées, entre autres beaucoup 
d'ébéniers, arbres qui n*existent pas dans les autres 
forêts de la colonie. Dans le golfe de Siam, nous possé- 
dons plusieurs îlots inhabités, rochers d'origine volca- 
nique, et l'île de Phuquôc, célèbre pour avoir servi 
d'asile à la fin du siècle dernier au roi Gialong lors- 
qu'il était réduit à se cacher pour échapper aux usur- 
patejLirs de sa couronne. Cette île a dix lieues de long 
et ne compte que quelques centaines d'habitants qui 
vivent de la pêche. 

Avant la conquête de la Basse-Cochinchine, l'empire 
d'Annam était divisé en quatre régions principales : 
le Tonquin ou Dangngoui, (route ou région du dehors), 
la Haute-Cochinchine, la Cochinchine moyenne ou . 
Dang-trang (route ou région du dedans), et la Basse - 
Cochiuchine, appelée Gia-dinh ou Nam-ki. Il com- 
prenait trente et une provinces, 14 au Tonquin, 5 dans 
la Haute-Cochinchine, 6 dans la moyenne Cochin- 
chine et 6 dans la Basse-Cochinchine. {Détails extraits 
du tableau de la Cochinchine^ par MM. Cortambei^t 
et Léon de Rosn'y). 

Ces provinces étaient divisées en phus et huyêns, 
(préfectures et sous-préfectures), et ces dernières en 
cantons ou tôngs comprenant chacun plusieurs com- 
munes ou villages. 

Le Tonquin, qui confine aux provinces chinoises 
de Yunnam, de Quang-si et de Quang-toung, com- 



36 LA COGHINCHINB. 

prend quatorze provinces : Bac-kinh, Ke-cho ou Hu-noi 
(contenant la capitale), Nam-dinh, Haï-dong, Quang- 
yên, Ninh-binh ou Thanh-hoa-ngoai, Son-thai ou 
Thanh-hoa-moi, toutes cinq sur le bord de la mer ; 
quatre autres autour de la capitale, Thoi-nguyên et 
Bac-ninh au nord, Son-nam au sud, Son-tuy à l'ouest, 
et sur la frontière à Touest Hung-hoa, puis Cao-bang 
(qui fut un royaume jusqu'au xvii® siècle), et Lang-son 
ou Lang-bac. 

La Haute-Cochinchine comprend cinq provinces : 
celles de Nghe-an, de Bô-chinh, anciennes provinces 
tonquinoises, de Quang-binh, de Quang-tri, de Quang- 
duc ou de Hué (appelée aussi Thua-thiên ou Hué-phu). 
Qn mur nommé Loui Sây occupe un défilé étroit et 
sépare le Bôchinh du Quang-Binh ; il servait à dé- 
fendre autrefois le passage entre le Tonquin et la 
Cochinchine. Dans une lettre du 6 août 1741, le P. 
Siébert cite parmi ses chrétiens le commandant de la 
muraille qui sépare la Cochinchine du Tonquin, 

La Cochinchine moyenne comprend six provinces : 

celles de Quang-nam ou Cham, qui contient la baie de 

Tourane, celles de Quang-ngai, de Binh-dinh ou Qui- 

nhon, de Phu-yên, de Nha-trang et de Binh-tuân. 

{Extrait du tableau de la Cochinchine.) 

Il n'existe aucun document officiel connu établis- 
sant la population de l'empire annamite. Quelques 
auteurs l'ont fixée à 16 millions, d'autres à 22 mil- 



LA COGHINCHINE. 37 

lions, y compris la Basse-Cochinchine. Dans une 
lettre du P. Castiglioni, écrite en 1772, il dit qu'il y 
avait alors 300,000 chrétiens au Tonquin et qu'ils 
représentaient la onzième partie des habitants. En 
1658, on comptait plus de vingt mille villages au 
Tonquin, d'après la relation du P. Tissanier. {Do- 
cuments extraits de la mission de Cochinçhine et du 
Tonquin. 

Les six provinces de la Basse-Cochinchine étaient, 
en commençant par l'est : Biên-hoâ, Saïgon bu Gia- 
dinh, Mitho ou Dinh-tuong, Vinh-long ou Long-hô, 
Angiang ou Chaudoc et Hatien. 

Celle de Biên-hoâ comptait quatre arrondissements, 
phus ou huyens : Phuoc-Chanh, chef-lieu Biên-hôa, 
Phuoc-an, chef-lieu Baria, Binh-an, chef-lieu Thu- 
dâu-mot et Long-thanh, chef-lieu Dong-môn. 

Celle de Saïgon comptait trois phus, ou préfectures, 
Tân-binh, Tây-ninh et Tan-an et six huyens ou 
sous-préfectures établis à Tram-ban g, Hoc-môn, Cho- 
lon, Cangioc, Gia-thanh et Gocong, elles se nom- 
maient les huyens de Tân-ninh, Binh-long, Tânî 
long,- Phuoc-loc, Cuu-an et Tàn-hoâ. Saïgon formait 
un huyen sous le nom de Binh-duong, administré 
directement par le phu ou préfet de Tan-binh. Au 
moment de la conquête, l'autorité des phus ou préfets 
sur les huyens ou sous-préfets n'était que nominative, 
les uns et les autres administraient leurs arrondisse- 



38 LA COGHINGHINE. 

ments et correspondaient directement pour la plupart 
des affaires avec les autorités supérieures du chef-lieu 
de la province. 

La province de Mitho ne comptait que quatre ar- 
rondissements : le Kien-hung, chef-lieu Mitho, le 
Kien-hoa, chef-lieu Cho-gao, le Kien-Dang, chef-lieu 
Caï-lai et le Kien-phung, chef-lieu Cai^hé. 

Celle de Vinh-long comptait huit arrondissements : 
le Dinh-vien-phu, Vinh-tri, Travinh, Hoang-tri, Ben- 
tre, Tan-minh, Dui-minh, Lac-hoa. 

Celle de Chaudoc neuf arrondissements : Tuy-biên- 
phu, Dong-xuyên, Vinh-an, An-xuyên, Vinh-Dinh, 
Phong-thanh, Ba-xuyên et Phong-phu. 

Celle de Hatiên, trois seulement ; les huyens de 
Hachau chef-lieu Hatiên, de Kiên-giang, chef- lieu 
Rach-gia et de Long-xuyên, chef-lieu Camau. 

Notre colonie, toujours divisée nominalement en six 
provinces, a été partagée en 28 circonscriptions admi- 
nistratives ou inspections régies par des fonctionnaires 
européens portant le titre d'inspecteurs et relevant 
de Tautorité du directeur de l'intérieur lequel réside 
à Saigon. Elle compte en tout 202 cantons et 2,384 vil- 
lages dont 204 sont cambogiens et 57 mois. Ils sont 
répartis ainsi qu'il suit : 



LA GOCHINGHINE. 



39 



7 inipeetioDi 
Saigon. . . . 
GholoD. . . . 
Gangioc . . . 
Gocong . . . 
Tan-an . . . 
Tây-ninh . . 
Trambang. . 



Province de Saigon. 

i3eaiitoiit 596 villages 63mar«h<i pipnlatioD 

10 190 15 104,522 

5 79 10 35,900 

6 110 10 53,000 
4 40 9 28,107 
9 106' 15 15,877 

4 32 2 6,501 

5 39 2 9,102 



Totaux. . 


43 ' 596 63 

Province de Mitho. 


253,009 dont 
35,418 inscrits 


i nipcetiom 

Mitho 

Chogao .... 

Cai-laï 

Cân-lô i . . . . 


ITeaitODi 
4 
5 
4 
4 


S17villagei SSnareliét 
54 12 
78 9 
46 10 
39 4 


pepvlatieii 

59,837 
18,710 
27 302 
30,144 • 


Totaux. . 


17 217 35 

Province de Biên-hoà. 


135,993 dont 
10,172 inscHts 

• 


5 iitp«etioM 
Biên-hoà . . . 

Baria 

Thu dâu mot . 
Longtbanh . . 
Thu-duc. . . . 


83 eaiteni 372 villagei 31 Birebét 
6 102 * 7 

7 dsnt 3 moU 58 dont 19 noU 9 

6 66 -5 

10 doatSiaoU 106 dont 88 mois 5 

4 40 5 


pepnlatien 
31,381. 
20,904 
45,793 
20,004 
17,008 


Totaux. . 


33 372 31 

Province de Vinh-long. 


135,090 dont 
10,560 inscrits 


5 iBipeetiani 
Vinh-long. . , 
Tra-vinh . . . 
Ben-tre . »• • 

Mo-caï 

Bac-trang. . . 


57 easleit 

16 

5 

12 
14 

6 


635Tiilagei iOsarehii 
234 13 

1025SMsnbosiens 4 
93 4 

110 12 
96 7 


ptpvlatiii 
210,000 
52,705 
95.924 
30,795 
32,790 



Totaux. 



57 



635 



40 



422,214 dont 
21,850 inscrits 

i Aujourd'hui cette inspection a été transférée à Caï-bé. 



40 



LA COCHINCHINE. 



Province de Ghandoo. 



5 ioiptetiMi 
Ghaudoc. . 
Saddec . . 
Sdc-tran. . 
Cantbo . . 
Dong-xuyên 

Totaux 



iOeanUni 

10 

7 
11 

9 

3 



i26nlla|ei 25mmiiéi 



103 
74 

14075caittbof{ 

75 
34 



3 
9 
4 
4 
5 



40 



426 



25 



î iiii|M<tiiiit 

Hatiên 

Rach-gia . . . 

Totaux. . 



Province de Hatiên. 
12 eantoni 1 !6 viUagei l narebéi 

5 16 3c«nibogie«f 1 

7 UOMcftinbogiat 2 



papalatin 
82,432 
36,336 
21,797 
28,404 
59,792 

228,761 dont 
14,858 iDscrits 

popolation 
13,840 
15.184 



12 



126 



JoTAL général de la population iadigène. . 



29,024 dont 
1,189 iascrite 
1,204,0911 dont 
94,054 inscrits 



Ges chiflfres sont extraits de l'annuaire de 1869. De- 
puis Cistte époque, quelques modifications, peu im- 
portantes d'ailleurs, ont été apportées à cette division 
administrative de la colonie. 

Il y a lieu d'ajouter, pour avoir la population totaJe 
de la colonie, 36,420 chinois, 16,000 malais et 156 in- 
diens (portés sur l'annuaire de 1871) et en plus la 
population du chef-lieu Saigon, qui peut-être évaluée 
à 10,000 âmes. D'après ces données elle atteindrait le 
chiffre de 1,300,000 âmes ; nous pensons qu'elle peut 
être évaluée sans erreur à 2,000,000 d'habitants, (Le 
nombre des inscrits seul est authentique, sert de base 



1 Nous croyons cette évaluation, qui n'est qu'approximative, infé 
rieure à la réalité. 



Lk COCHINCHINE. A\ 

à la répartition des impôts de capitation, des milices 
et des corvées.) 

On a beaucoup contesté l'utilité de cette colonie ; 
généralement elle est méconnue. — Pour lés uns, 
nous avons fait une acquisition ruineuse et improduc- 
tive ; pour les autres, nous avons, en fondant Saïgon, 
provoqué imprudemment les susceptibilités des An- 
glais, qui seraient jaloux de la concurrence que fait 
notre nouvel établissement à leurs colonies de Hong- 
kong et Sincapore. Ces appréciations sont également 
erronées. 

En occupant la Cochinchiue, nous avons ouvert 
une contrée nouvelle, nous avons mis en relations 
avec tous les peuples une nation qui jusqu'à ce jour 
s'était renfermée dans ses frontières sans vouloir 
communiquer avec le dehors. Ce sont de nouveaux 
consommateurs et de nouveaux producteurs que nous 
avons amenés sur le grand marché du globe ; chacun 
y a gagné et y gagnera. Les produits français et les 
produits anglais entrent maintenant en Cochinchiue 
avec toutes les autres marchandises européennes et 
avec les productions de la Chine. L'existence de 
Saïgon a augmenté le mouvement des ports voisins 
de Sincapore et de Hong-kong et dans les années 
de disette, ses riz ont contribué pour une large part 
à approvisionner les contrées les plus éloignées et les 
plus diverses, TEurope, l'Amérique, le Japon, l'Aus- 
tralie et la Chine. 

La France retirera des avantages tout particulierj 

3 



42 LA COCHINGHINE. 

de Cette possession qui ne saurait exciter l'ombrage 
d'aucune autre puissance. Les 150 navires français 
qui parcourent les mers de Chine n'y sont venus pour 
la plupart que parce qu'ils avaient reçu un premier 
fret à destination de Saigon ; ce port est pour eux un 

refuge où ils peuvent se ravitailler et compléter leurs 
équipages. Plus tard ils pourront recruter une partie 
de leurs marins parmi les indigènes, ce qui créera 
pour notre navigation marchande dans ces parages 

des conditions de bon marché des plus favorables. 
Ainsi il y a environ 150 navires, leurs équipages et 
leurs armateurs qui existent et prospèrent au sein 
de notre colonie si décriée. (Il est entré en 1870 
à Saïgon 152 navires français de commerce dont 
38 paquebots.) 

D'autre part, il existe en Cochinchine 500 Européens 
établis à Saïgon, et 300 employés civils rétribués sur 
son budget par Tadministration du pays. 

Le va-et-vient continuel de ces Français entre la 
métropole et la colonie donne à tous nos compatriotes 
le goût des voyages, le désir du commerce extérieur ; 
il tend, à les rendre ce qu'ils furent jadis, des naviga- 
teurs hardis, des commerçants entreprenants, actifs 
et courageux. Nous avons perdu l'habitude du grand 
commerce et des expéditions lointaines pendant les 
longues guerres du commencement du siècle, mais 
une nation comme la France, qui a 600 lieues de côtes 



Là CoOhingIiîNë. 43 

ne peut renoncer à sa marine ni à ses colonies ; elle 
doit s'approvisionner elle-même de coton, de soie, 
de charbon, de denrées coloniales, de tout ce qui lui 
manque chez elle ; elle ne peut sans déchoir rester 
tributaire de l'étranger pour ses transports et ses appro- 
visionnements. 

La Cochinchine seule, si son commerce. était ré- 
servé à nos nationaux comme Tétait autrefois celui 
de nos anciennes colonies, emploierait plus de la 
moitié de nos grands navires de commerce et ferait 
presque doubler le nombre de nos armements au long- 
cours. (Le tonnage de notre marine marchande est 
de 1,100,000 tonneaux, tout compris.) 



CHAPITRE in 



Anciennes relations de la Gocbinchine avec les nations euro- 
péennes et avec la France. - Motifs qui nous y ont amenés. 
— Nos droits. 



Les premières relations des Européens avec la 
Cochinchine remontent à une époque éloignée. 

Marco Polo visita le Ciampa, petit royaume indi- 
gène qui comprenait la province de Binh-tuan et le 
district de Baria, en 1629, et les Portugais pa- 
rurent en Indo-Chine daas le courant du seizième 
siècle. 

Le 18 janvier 1615, le R. P. Busomi aborda en 
Cochinchine. « Le missionnaire, empressé de prendre 
possession de cette terre infidèle au nom de Jésus- 
Christ son maître, bâtit une chapelle près du port 
de Kean (Tourane). Bientôt il put y célébrer les saints 
mystères et admettre dix de ses nouveaux disciples 
à la grâce du baptême.... Pendant les vingt-quatre 
années qu'il travailla en cette mission, il eut la con- 
solation d'y établir plusieurs chrétientés ferventes. » 



LA COCHINGHINE. 45 

(Missions de la Cochinchine et du Tonquin, Paris, 
Ch. Douniol, éditeur, p. 4.) 

A cette époque régnait en Cochinchine le second 
prince de la famille des Nguyên-sai-vuong, dont le 
prédécesseur Nguyên-hoang, étant gouverneur de la 
Cochinchine, s'était révolté contre les rois du Tonquin, 
leur avait enlevé plusieurs provinces et s'était formé 
un État héréditaire indépendant (en 1600). Nguyên- 
hoang était fils de Nguyên-do, général qui avait ré- 
tabli la famille royale des Le sur le trône du Tonquin. 
Alors régnaient au Tonquin Kinh-tong avec le titre 
de Vua et Trinh-taong avec celui de Chua ou généra- 
lissime. Deux cents ans plus tard, la famille des 
Nguyên devait réunir sous sa domination le Tonquin, 
la Cochinchine et le CasnhogQ. [Missions de la Cochin- 
chine et du Tonquin,) 

De nouveaux missionnaires furent envoyés dans un 
pays dont la population accueillait les apôtres de 
notre religion avec une respectueuse déférence ; 
le Père Alexandre de Rhodes et le Père Marques 
débarquèrent au Tonquin le 19 mars 1627. Ils firent 
de nombreuses conversions. « Tout réussissait à 
« rhomme de Dieu ; le roi Favait reçu avec bonté, 
a et non content de lui permettre d'annoncer TÉvan- 
a gile, il lui avait fait bâtir, en sa ville capitale, 
« une maison commode et une belle église ( ce 
« roi était probablement le Chua ou régent Trinh 



46 LA GOCHINGHINE. 

taong). > {Missions de la Cochinchine et du Tonquin.) 

« La main de Dieu, écrit le P. Alexandre de Rhodes, 
« nous assistait sensiblement ; la sœur du roi et dix- 
« sept de ses parents reçurent le baptême, et le roi 
« même était ébranlé ; mais la pluralité des femmes 
« a été pour lui un obstacle insurmontable.... Je puis 
« dire qu'en la première année j'annonçai Jésus-Christ 
« à plus de cent mille personnes qui n'en avaient ja- 
c mais entendu parler., a 

Plus tard, en 1630, le roi du Tonquin fut indisposé 
contre les missionnaires et lança un édit contre la loi 
chrétienne. 

La situation alors brillante des missionnaires en 
Chine et au Japon dut faciliter singulièrement le 
succès de leurs prédications ; car ces pays avaient 
de nombreuses relations commerciales avec les côtes 
de rindo-Chine. 

En 1 637, lorsque les chrétiens furent persécutés au 
Japon, un grand nombre d'entre eux s^ sauvèrent à 
Tourane et se dispersèrent dans Tintérieur. On a cru 
retrouver quelques-uns de leurs descendants au Cam- 
boge. 

Les Japonais, après avoir chassé les chrétiens, 
cessèrent peu à peu de faire de longues navigations 
et de venir en Cochinchine ; cependant leur souvenir 
est resté légendaire parmi les Annamites qui les consi- 
dèrent comme une nation puissante et belliqueuse 



LA COCHINCHINE. 47 

dont nos ennemis espèrent encore le secours pour les 
protéger contre les Français (1). 

A cette époque reculée Tlndo-Chine était divisée 
en plusieurs États ; les plus puissants étaient les 
royaumes du Tonquin, de Ciampa et l'empire du 
Camboge. Ces deux derniers, déchirés par des dis- 
cussions intestines, commençaient à subir l'envahis- 
sement des Annamites, race entreprenante et aventu- 
reuse. 

Pierre Poivre vint en Cochinchine, en 1749, pour 
ménager un traité de commerce entre la France et la 
cour de Hué. Il voulait aussi fonder un comptoir à Tou- 
rane, mais son entreprise échoua par la mauvaise vo- 
lonté du roi Vo-Vuong, alors sur le trône. Il dut cons- 
tater Téloignement des gouvernements indigènes pour 
établir des rapports réguliers avec les nations euro- 
péennes dont les représentants en Asie étaient quel- 
quefois, il faut bien le dire, des agents de troubles 
et de désordres dans les localités où ils étaient admis. 

D'autre part, l'appui prêté aux missionnaires par les 
États européens excitait l'hostilité ardente des sectes 
religieuses et surtout celle des prêtres de Boudha. 



t. « Nous ne terminerons pas ce récit sans faire mention de quel 
ques-uns deB bienfaiteurs de notre mission. Nous plaçons en 
première ligne un Japonais chrétien, nommé Paul de Vada II 
est fils adoptif du roi du Tonquin, mais il tient encore plus à hon- 
neur d'avoir eu pour femme la nièce de deux martyrs du Japon. » 
U660. Relation du P. Tissanier.) 



48 Lk GOCHINCHINE. 

Pour vaincre ces résistances et créer en Cochin- 
chine des établissements commerciaux durables, il au- 
rait fallu y déployer des forces considérables et faire 
des sacrifices qu'aucun État chrétien n*était disposé 
à supporter; la navigation de ces parages passait 
aussi pour très-dangereuse. Cependant les voyageurs 
avaient parlé en termes pompeux de la fertilité et de 
la richesse de ces contrées. Christoval de Jaque écri- 
vail : a La Cochinchine est le pays le meilleur et le 
plus fertile de ces régions. C'est ce royaume et ceux 
qui l'avoisinent qu'on peut véritablement nommer les 
Indes; tant Us sont riches en argent, rubis, diamants, 
soies et autres choses précieuses. » [Tableau de la 
Cochinchine f par Cortambert et de Rosny.) 

Les Portugais et les Hollandais se bornèrent à éta- 
blir quelques relations commerciales très-irrégulières 
dans les ports de Tourane, de Bassac, de Hatien ou 

Gan-cao, et à Eecho, capitale du Tonquin. 

Depuis l'introduction du christianisme en Cochin- 
chine et au Tonquin jusqu'à nos jours, de nombreuses 
persécutions furent dirigées par les princes du pays 
contre les chrétiens qui, pour la plupart, montrèrent 
un attachement inébranlable à leur religion. Un 
grand nombre d'entre eux eurent la gloire de mourir 
en confessant leurs croyances. Les premiers qui 
furent mis à mort furent : au Tonquin, en 1630, un 
indigène nommé François, et en Cochinchine, en 



LA GOCHINGHINE. 49 

1644, un jeune catéchiste annamit.e nommé André. 
Dans le martyrologe publié à la fin de la mission de 
la Gochinchine .et du Tonquin, on cite 265 victimes 
parmi lesquelles des femmes, des enfants, des catho- 
liques venus de tous les pays, un arménien, un japo- 
nais, des prêtres portugais, italiens, français et espa- 
gnols. Les derniers martyrs européens qui y sont 
mentionnés sont les RR. PP. Shœfler, français, mar- 
tyrisé le 1" mai 1851, Bomond, français, martyrisé 
le 1®' mai 1852, et monseigneur Diaz, espagnol, mis à 
mort le 20 juillet 1857. 

Dans ce long intervalle de temps, les souverains in- 
digènes revinrent quelquefois à des sentiments plus 
humains et plus généreux ; quelques-uns témoignèrent 
de l'estime et de l'affection à nos missionnaires. On 
a même conservé un diplôme par lequel le roi du 
Tonquin, Kiêm-Thuong, en 1647, écrivait de sa propre 
main au père Morelli : 

<c Moi, le sérénissime roi Kiêm-Thuong, maître. 
« tout puissant et absolu dans le royaume du Ton- 
te quin, je t'a(iresse cet acte écrit de ma main en 
« témoignage de Tafiection que je te porte, ô Félix, 
« premier maître et docteur de la loi du Seigneur de 
« toutes choses au ciel et sur la terre. Depuis le temps 
a où tu es entré dans mon royaume, je te pris en 
« singulière amitié ; ma bienveillance pour toi a sur- 

« passé celle que j'ai accordée à tous les autres 

3. 



50 Ik COCmNGHINE. 

a maîtres de la même loi, et même à tous les étran- 
« gers.qui y ont abordé. Tu es pour moi comme un 
« champ couvert de plantes précieuses qui sans cesse 
« se tournent vers Tastre dont elles reçoivent la vie, 
« et moi, à mon tour, je me tourne vers toi, comme 
« un père vers son fils tendrement aimé. Pour preuve 
« de mon grand amour, aujourd'hui que je t'adopte, 
« je veux que désormais tu sois appelé Phu-con, c'est- 
• à-dire homme loyal et judicieux. A l'avenir, comme 
« il est ordinaire entre les personnes qui n'ont qu'un 
« seul cœur, il faut qu'entre nous deux il n'y ait 
« qu'une seule et même volonté ; ce que je voudrai, 
« tu le voudras ; ce qui sera contre mon bon plaisir te 
« déplaira aussi. Si tu observes cette loi d'amour, 
« nulle gloire n'égalera la tienne, je te comblerai de 
« toutes sortes d'honneurs, et mon amour sera plei- 
« nement satisfait.» (j/imon^ de la Cochinchine et du 
Tonquin.) 

Au milieu de ces cruelles alternatives de persécu- 
tion et de tolérance, la religion avait continué à con- 
quérir des adeptes fervents et dévoués, soit au Ton- 
quin, soit en Cochinchine. Les supplices que les 
chrétiens avaient en perspective ne pouvaient que les 
raffermir dans leur foi. En 1658, le père Tissanire 
comptait 300,000 chrétiens dans le Tonquin seule- 
ment. En 1679, on estimait à plus de 80,000 le nombre 
de ceux de Cochinchine. 



LA COGHINCHINE. 51 

Dans ce dernier pays, les souverains furent souvent, 
comme ceux du Tonquin, frappés de la science et des 
vertus des missionnaires ; ils montrèrent quelquefois 
de la tolérance envers la religion, et témoignèrent la 
confiance la plus grande à quelque-uns des courageux 
apôtres de notr^ foi. 

A la fin du dix-septième siècle, le P. Barthélémy 
d'Acosta, japonais de la compagnie de Jésus, ayant . 
été rappelé par ordre de ses supérieurs lorsque les 
Missions de la Cochinchine furent confiées aux prêtres 
des Missions étrangères, le roi « nlenaça les Portu- 
« gais, s'ils ne lui rendaient aussitôt ce missionnaire, 
« de faire saisir et de confisquer tous les vaisseaux 
« qu'ils avaient dans ses ports^ Les magistrats de 
cf Macao crurent devoir .obtempérer et, malgré le 
« provincial et le visiteur des jésuites, malgré le 
« P. d'Acosta lui-même, ils ramenèrent ce religieux 
« à la cour du roi de Cochinchine. » (Ngai-vuong, 
mort en 1690.) (Missions de la Cochinchine et du 
Tonquin^ lettre du P. Philippuci, du 19 octobre 
1 688.) 

Minh-vuong, fils du précédent, eut auprès de sa 
personne un prêtre espagnol, le P. Antoine de Ar- 
nedo, « qu'il afîectionnait particulièrement et qu'il 
avait décoré du litre de son mathématicien. » Cepeu- 
dant ce prince « ralluma, en 1696, le feu d'une persé- 
(( cution qui procura à plusieurs fidèles la couronne 



62 LA GOGHINCHINE. 

« du martyre, » [Extrait de la mission de Cochin- 
chme.) * 

Ninh-vuong, qui lui succéda en 1726, révoque les 
édits de proscription contre les chrétiens et leur 
accorde une protection éclairée, a Sous ce prince, dont 
a le gouvernement sage et paternel ftt le bonheur de 
« ses sujets, la loi du Seigneur put être enseignée et 
« pratiquée en toute liberté dans le royaume. Partout 
i on bâtit des églises ; on en compta même jusqu'à 
« cinq dans la ville de Hué, capitale de la Cochin- 
« chine... Ninh-vuong étant mort après treize années 
« d un règne paisible, Vo-vuong, son fils et son suc 
« cesseur, se montra encore plus favorable au chris- 
c tianisme. Ce prince, ami des arts et des sciences, 
« avait désiré avoir auprès de sa personne un savant 
c européen, habile dans les mathématiques et dans la 
« médecine. On lui envoya de Macao le P. J. Siébert. 
a Le roi fit l'accueil le plus racieux au jésuite ma- 
a thématicien, lui assigna une pension annuelle et, 
(( après ravoir élevé à la dignité de mandarin, il lui 
« donna toute liberté d'entrer dans -l'intérieur de son 
« palais. » Nota. « Dans une description manuscrite 
« de la Gochinchine, en date de 1749, et qui se con- 
« serve au Dépôt de la Marine, à Paris, on lit le pas- 
a sage suivant : Le roi, qui règne aujourd'hui, aime 
« beaucoup le P. Siébert, missionnaire allemand et 
« habile mathématicien ; il l'avait fait mandarin du 



LÀ GOGHINGHINE. 53 

« premier ordre. Ce missionnaire, lorsqu'il mourut, 
« avait de grandes vues sur la Gochinchine qu'il 
« voulait tirer de la barbarie en y introduisant des 
a Européens. » {Missions de la Cochinchine,) 

Deux nouveaux pères, le P. Charles Hanvenski, 
hongrois, et après sa mort, le P. Jean Koffler, jouirent 
ensuite de la confiance et de la faveur royales. Le P. 
Loureiro était mathématicien auprès du roi Hué- 
vuong^ successeur de Vo-vuong, lorsqu'éclata la révo- 
lution de 1774 ; il fut obUgé de quitter le pays en 
1779, et rentra au Portugal en 1784. Le christianisme 
avait été de nouveau banni du royaume. 

En 1787, des rapports intimes s'établirent officielle- 
ment entre la France et le descendant des rois de 
Cochinchine. Depuis plus d'un siècle, les Annamites, 
leurs sujets, s'étaient étendus vers le sud, envahissant 
successivement le Ciampa ou Binh-tuan, le district de 
Baria et le Dong-nay, partie orientale du royaume de 
Camboge. Dans une lettre écrite de la cour de Cochin- 
chine en 1741, le P. Siébert raconte la mort édifiante 
du P. Jean Gruëber, qui succomba à deux journées 
de chemin de sa résidence de Dong-nay (chef -lieu 
Bien-hoa), au pays de Bar-Ya; ce pieux mission- 
naire avait eu la consolation d'opérer la conversion 
du vice-roi de Dong-nay. Les Cambogiens avaient été 
refoulés au delà du Donnai et du Grand-Fleuve jus- 
qu'au dessus de Chaudoc et de' Hatien, abandonnant 



54 LA COCHINCHINE. 

pour toujours les côtes des mers de la Chine aux 
Cochinchinois et aux Chinois partisans des Minh qui 
s'étaient réfugiés en Indo-Chine après la chute de 
leurs souverains. 

Malgré les succès obtenus dans le sud, une guerre 
formidable suivie d'une violente insurrection faillit 
causer la ruine de la famille royale des Nguyên. 

Hué-vuong, ffls et successeur de Vo-vuong, avait 
donné toute sa confiance à un ministre dont les exac- 
tions causèrent un grand mécontentement dans le 
peuple. Le roi du Tonquin, dont le Chua, de la famille 
des Trinh, était l'ennemi et le rival héréditaire des 
Nguyên, profita de cette circonstance pour entrer en 
Cochinchine à la tête d'une armée puissante. Hué- 
vuong sacrifia im politiquement son ministre qui seul 
aurait pu le défendre et fut obligé de s'enfuir vers le 
sud laissant la Haute-Cochinchine au pouvoir des 
Tonquinois. Alors un homme, jusque-là obscur, 
nommé Nhac, et dont la famille fut surnommée Tây- 
son (montagnards de Touest), appela aux armes toute 
la population contre les souverains dont les fatales 
discordes avaient désolé le pays. Le royaume se 
trouva partagé entre trois maîtres qui se firent les uns 
aux autres une guerre acharnée. Hué-vuong, tombé 
entre les mains des Tây-son, fut mis à mort, en 1777; 
son petit-fils, connu d'abord sous le nom d'Ong- 
Nguyên-Chung, n'hésita pas à revendiquer Théritage 



LA COGHINCHINE. 55 

de ses pères. Ce jeune prince avait toutes les qualités 
qui font les héros. Il se fit proclamer d'abord aux 
environs de Saigon; mais ses troupes furent défaites à 
plusieurs reprises et il fut obligé de fuir le long des 
côtes de la Basse-Cochinchine pour échapper à ses 
ennemis. Plusieurs fois il fut sur le point d'être pris ; 
la tradition raconte qu'un jouf il se sauvait seul dans 
une pirogue lorsqu'un caïman énorme, menaçant de 
renverser la frêle embarcation, Tempêcha d'entrer 
dans un bras du fleuve ou une troupe d'enne- 
mis s'étaient embusqués pour le prendre. 11 se 
cacha successivement à Pulo-Condor et à Phu quôc, 
dont les habitants lui témoignèrent une fidélité 
touchante. 

Les deux familles des Trinh et des Nguyên tiraient 
leurs pouvoirs d'une origine commune. En 1528, la 
dynastie des Le venait de consolider le royaume du 
Tonquin et de Tagrandir par la conquête d'une partie 
du Ciampa, y cor^pris les provinces de Hué ou Hoà 
et de Ciam ou Cham, actuellement la moyenne Cochin- 
chine ; elle fut alors renversée sous un prince nommé 
Gung-hoang par un usurpateur de la famille djes Moc 
qui transmit la couronne à son fils. Un général 
nommé Nguyên-Do rétablit la famille Le sur le trône. 
Les usurpateurs de la famille Moc se réfugièrent dans 
les montagnes du nord et y fondèrent le royaume de 
Gao-bang qui fut réuni à la Gochinchine à la fin du 



56 LA COCHINCHINE. 

dix- septième siècle. Ils se retirèrent alors à la cour 
de Pékin. 

Nguyên-Do, en rendant la dignité souveraine à 
Trang-tong (1533), neveu de Cung-hoang, conserva 
pour lui-même toute l'autorité avec le titre de Chua. 
Trinh-kiêm, son gendre, lui succéda dans cette posi- 
tion au détriment du 'jeune Nguyên-hoang, fils de 
Nguyên-Do (1545). En 1569, Nguyên-hoang fut 
nommé gouverneur de la Cochinchine et il s'y déclara 
indépendant en 1600. 

Depuis l'année 1600 jusq^j'en 1786, il y eut treize 
souverains de la famille des Le qui régûèrent au 
Tonquin avec le titre de Vua. Le dernier Chiêu-tong 
fut détrôné par les Tây-son en. 1788 et s'enfuit à 
Pékin, en Chine, où il finit ses jours. Le dernier des 
Chua de la famille des Trinh fut tué en 1786 par les 
Tây-son. 

Thu-duc est le treizième des successeurs de Tien- 
vuong ou Nguyên-hoang qui fonda la dynastie des 
Nguyên en Cochinchine, en Tan 1600. Il y eut un 
interrègne de deux ans entre la mort de Hué-vuong, 
tué par les Tây-son, en 1777, et l'élection au pouvoir 
de Nguyên-Anh ou Gia.'long,( Extrait de la liste chro- 
nologique des rois du Tonquin et de Cochinchine. 
Missions de la Cochinchine .) 

Ce fut pendant ces épreuves douloureuses qu'il ren- 
contra aux environs d'Hatiên, monseigneur Pigneaux 



LA COCfflNGHINE. 57 

de Behaigne, évêque d'Adran, qui dirigeait une petite 
chrétienté dans cette localité retirée, loin des troubles 
et des querelles sanglantes qui ruinaient l'Indo-Chine. 

C'est grâce à l'hospitalité de Tévêque d'Adran que 
le prince NguyênAnh put échapper à ses ennemis. 

a Lorsque le roi son oncle fut pris par les Tây-son, 
« il s'échappa et resta caché pendant un mois dans la 
a maisom de Mgr Pigneaux, évêque d'Adran Les 
« Tây-son s'étant retirés à Saigon, Nguyên-Anh sort 
« de sa retraite et rassemble quelques soldats ; son 
« parti grossit de jour en jour. Bientôt il se rend 
a maître de toute la Basse-Cochinchine et est pro- 
<c clamé roi en 1779... » (Extrait des voyages en Indo- 
Chine, par le R. P. Bouillevaux.) ^ 

Le P. Bouillevaux cite deux lettres de Mgr d'Adran 
dans lesquelles ce prélat raconte ses autres entrevues 
avec Nguyên-Anh : 

« Le jour de saint Joseph, patron de la Mission, 
« nous reçûmes la première nouvelle de l'approche 
a des rebelles. Nous partîmes aussitôt et sortîmes par 
« le port de Bassac. Nous abordâmes, le second jour, 
a à une chrétienté de quatre cents Cochinchinois qui 
« n'avaient point été administrés depuis sept aûs. 
« Nous restâmes huit jours à cet endroit. Le roi 
« fugitif y étant arrivé avec cinquante et quelques 
« vaisseaux, nous prîmes le parti d'en sortir pour 
a aller chercher un lieu plus retiré. Nous nous arrê- 



58 LA GOGHINGSINË. 

« tâmes dans une grande île du golfe de Si^m pour 
« célébrer la fête de Pâques. Jamais, depuis mon 
« arrivée aux Indes, je n'avais joui d'une plus grande 
« tranquillité. Nous passâmes ensuite dans un village 
« pour radouber nos bateaux... Sur ces entrefaites, 
a nous apprîmes que le roi ne se trouvait plus qu'à 
« une demi-journée de nous et que les rebelles étaient 
« à sa poursuite. Quelques jours après, le roi livra 
« encore une bataille aux rebelles et la perdit avec 
a presque toute l'armée navale qui lui restait. N'ayant 
« plus alors aucun espoir de retourner en Cochin- 
« chine, je fis voile pour Siam ........ 

a Pendant que nous étions au milieu des îles qui 
« sont au milieu de Compong-som, province du Gam- 
« boge qui confine avec le royaume de Siam, nous 
« fûmes tout à coup entourés d'une douzaine de 
« bateaux qui nous donnèrent d'abord de vives in- 
« quiétudes. Comme ils approchaient toujours, je 
« reconnus des mandarins que je connaissais. J'appris 
« d'eux que le roi de Gochinchine n'était qu'à une 
a portée de canon de l'endroit où nous nous trouvions. 
« Je me rendis aussitôt auprès de ce prince et je le 
« vis dans le plus pitoyable état. 11 n'avait plus avec 
« lui que six ou sept cents hommes, un vaisseau et 
« une quinzaine de bateaux ; mais c'était encore beau- 
« coup trop, puisque l'infortuné manquait de vivres 



LA COCHINCHINE. 59 

« et que ses soldats mangeaient déjà des racines. Je 
« fus obligé de lui offrir une partie de nos provisions. 
« On ne saurait se figurer quels furent la reconnais- 
« sance et les témoignages de sensibilité que le roi et 
« tous ses soldats firent éclater en recevant le peu de 
« choses que je pus leur donner. Le roi fit si bien 
« qu'en me remettant du jour au lendemain il me 
« retint avec lui près de quinze jours. Je partis enfin 
« et nous arrivâmes à l'île de Pulo-Punjam le 6 fé- 
« vrier 1784.... Nous fûmes obligés d'aborder à l'île 
« de Pulo-Ubi pour y prendre de l'eau. Ce fut dans 
« ce seul endroit que je vis de fort près les rebelles 
« de Cochinchine. Pendant que nos gens étaient à 
« terre avec la chaloupe arriva subitement une armée 
« de soixante-dix à quatre-vingts voiles, qui venait 
« aussi faire de l'eau au même lieu. La Providence 
<( permit que les rebelles ne nous aperçussent pas 
« d'abord ; mais à peine eûmes-nous levé l'ancre et 
<( mis à la voile que nous les eûmes à notre poursuite, 
« et ils nous auraient infailliblement pris, si le bon 
« Dieu ne nous avait aidés ' d'un fort vent qui, en 
« peu de temps , nous poussa en pleine mer. Ils 
« nous poursuivirent pendant près de trois quarts 
« d'heure; mais, voyant leurs efforts inutiles, et le 
« soleil allant se coucher, ils revinrent à Pulo-Ubi. 
« Quant à nous, nous retournâmes à l'île de Pulo- 
(( Punjam. » 



60 LA GOCaiNGHmE. 

Après avoir raconté qu'il se réfugia d'abord à Pulo- 
Nay, Mgr d'Adran ajoute : 

« Nous fîmes voile vers Pulo-Punjam pour, de là, 
« traverser le golfe de Siam. Nous y vîmes une 
(( seconde fois le roi de Gochinchine, qui me raconta 
(( comment il avait été emmené à Siam et s'étendit 
« particulièrement sur la duplicité des Siamois qui, 
« sous le prétexte de le rétablir dans ses États, n'avaient 
« cherché qu'à se servir de son nom pour piller son 
(( peuple. Ce fut alors qu'il me confia son fils âgé de 
(( six ans, que j'ai amené ici. 

« Je traversai le golfe de Siam et j'arrivai à 

(( Malacca le 19 décembre. Je continuai ma route en 
(( passant à Guéda et à Nicobar et je débarquai à 
« Pondichéry vers la fin de février 1785. 

« J'ai besoin de votre secours pour faire l'éducation 
« du jeune prince dont je me suis chargé ; je voudrais, 
« de quelque manière que les choses vinssent à tour- 
« ner, le faire élever dans la religion chrétienne et le 
« dédommager de la couronne temporelle qu'il vient 
« de perdre par l'espérance d'une autre beaucoup plus 
« précieuse et durable... Si dans la suite, son père 
(( vient à passer chez les Anglais ou chez les HoUan- 
« dais, ceux-ci ne manqueront pas de le rétablir sur 
« le trône, et vous comprenez combien il sera utile 
« alors d'avoir fait au moins ce qu'on aura pu pour 
« ce jeune prince. Il n'a que six ans, et déjà il sait 



La cocfiiNCttiNË. 61 

« ses prières •!! est rempli d'esprit et il ^ une grande 
« ardeur pour tout ce qui touche la religion. Ce qui 
« paraît inconcevable à beaucoup de personnes, c'est 
« qu'il se soit attaché à moi, sans regretter son père, 
« sa mère, sa grand'mère, ses nourrices et plus de 
« cinq cents hommes qui fondaient tous en larmes 
« quand il les quitta... » 

(Lettre adressée de Pondichéry le 20 mars 1785 aux 
directeurs du séminaire des Missions étrangères, citée 
par le R. P. Bouillevaux dans son voyage en Indo- 
Chine, p. 93 et s.) 

Ce vertueux missionnaire, touché des malheurs et 
du noble caractère du prince fugitif, lui conseilla de 
solliciter l'appui du roi de France et il se chargea de 
conduire son fils, le jeune prince Chanh, à la cour 
de Versailles. 

Oay-Nguyên-Chung, qui avait imploré vaineinent 
des secours du roi de Siam, accepta avec empresse- 
ment les propositions de Tévêque d'Adran. 

Louis XVI régnait alors ; sa sollicitude éclairée, 
son zèle ardent pour tout ce qui touchait aux intérêts 
de son pays et de sa religion le portèrent à ne point 
négliger cette occasion d'étendre nos relations mari- 
times et d'acquérir un allié puissant aux portes de la 
Chine qui était déjà considérée comme l'empire le 
plus riche et le plus peuplé du globe. Il dut être in- 
fluencé aussi par la noble simplicité, par la grandeur 



62 LA COCËINCHINË. 

d'âme de l'évêque d'Adran dont le désintéressement 
et la haute intelligence ont laissé parmi les Annamites 
d'impérissables souvenirs. 

Par un traité conclu en 1787, à Versailles, Nguyên- 
Chung s'engageait, en retour des secours considérables 
qui lui étaient promis, à concéder Tourane et Pulo- 
Gondor à la France; il promettait en outre de lui 
fournir une armée auxiliaire de 40,000 hommes dans 
le cas où nos possessions en Asie seraient attaquées. 

Les intentions de Louis XVI ne purent être mises 
à exécution ; la France entrait dans l'ère critique des 
révolutions et Ton n'obéissait plus aux ordres du mal- 
heureux roi. 

L'évêque d'Adran revint en Cochinchine avec le 
jeune prince Gbanh, quelques officiers français et un 
navire chargé d'armes et de munitions. Ce faible 
secours suffit pour changer la face des affaires. 

Les Français instruisirent et disciplinèrent à l'eu- 
ropéenne les armées indigènes, ils construisirent des 
forts et des vaisseaux ; avec leur aide le roi légitime 
lutta pied à pied contre les rebelles et unit par les 
chasser de toutes leurs positions. En 1800, Nguyén- 
Ghung était proclamé empereur, Hoang-dé, sous le 
nom de Gia-long. En 1802, ce prince délivré de ses 
ennemis avait fixé sa résidence à Hué ; il avait i^uni 
le Tonquiu à la Cochinchine ; il embellissait sa capi- 
tale, il avait une flotte formidable ; il promulguait un 



LA COCHINCHINB. 63 

code rédigé d*après la législation chinoise et il reliait 
tous les chefs-lieux des provinces par une route royale 
qui partait des frontières de la Chine pour aboutir à 
celles du Camboge sur une longueur de plus de 300 
lieues marines (1666 kilomètres). 

Gia-long fut certainement un grand souverain, 
comparable par son activité et sa vaste intelligence 
à Louis XIV et à Napoléon : il fut comme eux un 
grand organisateur, un -véritable génie créateur ; 
mais il n'eut point comme eux la douleur de survivre 
à son œuvre. Voici en quels termes en parle un voya- 
geur anglais qui visita Hué en 1819 : 

« Gaun-Sheng-Gia-long, alors monarque régnant en 
« Cochinchine, ayant reconquis ses royaumes héré- 
« ditaires du Camboge et de Cochinchine auxquels il 
« a ajouté le Tonquin, exerce un pouvoir sans bornes 
« sur toute cette vaste contrée. 11 est dépeînt par 
a MM. Vannier et Chezniau (Chaigneau) comme un 
« homme de l'esprit le plus développé et le plus péné 
« trant, adroit, calme et hardi, ambitieux et inquiet, 
« pensant toujours à des progrès militaires ou à des 
a agrandissements, bien que son âge ait beaucoup 
« refroidi son ardeur de conquêtes ; infatigable dans 
« Taccomplissement des fonctions publiques ; voyant, 
« entendant, ordonnant toutes choses lai-même, ne 
« prenant que cinq heures de repos sur vingt-quatre 
« et n*étant jamais plus de huit heures sans tra- 



64 LA COCHINGHINE. 

« vailler. » {Extrait des notices sur l'archipel indien, 
par J.-H. Moor, Singapore, 1837.) 

L'évêque d'Adran, retiré dans une maison de cam- 
pagne auprès de Saïgon, était resté Tami pauvre et 
désintéressé du puissant monarque. Il ne paraissait à 
la cour que pour conseiller la modération, la justice 
et la clémence. 

Ce saint prélat mourut en 1799 ^ au moment où 
il accompagnait le roi au siège de Qui-nhon. 

Gia-long voulut assister à ses funérailles avec toute 
sa famille. Il lui fit ériger un tombeau dans le jardin 
qui entourait la modeste maison de l'évêque. Ce mo- 
nument, simple et élégant, existe encore ; il est om- 
bragé par des manguiers immenses ravagés par la 
foudre ; ces arbres furent plantés, dit-on, par Mon- 
seigneur d'Adran lui-même. Ses armoiries, peintes 
à l'intérieur, sont surmontées d'une couronne de 
comte, titre que lui avait accordé le roi Louis XVI. 
Une plaque de marbre noir dressée au pied de la 
tombe y porte l'inscription suivante en lettres d'or : 

« L'illustre docteur français Pigneaux Pierre, chré- 
« tien dès son enfance, fut versé dans toutes les con- 
« naissances des savants. Il était jeune quand il vint 
« dans notre royaume qui était alors rempli de 
« troubles. Le docteur fut pour nous un auxiliaire 

1. Date donnée dans le tableau de la Gocbinchine. 



LA COCHINGHINE. 65 

« dévoué, il se montra non moins distingué par son 
« instruction que .par la prudence de ses conseils 
« à cette époque difficile. Il voulut bien se charger 
a de la mission importante de demander l'appui d'une 
« flotte alliée dans un pays lointain et il ne put nous 
« l'amener qu'après avoir franchi les montagnes et 
« affronté les périls des mers. Pendant plus de vingt 
« ans, il travailla avec une ardeur constante, soit en 
a recherchant les moyens de gouverner, soit en com- 
<t binant les mesures à prendre pour reconquérir nos 
« provinces et les pacifier. Toutes ses actions méri- 
« tent d'être transmises comme des exemples à la 
«c postérité. Si notre royaume est parvenu au plus 
« haut degré de splendeur, il le doit surtout au génie 
a et aux soins du noble évêque. En 1797 il vint dans 
« la province de Qui-nhon et mourut au port de Thi- 

« naï le onzième jour du neuvième mois, au milieu de 

• 

« ses soldats,dans la cinquante-septième année de son 

« âge. Le dixième mois de la même année il fut élevé 

« à la dignité de Thoi^lû-thoi-pho et Quân-cong^ il fut 

tt enseveli au nord de la ville de Gia-dinh dans le lieu 

« qu'il avait désigné pour recevoir son tombeau. Ce 

« monument fut érigé le sixième mois de Tannée 

« 1798. Cette épitaphe a été composée par le manda- 

« rin Nguyén-gia -cat du grade de doc-hoc'huê-xuyên' 

« hâu. Elle a été transcrite par Lê-tri-chi ayant le 

« grade de binhrbô huu tham Pri dinh thanh Kdn. 

4 



66 Là goghinghikb. 

« Elle a été gravée sur la pierre par l'architecte de 
« V empereur Phan-van-^uam qui avait reçu le titre 
« de Not-vién-tai cong thach-tuong dôi doi truong ^» 
On voit par ce témoignage de reconnaissance que le 
roi Gia-long manifestait spontanément en termes si 
chaleureux combien ce prince était digne de Tamitié 
de rillustre prélat et combien il avait de respectueuse 

1. O'après la traduction suivante, en latin, du texte chinois, par 
rinterprète annamites Petrus Sang, que nous reproduisons lillê- 
ralement : 

tt Magnus doctor gallus nomine Pigneaux, Petrus, a pueritia sua 
amplexus est religionem catholicam, nec non doctus erat in libris 
sapientium, adolescens venit in regnum nostrum ; ilU) tempore cum 
regnum nostrum esset plénum difficultalibus, doctor erat auxiiia- 
tor pro nobis ; quemadmodum quantimo sapiens indoctrinis tantum 
prudens verificabatur tempore turbulente. Imo contentus est acci- 
père onus grave impetrandi classem auxiliatricem ex loaginquo, 
quam non potuit ducere ad nos, nisi transeundo per montes ei 
maria periculosa.In spatiis vigintiel plus annorum, ille laboravit 
totis viribus in excogitando rationem agendi, in quserendo modes 
recuperandi provincias et iUas pacificandi ; omnia acta sua suffi- 
ciuAt ad exemplum posteris. Unde si regnum nostrum fere venit 
ad perfectionem, hoc imputandum est praecipue meritis et curis 
episcopi. Anno 1797 cum venisset cum exercitu in provinciam Qui 
Nhon, die undecimo, mense nonolunari, morluus est, in porta Thi- 
nai,inter milites suos agens quinquagesimum et septimum annum; 
eodem annno, mense decimo honoratus est, dignitati tkoi tu thai 
pkon et qudn cong et sepultus est in loco qui respicit ad septen- 
trionem urbisGiadinh, quemepiscopus destina verat ad sepulturam 
suam. (Sic acta episcopi memorantur.) 

Anno 1798, mense sexto, hoc monumentum est erectum. 

HaB laudes sunt composilae per mandarin um*iVj^U2/én gia cat qui 
adeptus erat ihxjihxm doc hoc hué wuyên hdu, scripta per manda- 
rinum Lê-tH cki qui habebat titulum binh-bâ huu tham tri dinh 
thanh han, scriptae in lapide per architectum imperialem Phan- 
va?i quart qui obtinuerat titulum nôi viên tai cong ihach Tuong 
dôi ^oi Iruong, • 



LA COGHINCHINE. 67 

déférence pour la religion catholique. Sous son règne 
le libre exercice du culte fut constamment autorisé, 
les Français et les chrétiens furent traités avec les plus 
grands égards. 

Cependant les envahissements des Anglais dans 
rinde et en Malaisie avaient éveillé la défiance de ce 
souverain prévoyant. Avant de mourir, il recommanda 
à son successeur d'éviter toutes relations suivies avec 
les Européens, même avec les Français. 

Son fils Minh-mang lui succéda en 1820. C'était un 
homme violent et énergique ; il ne sut point suivre 
les conseils de son père avec la modération et la pru- 
dence nécessaires pour maintenir la tranquillité au 
sein de son vaste empire. Il montra de la passion 
contre les Européens et contre leurs amis, même 
contre les anciens compagnons d'armes de son père et 
il s'attira des remontrances sévères de la part du gou- 
verneur de la Basse-Cochinchine, Teunuque Le^van- 
duyet^ plus connu sous son titre de Ta-quân, vieillard 
intègre et courageux qui jouissait d'un immense pres- 
tige aux yeux de ses compatriotes. Ce mandarin, 
héroïque survivant des conseillers de Gia-long, avait 
fait exprès le voyage de Hué pour ramener son roi à 
des sentiments plus généreux. Minh-mang Técouta, 
dit- on, en silence, mais après la mort du Ta-quàn^ 
survenue en 1830, il donna un libre cours à son res- 
sentiment ; il fit ouvrir le tombeau de Le-van-duyet 



68 hk COCHINCHINE. 

et profana ses ossements ; insulte qui blessa profon- 
dément les oflBciers et les serviteurs de l'ancien gou- 
verneur de la Basse-Cochincbine. 

Un Tonquinois surnommé Ve-koi, qui avait été chef 
de pirates, puis fait prisonnier et gracié par le Ta-quân, 
était parvenu au grade de général. Cet homme avait 
voué une reconnaissance filiale à son bienfaiteur et, 
pour venger sa mémoire outragée, il leva l'étendard 
de la révolte. Les anciens partisans des Tây-son et 
une grande partie des habitants de la Basse-Cochin- 
chine embrassèrent sa cause ; les rebelles occupèrent 
la citadelle de Gia-dinh et s'y défendirent pendant trois 
années contre les troupes royales. En 1834, la forte- 
resse fut prise et détruite de fond en comble ; on voit 
encore en plusieurs points de la ville actuelle les 
restes des immenses fossés qui entouraient sod 
enceinte primitive (elle avait près de 800 mètres de 
côté). 

Une citadelle plus petite, n'ayant que 450 mètres de 
côté, fut reconstruite auprès de l'ancienne ; c'est la 
même qui fut prise et détruite en 1858 par les 
Français. 

De terribles représailles furent exercées contre ceui 
qui avaient pris part à la révolte. Leurs biens furent 
confisqués, un grand nombre furent mis ^à mort, 
plusieurs autres furent mutilés. En 1861, vivait 
à Gocong une de ces malheureuses victimes de 



LA COGHINCHINE. 69 

la guerre civile ; il avait eu la main droite coupée *. 

Deux missionnaires français, les PP. Gagelin et 
Marchand avaient été retenus prisonniers à Giadinh 
par les insurgés; ils n'avaient point voulu prendre 
part aux événements et ils avaient même recommandé 
aux chrétiens de respecter les lois et les autorités de 
leur pays. Mais le roi, ne tenant nul compte de leur 
loyauté, considéra les chrétiens comme les- complices 
de la rébellion et commença une persécution sanglante 
contre la religion. 

Son aversion pour les étrangers s'était déjà mani- 
festée plusieurs fois ; en 1825, il avait refusé de^ re- 
cevoir le capitaine de vaisseau de Bougainville qui se 
présentait comme envoyé extraordinaire du roi de 
France ; Tannée précédente il avait obligé M. Chai- 
gneau, consul de France et ancien serviteur de son 
père, à quitter Hué ; en 1 83 1 , il avait refusé de souscrire 
aux propositions de l'amiral La Place, alors capitaine 
de vaisseau, qui était chargé de faire reconnaître 
M. Chaigneau comme consul de France. {Tableau 
de la Cochinchine, p. 211.) 

Ainsi le roi Minh-Nang était un tyran soupçonneux 
et inquiet ; défiant envers les puissances étrangères, 
despote cruelpour ses sujets, il avait renoncé à toute 

1. Les circonstances de cette insurrection ne nous sont connues 
que parles récits peut-être exagérés de quelques habitants. 

4. 



70 LÀ GOCHINGHINB. 

alliance extérieure et il avait provoqué par ses ri- 
gueurs les plus violents désordres à Tintérieur. 

Les Siamois voulurent profiter de la révolte . de la 
Basse - Cochinchine pour envahir le Gamboge. Ce 
malheureux pays avait été occupé par les troupes 
des Tây-son lorsque ceux-ci étaient venus à Giadinh ; 
en 1813, le Taquân Le van duyêt avait rétabli le roi 
légitime Nak-ong-chang sur le trône en le plaçant 
sous le protectorat de l'empereur de Hué. Les trois 
frères cadets du prince cambogien, qui avaient des 
prétentions à la couronne, s*étaient réfugiés sur le 
territoire siamois. C'est en leur nom qu'une armée 
siamoise entra sur le territoire cambogien, elle vint 
par eau sur des jonques de guerre jusqu'à An-giang. 
Mais le gouverneur annamite de cette province , 
le général Tnwng-minhgiangy battit les envahisseui-s 
en 1834, et il annexa tout le Gamboge à l'Empire eu 
installant partout des phus et des huyéns annaïQites. 
Le piince Nak-ong-Chang mourut en 1835 sans en- 
fants mâles. Il laissait trois filles dont l'aînée^ la prin- 
cesse Ngoothu fut d'abord reconnue comme reine par 
Tinion minh-giang ; elle fut ensuite incarcérée et mise 
à mort par ses ordres à Nam-vang (Pnom-penhj. 
On ne sait ce que devinrent ses deux sœurs. 

La couronne revenait aux frères de Nak ong-Chang 
qui vivaient hors du territoire occupé par les Anna- 
mites. Le plus entreprenant Nak-ong-Hién était établi 



i 



LÀ GQGHINGHINE. 71 

à Battambang au milieu des Cambogiens de son parti. 
TruoDg-minh-giang lui fit promettre de le reconnaîtra 
comme roi légitime s'il venait se fixer à Nam-vang. 
Le malheureux prince crut à ces promesses et vint 
sur le territoire annamite, où il fut immédiatement ar- 
rêté et envoyé à Hué. On n'entendit plus parler de lui. 
Ces crimes ne devaient pas rester impunis. 

Nak-ong-Duong, troisième frère de l'ancien roi, 
rentra au Gamboge, soutenu par une armée siamoise. 
Les Annamites furent'écrasés dans une bataille déci- 
sive où les éléphants de Tennemi décidèrent de la 
victoire en enfonçant leurs colonnes. L'un de ces 
animaux nommé le Aphyt, ayant été blessé par une 
balle, s'était jeté au milieu de la mêlée et avait en- 
traîné tous les autres au moment où les Siamois 
commençaient à plier. On le conserva longtemps au 
Gamboge où il était entouré des plus grands honneurs. 
Truong-minh-giang, détesté pour ses forfaits et pour 
sa tyrannie, se voyant hors d'état de défendre les 
frontières de son pays, se donna la mort à Ghaudoc. 
Les Siamois ravagèrent les bords du grand fleuve et 
emmenèrent une partie de la population annamite en 
esclavage à Bangkok au nombre de 40,000 individus 
environ. 

Ge fut Nguyên-tri-phuong qui eut la gloire d'arrêter 
les Siamois et de rentrer en pleine possession des 
provinces d'Hatiên et de Ghaudoc en 1840. 



72 LA CÔCHINGHINB. 

En 1847 seulement, la guerre cessa d*un commuD 
accord. Le roi Ong-Duong, père du 'souverain actuel, 
fut amené par les Siamois devant le gouverneur de 
Giadjnh et s'excusa solennellement de s'être mis en 
rébellion contre les Annamites. H fut ensuite reconnu 
roi sous la protection des deux puissances. 

Minh-mang était mort en 1841. D'après les récils 
de ceux qui l'ont connu, il était doué d'une intelli- 
gence rare et animé d'un dévouement sincère pour 
son pays. Mais son caractère entier et dominateur lui 
avait fait commettre de grandes fautes. Dès les pre- 
mières années de son règne, il avait voulu réformer 
toute l'administration et il avait tenu peu de compte 
des conseils des mandarins qui avaient servi son père. 

Ce fut en 1825 que parurent ses premiers édits 
contre les chrétiens ; c'était se montrer ingrat de 
bonne heure envers les alliés les plus fidèles de sa 
famille. Ne pouvant souffrir la contradiction, proba- 
blement il ne sut jamais pardonner aux missionnaires 
catholiques l'inflexibilité de leurs doctrines. 

Passionné pour le bien, il voulait le réaliser par 
des moyens violents ; c'est à lui qu'on attribue uQ 
décret qui condamnait les adultères à être foulés aux 
pieds des éléphants. Cette loi, citée par plusieurs 
auteurs, ne fait pas partie du code actuel ; il est pro- 
bable qu'elle tomba en désuétude après la mort de 
son auteur. 



LA COCHINCHINE. 73 

Il s'était cru appelé à moraliser son peuple et lui- 
même, par son manque de modération et de sagesse, 
il appela sur la Cochinchine les horreurs de la guerre 
civile et de la guerre étrangère. 

Les esprits absolus, quelles que soient leur droiture 
et la pureté de leurs intentions, sont éminemment 
dangereux et révolutionnaires. 

Malgré les torts et les erreurs de Minh-Mang, on 
doit néanmoins reconnaître qu'il avait la ferme vo- 
lonté de faire le bien. Voici les préceptes qu'il avait 
fait publier pour la moralisation de son peuple : 

« I. Gardez exactement les rapports sociaux. 

a II. Portez en toutes choses une grande pureté 
d'intentions. 

« III. Remplissez avec diligence les devoirs de votre 
état et de votre condition. 

a IV. Soyez sobre dans le boire et le manger. 

« V. Gardez les usages et les rites. 

<c 'VI. Que les. pères et les mères élèvent leurs en- 
fants avec sollicitude et que les aînés rendent au 
besoin le même service à leurs cadets. 

« VIL Évitez les mauvaises doctrines et n'étudiez 
que les bonnes. 

« VIII. Gardez la charité et la pudeur *. 

1. Le P. Siébert écrivait en parlant des Annamites: • Les habi- 
tants sont de mœurs fières ; ils ont moins d'orgueil et plus d'affa- 
bilité que les Chinois. (Missions de Cochinchine.) 



74 LA GOCHINCHINE. 

• IX. Observez exactement les lois du pays. 

« X. Pratiquez les bonnes œuvres. » 

Son fils Thiôu-tri, esprit faible et irrésolu^ régna 
seulement pendant six ans. Il se laissa entraîner 
aussi à persécuter les chrétiens, mais il fut moins san- 
guinaire que son prédécesseur. Il rendit en 1843 deux 
missionnaires prisonniers, sur la réclamation de 
M. Lévêque, commandant la corvette française l'Hé- 
roïne. 

Il mourut de chagrin, dit-on, en 1847, après le 
combat de Tourane, où deux navires français, la 
Gloire et la Victorieuse ^ commandés par MM. La- 
pierre et Rigault de Genouilly, détruisirent cinq cor- 
vettes annamites qui se préparaient à les attaquer par 
surprise. 

À la mort des souverains annamites,. les principaux 
ministres sont chargés de recueillir leurs dernières vo- 
lontés et de les faire connaître aux grands officiers de 
la couronne. Après Thiêu-tri^ ils proclamèrent empe- 
reur ThU'duc^ qui n'avait alors que vingt ans, quoique 
ce prince eût un frère plus âgé, nommé An-phong^ 
on dit que les grands mandarins, éclairés par les dé- 
sastres qui avaient signalé les deux règnes précédents, 
avaient conseillé ce choix ou l'avaient fait eux-mêmes, 
parce que Thu-duc était intelligent, doux et lettré. On 
suppose aussi que Tinfluence des deux personnages les 
plus importants de la cour, TrAn-van-qué et Nguyén- 



LA GOGHINGHINE. 75 

tri-phuonÇf dont l'un avait été le précepteur, et 
l'autre était le beau-père du nouveau souverain, ne 
fut point étrangère à son élévation. 

Les événements de 1848 et la diminution de notre 
prestige (jui s'ensuivit empêchèrent peut-être Thu-duc 
de prévoir le danger auquel il s'exposait en continuant 
à persécuter les chrétiens. 

Cependant ce n*est gu*en 1851 et en 1852 que les 
pères Shœffler et Bonnard furent mis à mort par ses 
-ordres. 

Les réclamations faites au nom de la France par 
M. de Montigny, en 1856, ne furent point écoutées et 
le commandant du Gatinat fut obligé de détruire un 
des forts de Tourane pour faire accepter une dépêche 
officielle adressée au gouvernement de Hué. En 1857, 
monseigneur Diaz, évêque espagnol, fut arrêté et 
exécuté au Tonquin. 

La France et l'Espagne s'unirent pour venger ces 
insultes sans cesse renouvelées contre leurs natio- 
naux. 

Avant d'ouvrir les hostilités, on examina avec im- 
partialité quels étaient les griefs et les droits que 
nous devions faire valoir vis-à-vis de l'empire d'An- 

uam. 
Le traité conclu par le roi Louis XVI avec Gia- 

long, était un grand souvenir historique, mais il 
n'avait aucune autre valeur, les deux parties contrac- 



76 LA GOGHINCHINE. 

tantes n*ayant pas rempli leurs principaux engage- 
ments. 

Néanmoins notre intervention parut juste et néces- 
saire. Depuis plus de trois siècles, des missionnaires 
européens étaient venus dans ce pays et y. vivaient 
avec de nombreux chrétiens ; ils étaient, à la connais- 
sance du gouvernement indigène, placés sous la pro- 
tection de la France et de tous les États catholiques 
qui avaient intervenu plusieurs fois en leur faveur. 

Pendant la guerre du T^y-son, ils avaient contribué 
puissamment au salut de la dynastie et le libre exer- 
cice de notre culte avait été de nouveau autorisé offi- 
ciellement. 
Était-il permis ensuite à des tyrans comme Minh- 

» 

mang, Thieu-tri et Thu-duc de supprimer, par des 
décrets, les croyances de 600,000 chrétiens, de les 
priver de leurs pasteurs, de congédier notre consul, 
de bannir nos nationaux du territoire annamite et de 
refuser d'entrer en relations avec le gouvernement 
français ? 

Aucune nation européenne n'aurait toléré des actes 
de cette nature ; on ne peut même s'empêcher de 
reconnaître la modération extrême du gouvernement 
français qui, à plusieurs reprises, offrit aux Annamites 
de cesser les hostilités, moyennant des réparations 
insignifiantes. 



CHAPITRE IV 



Du 31 août 1858 au 30 novembre 1861. — Expédition de Goehin- 
chine conduite par Tamiral Rigault de Genouilly. — Prise de 
Tourane. — Occupation de Saïgon. — Évacuation de Tou- 
rane. — Blocus de Saïgon. —Prise du camp de Khi-koà. — 
Organisation intérieure des Annamites. — Prise de Mitho. — 
Départ de l'amiral Charner. 



C'est le 31 août 1858 que rexpédition des deux na- 
tions alliées parut devant Tourane. Elle était placée 
sous le commandement de Tamiral Rigault de Ge- 
nouiUy; les Espagnols étaient sous les ordres du colo- 
nel Lanzarole. 

On s'empara des forts par un brillant coup de main, 
et les alliés s'établirent sur la presqu'île située à 
l'entrée de la rade. 

Pendant dix-neuf mois, jusqu'au 22 mars 1860, ils 

luttèrent avec. succès contre les armées annamites qui 

firent de vains efforts pour les chasser de cette posi- 

tion« Mais nos troupes subirent de grandes pertes 

causées par les maladies. Sous des latitudes aussi . 

basses (16** nord), les Européens ne peuvent vivre que 

dans des conditions de bien-être et de confortable 
T. I. - 5 



78 LA GOGHINGHINB. 

toutes particulières. Nos soldats, campés sur une 
plage sablonneuse, insuffisamment abrités par des 
tentes et des baraques contre les rayons d'un soleil 
brûlant ou contre les pluies torrentielles des mous- 
sons, assujettis à des travaux de terrassements consi- 
dérables, furent décimés par les fièvres, par la dys- 
senterie et surtout par la nostalgie, ce mal terrible, 
dont on ne se préoccupe point toujours sulfisamment 
dans les expéditions lointaines. 

Tourane a conservé depuis cette époque une répu- 
tation d'insalubrité qu elle ne mérite point complé- 
tement; car cette baie magnifique, qui s'étend en 
demi-cercle au pied d'un amphithéâtre de montagnes 
imposantes, est parfaitement ventilée par les brises du 
large. 

Les renseignements insuffisants qui furent fournis 
aux chefs de l'expédition ne leur permirent point de 
faire une tentative sur la capitale ou de s'établir dans 
un centre habité ; ils ne purent non plus nouer des 
relations avec les habitants. Les vivres et les ren- 
forts qu'ils avaient demandés en Europe ne leur par- 
vinrent pas toujours en temps opportun, et leurs 
instructions n'étaient point assez précises, peut-être, 
pour leur permettre de risquer des opérations plus 
décisives. A cette époque, d'ailleurs, les transports 
d'Europe en extrême Orient s'effectuaient par le cap 
de Bonne-Espérance, et la guerre d'Italie avait né- 



' LA COdffiNCfilNÈ. 79 

cessîté, pendant l'année 1859, l'emploi de toute notre 
flotte dans la Méditerranée L'amiral Rigault de 
Genouilly, qui venait de se couvrir de gloire à la 
prise de Canton et à la victoire du Peï-ho, avait tout 

■ 

l'ascendant nécessaire pour contenir l'impatience de 
ses troupes ; il sut attendre le moment favorable pour 
frapper un grand coup sur les Annamites. 

Renonçant à tenter une pointe aventureuse sur la 
ville de Hué, il résolut d'eulever Saïgon, dont l'im- 
portance commerciale et politique était légendaire. 

En effet, la plupart des navires de la division 
n'auraient pu entrer dans la rivière de Hué, dont la 
barre n'a que neuf pieds d'eau et dont l'entrée était 
défendue pai* trois fortes batteries rasantes. Si on 
avait voulu marcher par terre sur la capitale, il aurait 
fallu lancer à travers une contrée absolument in- 
connue, sous un climat redoutable et hors de portée de 
la flotte, un corps de deux mille hommes tout au plus 
qui auraient eu à franchir des montagnes escarpées 
et plusieurs cours d'eau avant de se trouver en face 
des fortifications de la ville. L'entreprise aurait pu 
réussir sans doute^ surtout so\is la direction des chefs 
habiles et résolus, qui représentaient si dignement la 
France et l'Espagne à Tourane; mais elle était loin 
d'offrir toutes les chances de succès qu'un chef expé- 
rimenté est tenu de s'assurer avant d'engager l'hon- 
nem* de son pavillon. L'amiral Rigault de Genouilly 



80 LA. COCHINCHINE. 

fit donc route pour la Basse-Cochinchine avec les 
corvettes à vapeur le Phlégéton et le Primanguet, les 
trois canonnières VAvalanche^ la Dragonne et IM- 
larme^ l'aviso à vapeur espagnol £/ Cano^ les trans- 
ports la Saône ^ la Meurthe et la Durance et quatre 
navires de commerce. Le 11 février 1859 il força 
l'entrée du cap Saint- Jacques, qui était défendue par 
plusieurs batteries. Le 13, le 14 et le 15, il fit taire 
successivement les forts établis sur le cours du fleuve, 
et le 16, il était en vue de Saigon, dont il détruisit les 
défenses extérieures consistant en deux forts situés en 
face l'un de l'autre, à huit cents mètres au dessous de 
la ville. L'un, celui de Dong-ca-tri, est le fort du Sud 
qui a été conservé ; l'emplacement de l'autre est in- 
diqué par un groupe de grands arbres, au sud du 
village de Thu-tiêm. 

Le lendemain, il fit occuper ces ouvrages, et, le 
18 février, après une vigoureuse canonnade dirigée 
contre la citadelle, un petit corps de troupes fut mis 
à terre, sous les ordres du commandant Martin des 
Pallières, et prit possession de la place. 

On n'avait pas assez de monde pour occuper com- 
plètement Saïgon etTourane. L'amiral dut se résigner 
à laisser quelques bâtiments devant sa nouvelle con- 
quête en gardant seulement le fort du Sud ; la cita- 
delle de Gia-dinh fut démantelée le 8 mars. Le 
commai dant Jauréguiberry conserva la position im- 



, LA COGHINCHINE. 81 

portante que Ton venait de conquérir et qui fut le 
point de départ de notre colonie ; la plupart des na- 
vires retournèrent à Tourane. 

Quelques négociations purent alors être entamées 
avec les mandarins annamites qui cherchaient à nous 
faire perdre du temps et qui parvinrent à obtenir 
un armistice de 24 jours ; mais on n'obtint de leur 
gouvernement aucune proposition acceptable, et les 
hostilités furent reprises pendant le mois de sep- 
tembre. Le 15, les lignes fortifiées établies en face du 
camp de Tourane furent enlevées avec vigueur ; 
ce succès obtenu en rase campagne dans un pays 
dénué de ressources avait peu d'importance aux yen;»: 
de la cour de Hué, et ne pouvait exerce^* aucune in- 
fluence sur ses décisions. 

La santé de l'amiral Rigault de Genouilly avait été 
ébranlée par les fatigues d'une campagne pendant 
laquelle il avait dû combattre successivement les 
Chinois et les Annamites, tantôt dans la rivière de 
Canton, tantôt dans le Pe-tche-li, tantôt à Tourane et à 
Saïgon, par des latituHes bien différentes et sous des 
climats considérés comme très-dangereux pour les 
Européens. 11 fut obligé de demander à rentrer en 
Europe, et il remit, le 1«' novembre 1859, le com- 
mandement au contre-amiral Page. 

Le 18 novembre, le nouveau commandant se pré- 
senta devant les forts de Kiên-chang, situés au nord 



82 LA GOCHINGHINE. 

de la baie de Tourane au dessous de la route qui vient 
de Hué par les montagnes. Il détruisit les batteries, 
mais dans cette action, on perdit le lieutenant-colonel 
du génie Déroulède., qui fut tué par un boulet sur la 
frégate amirale la Némésis. 

A cette époque, le gouvernement français prescrivit 
de concentrer les efforts de notre expédition dans la 
Basse-Cochinchine. L'amiral se rendit à Saigon et il 
installa auprès de Tancienne citadelle nos hôpitaux et 
nos magasins en les entourant d'une enceinte fortifiée. 
Les troupes furent casernées dans le camp des lettrés^ 
où elles sont encore. ^ • 

Des ordres formels venus de France prescrivirent 
d'abandonner Tourane. Ce point fut complètement 
évacué le 23 mars 1860. La plage sur laquelle reposent 
tant de héros obscurs est déserte aujourd'hui ; les 
Annamites n'ont point rétabli les forts que nous 
avions occupés, le commerce de Faï-fo a disparu, et la 
rade qui fut témoin de nos luttes sanglantes a été 
rendue au silence et à l'oubli. 
• On ne peut s'empêcher de déplorer l'indécision qui 
semble avoir caractérisé la direction de cette première 
expédition en Cochinchine. Plus tard, le gouverne- 
ment impérial fut bien inspiré en conservant notre 
conquête malgré les déclamations d'une opposition 
parlementaire peu éclairée ; mais combien on aurait 
économisé de temps, d'argent et de sang, si^ en 



LA COCHINGHINE. 83 

possédant Tourane en même temps que Saigon, on 
avait menacé Hué au retour de la campagne de Chine. 
Cette démonstration, bien facile à exécuter, nous 
aurait été autrement profitable que la prise de Pékin. 

M. d'Ariès, capitaine de vaisseau, fut chargé de 
conserver la position de Saigon pendant que l'amiral 
Page, avec toutes les forces dont il pouvait disposer, 
allait se mettra aux ordres de l'amiral Charner afin 
de prendre part à l'expédition de Chine. 

Pendant toute la durée de cette campagne, la petite 
garnison de Saïgon, forte de 800 hommes à peine, 
se distingua par son énergie, par son audace- et par sa 
discipline. 

Elle était bloquée par une armée annamite de 
12,000 hommeg qui avait élevé autour de la ville un 
vaste camp retranché et qui tenta à plusieurs reprises 
4'enlever nos positions avancées. 

Les français furent une fois près de six mois 
sans recevoir de nouvelles de l'extérieur ; mais rien 
ne put lasser leur constance. Ils avaient à leui> 
tête un homme d'un caractère fortement trempé quj 
ayant compris toute la grandeur de sa périlleuse 
mission, avait entrevu les immenses avantages que la 
France pouvait retirer de la possession de la Basse- 
Cochinchine. Il sut communiquer à tous ses subor- 
donnés son zèle ardent et sa confiance inébranlable 
dans le succès ; il employa les officiers habiles et 



84 LA GOGHINGHINE. 

expérimentés qui étaient sous ses ordres à lever les 
plans du fleuve, à rédiger les cartes du pays et a 
étudier les forces de l'ennemi. Cette œuvre de prépa- 
ration et d'études contribua puissamment aux bril- 
lants résultats de la campagne de 1861. Le com- 
mandant d'Ariès fut secondé avec dévouement par le 
colonel espagnol Palancà qui commandait 200 hommes 
fournis par le gouvernement de Manille et qui prit 
une part active et glorieuse à tous nos engagements 
contre l'ennemi. 

Un petit noyau d'indigèfles, dont la plupart étaient 
chrétiens et tonquinois, s'étaient réfugiés sous notre 
protection et nous avaient suivis depuis Tourane. 
Grâce à leur concours et surtout à celui de plusieurs 
missionnaires français, le commandant d'Ariès avait 
commencé à étudier les institutions annamites et à 
préparer les éléments nécessaires pour organiser une 
administration coloniale simple, active et peu coû- 
teuse. 

En Cochinchine, comme dans les autres contrées de 
TAsie habitées par des peuples à demi civilisés, les 
Européens peuvent sans inconvénient gouverner de 
nombreuses populations indigènes en s'appuyant sur 
des forces militaires relativement peu considérables, 
pourvu qu'ils aient grand soin de ménager les in- 
térêts et les susceptibilités des habitants. 

Les peuples orientaux, habitués à une obéissance 



LA COCHINCHINB. 85 

passive toutes les fois que les principes de leur 
existetice intime sont convenablement ménagés, ont 
souvent changé de maîtres sans témoigner de répu- 
gnance, quand leurs nouveaux dominateurs savaient 
se faire respecter par leur équité et par la dignité de 
leur caractère. Aux Indes, du temps de Bussy et de 
Diipleix; en Cochinchine, à l'époque des Tây-son, les 
Français avaient su être populaires et se créer de 
nombreuses sympathies par leur caractère libéral, 
expansif et généreux. Il était hors de doute qu'il se 
présentait une occasion inespérée de faire revivre les 
glorieuses traditions coloniales de nos héros du 
dernier siècle dans une contrée où la religion était 
déjà un premier lien entre nous et un grand nombre 
d'habitants. 

• Néanmoins, nous ne devons jamais l'oublier, sur 
cette terre où nous espérons avoir jeté les fondements 
d'un puissant empire colonial, les peuples les plus 
soumis en apparence conservent toujours certains 
privilèges, certaines prérogatives, pâles images de la 
liberté absolue que Thomme poursuit vainement pen- 
dant sa courte carrière, sans pouvoir jamais arriver à 
la posséder telle qu'il l'a rêvée. Cette indépendance 
restreinte, quelque limitée qu'elle soit, est générale- 
ment l'objet d'un attachement passionné, irréfléchi 
même, de la part des masses populaires. En Co- 
chinchine, les communes indigènes jouissent d'une 
T. I. 5. 



ITMilK H.lt 



86 LA 

autonomie absolue pour tout ce qui concerne la 
gestion des intérêts mu&icipaux ; les habitants élisent 
les magistrats de leurs villages et ceux-ci choisissent 
les autorités des cantons, sans que Tautorité supé- 
rieure intervienne dans ces questions d'intérêt local 
autrement que pour protéger le libre exercice des 
droits des citoyens. En retour, le gouvernement exige 
une soumission absolue à ses décisions et à ses 
ordres qui n'embrassent jamais que le terrain po- 
litique de l'administration générale et de la justice, 
lequel est réservé aux seuls agents du souverain. Ces 
immunités municipales dont jouissait le peuple anna- 
mite avant notre arrivée lui sont précieuses ; il y tient 
presque autant qu'au respect des droits de propriété 
des individus sur le sol ; celui-ci n'existe ni aux Indes, 
ni à Siam, ni en Malaisie. 

Ce sont des institutions dignes des pays les plus 
civilisés; elles sont particulièrement favorables au 
développement de l'esprit de famille et de l'esprit 
d'association; elles expliquent les rapides progrès 
de l'agriculture et du commerce en Cochinchine 
pendant les premières années de l'occupation, mal- 
gré les désordres inséparables de la guerre. La 
liberté commerciale que nous avons apportée dans 
ce pays a été un puissant auxiliaire du développe- 
ment de ses richesses et de la consolidation de 
notre autorité. 



LA COCHINGHINE. 87 

Tant que nous respecterons les droits acquis des 
Annamites et que nous ne reviendrons point sur les 
concessions libérales que nous leur avons accordées, 
les populations agricoles, qui sont prépondérantes 
dans la colonie, accepteront notre domination sans 
répugnance. 

Dès cette première période de la conquête, les 
Français qui occupaient Saïgon ne se bornèrent 
point à constater la fertilité du sol et les ressources 
diverses de la Basse-Cochinchine; ils s'efforcèrent de 
donner immédiatement un libre essor au mouvement 
commercial de cette contrée si favorisée par la 
nature. 

Le 23 février 1866, l'amiral Page avait ouvert le 
port de Saïgon au commerce et il y vint, pendant 
l'année, 111 navires européens et 140 jonques chi- 
noises jaugeant 81,000 tonneaux. Ces bâtiments 
quittèrent la rivière complètement chargés. Malgré la 
guerre, les marchands chinois établis dans le pays 
achetèrent toutes les productions accumtilées dans les 
marchés de l'intérieur depuis Tannée précédente et 
les emmenèrent en rade de Saïgon. On évalue à près 
de 100,000 tonneauxla somme des denrées exportées de 
ce port en 1860 {Le commerce de Saïgon en 1862, par 
Rieunier, Revue maritime de février 1864). 

Parmi les articles exportés figurèrent en premier 
lieu une grande quantité de riz, du poisson salé, du 



88 LA COCHINGHINB. 

coton brut, de l'huile de coco, de la soie en cocons, 
puis 2,000 peaux de buffles et de bœufs, 1,800 piculs 
de cornes de buffles, de cerfs et d'ivoire, de la cire. 
1,000 piculs de marchandises diverses, plumes d'oie, 
de paons, peaux de poissons, ailerons de requins, 

sucre Ces produits si nombreux et si variés étaient 

les indices de richesses inépuisables. 

Le commandant d'Ariès s'était solidement établi 
sur Saïgon et Cholon. Par la première de ces villes, il 
était en relation directe avec l'extérieur; par la se- 
conde, il tenait sous sa main tout le commerce du 
pays. Deux cents hommes campaient à Saïgon à l'abri 
d'un retranchement en terre et sous la protection des 
canons de la flottille, les autres étaient répartis entre 
quatre pagodes fortifiées, dont la plus éloignée, Cây- 
maï, ancien temple célèbre dans le pays, était à 
500 mètres au delà de Cholon, sur un tûmulus do- 
minant la plaine d'une hauteur de 12 mètres environ. 
Un chemin de ronde reliait ces ouvrages détachés qui 
couvraient le- territoire restreint que nous gardions; 
il était incessamment parcouru par nos patrouilles, el 
il fut souvent le théâtre de sanglantes escarmouches 
dans lesquelles Français et Espagnols se distinguèrent 
à Tenvi par leur entrain et leur solidité. 

L'armée annamite, dont la plupart des soldats 
avaient été levés en Basse-Cochinchine, avait construit 
en face de Saïgon et de Cholon une ligne continue de 



^ I 

LA COCHINCHINB. 89 

retranchements qui s'étendaient dans la plaine des 
Tombeaux à une distance variant de 1,000 à 1 ,800 mè- 
tres du front de nos pagodes. Elle aurait même essayé 
de nous isoler de la ville chinoise en poussant ses 
ouvrages entre ce point et Saïgon. Pour y parvenir, 
Tennemi avait tenté d'enlever la pagode des Clochetons 
que nous avions occupée aux portes de Cholon, afin de 
maintenir nos communications avec Cây-maï. 

Dans la nuit du 3 au 4 juillet 1860, avant que les 
travaux de défense de cette position eussent été 
achevés, trois mille Annamites, rampant à travers les 
herbes et les broussailles, se jetèrent inopinément sur 
la petite garnison qui y avait été établie. Elle se com- 
posait de cent Espagnols commandés par le capitaine 
Hernandez, et de soixante marins français com- 
mandés par les enseignes de vaisseau Narac et 
Gervais.'Ces braves soldats et nos marins ne se lais- 
sèrent pas surprendre ; au cri : aux armes, poussé par 
une sentinelle, un feu de peloton à bout portant maî- 
trisa le premier élan de l'ennemi ; les assaillants vou- 
lurent se reformer et revenir à l'assaut, leurs masses 
profondes furent brisées à coups d'obusiers de mon- 
tagne par les canonniers marins, qui portèrent à bras 
leurs pièces vis-à-vis de l'attaque. Pendant tout le 
reste de la nuit, nos hommes, adossés au mur de la 
pagode, soutinrent les efforts acharnés des indigènes. 
Au petit jour les Annamites disparurent en entendant 



90 LA COCHINCHINE. 

les clairons d'une colonne de renfort que le com- 
mandant d'Ariès amenait au pas de course. 

A Saigon on avait entendu les détonations de 
l'artillerie et de la mousqueterie, le commandant su- 
périeur et son fidèle allié, le colonel Palanca, avaient 
de suite deviné les intentions de l'ennemi. Avec une 
audace qui montrait combien ils connaissaient leurs 
forces et leur situation, ils réunirent cent cinquante 
hommes, tout Tefifectif disponible ; ils laissèrent vingt 
hommes de garde dans l'ouvrage de Saigon, ils firent 
distribuer des carabines aux quarante malades cou- 
chés à rhôpital et ils coururent au secours du point 
menacé. 

Cette entente rapide, cette vigilance de tous les 
instants multipliaient nos ressources ; elles eh im- 
posèrent aux. Annamites, qui n'osèrent plus reprendre 
Toffensive. 

Bien au contraire, le commandant de Saigon con- 
duisit, le 1*' janvier 1861, une reconnaissance of- 
fensive jusqu'aux lignes de l'ennemi, refoula ses 
avant-postes et ne rentra qu'après avoir obligé les 
Annamites à mettre toutes leurs forces en bataille 
devant une poignée d'hommes. Il infligea aux enne- 
mis des pertes sensibles dans cette journée; il ven- 
geait ainsi l'assassinat du malheureux capitaine 
Barbet, surpris et tué quelques jours auparavant par 
des maraudeurs indigènes. Le gouvernement de Hué, 



LA COCHINCHINE. 91 

croyant pouvoir intimider les Français, avait fait 
appel à tous les malfaiteurs et avait mis à prix 
la tête de nos hommes. Mais, ce procédé barbare, 
qui coûta la vie à trois ou quatre victimes, n'eut 
d'autre résultat que de rendre la guerre plus active. 

L*amirai Cbarner débarqua à la fin de janvier 
1861. Il disposait de trois mille hommes de troupes 
et d'une forte division navale. Il avait ordre de dé- 
bloquer Saigon. Aussitôt que le corps expéditionnaire 
eut été mis à terre, il prit toutes ses dispositions 
pour^ attaquer à revers les retranchements des 
Annamites par l'ouest ; en même temps les pagodes 
devaient les tenir en respect sur leur front par un 
feu bien nourri. A Test, Tamiral Page, avec les 
navires disponibles, était chargé de remonter le 
fleuve et de couper les lignes de ravitaillement et de 
retraite de nos adversaires. 

Le 25 et le 26 février, les ouvrages de Khi-hoà 
furent enlevés d'assaut les uns après les autres malgré 
une résistance acharnée. 

L'armée ennemie avait perdu beaucoup de monde, 
plus de mille hommes tués ou blessés; démoralisée, 
elle se dispersa. La plupart de ses hommes re- 
gagnèrent leurs villages, à l'exception de quelques 
bandes, dont les chefs essayèrent d'organiser des cen- 
tres partiels de résistance. Leur général en chef, 
blessé au bras, se réfugia à Biên-hoâ. 



92 LA. COCmNCHINÉ. 

Si notre victoire était complète, nous l'avions 
chèrement achetée ; nous avions eu trois cents hommes 
hors de combat, dont dix-sept tués et plusieurs blessés 
qui ne survécurent pas à leurs blessures. 

Parmi les morts étaient le lieutenant-colonel 
Testard, de l'infanterie de marine, et l'enseigne de 
vaisseau de la Reynière ; parmi les blessés, le général 
de Vassoigne, le colonel Palanca, les lieutenants de 
vaisseau de Foucault, de Rodellec-Duporzic, l'enseigne 
de vaisseau Berger, les aspirants Lesèble, Noël et 
Frostin, l'adjudant Joly. 

Les listes d'appel trouvées dans le camp ennemi 
indiquaient un effectif de 21,000 réguliers. 11 y avait 
en outre 1,000 don-diên dans les lignes; les niilices 
des villages voisins, composées de la plupart des 
hommes valides, gardaient le front et les flancs de 
Khi-hoâ pendant l'action. Les forts des cours du 
Donnai supérieur étaient défendus par une quinzaine 
de mille hommes. 

Les Français et les Espagnols réunis présentaient 
en tout un effectif de huit mille combattants,.... «On 
peut dire que dans cette journée du 25 février, cin- 
quante mille hommes s'entrechoquèrent sur un espace 
de terrain où le bruit du canon s'entendait. » {Expé- 
dition de Cochinchine^ par Fallu, 1864, librairie 
Hachette.) 

Les populations voisines du champ de bataille se 



LA COCHINCHINE. 93 

hâtèrent de faire leur soumission. A mesure que nos 

ê 

troupes ou nos marins se présentaient devant une 
localité, les chefs des villages venaient immédiatement 
demander notre protection et se mettre aux ordres des 
chefs français. L'armée occupa successivement Tông- 
Kéou, Hoc-Môn, le Rach-tra, puisTrambang en pour- 
suivant les fuyards de l'ennemi. 

Des Cambogiens établis au nord de Saïgon, sur la- 
frontière, vinrent prévenir que les Annamites avaient 
évacué la position de Tây-ninh. C'est un petit fort 
établi sur la rive gauche d'un ruisseau qui se jette 
dans le Vaïco oriental, et qui sépare les dernières 
colonies annamites des premiers villages des Chams- 
et des Cambogiens. L'occupation de ce point entraîna 
des relations suivies avec les Cambogiens qui sui- 
vaient les phases de la guerre avec une anxiété facile 
à comprendre. Ils voyaient enfin letirs ennemis im- 
placables arrêtés dans leur œuvre d'envahissement. 
A la fin de la même année, ceux de leurs compa- 
triotes, qui habitaient le sud de la province de Chaudoc 
essayèrent de se soulever et livrèrent aux Annamites 
un combat acharné à Soc-tran. Mais ils furent com- 
plètement défaits et durent se soumettre de nouveau. 
Ils ne furent délivrés qu'en 1867. 

L'amiral Charner avait envoyé le 24 mars à Campot 
l'aviso à vapeur le Norzagaray^ commandé par 
M. Lespès, un des officiers qui avaient pris la part la 



94 LA GOGSINGHINE. 

plus active à la campagne de Cochinchine. Il devait 
entrer en communication avec le roi du Camboge, qui, 
depuis cette époque, eut les meilleures relations avec 
nous et devint notre allié fidèle. Le roi répondit par 
des présents et par l'envoi d'une ambassade consi- 
dérable. On put savoir alors qu'une armée de 
60,000 Siamois, qui devait, d'après un avis transmis 
de Bangkok au gouvernement français, venir dé- 
bloquer Saïgon l'année précédente, n'avait jamais 
paru au Camboge. (Renseignements extraits de Y Ex- 
pédition de Cochinchine, p. 108, par Fallu.) 

Si, à ce moment, nous avions parfaitement connu U 
riche contrée qui tombait entre nos mains, si nous 
avions eu des agents expérimentés en assez grand 
nombre pour organiser l'administration, nous aurions 
pu profiter de la stupeur des Annamites et entrer 
immédiatement en possession définitive des six pro- 
vinces de la Basse-Cochinchine. 

Mais nous n'avions pas encore acquis l'expérience 
nécessaire pour oser assumer une semblable res- 
ponsabilité, on assure également que les instructions 
de l'amiral ne lui prescrivirent point de but déterminé 
autre que la levée du blocus de Saïgon. L'amiral 
Charner écrivait au ministre de la marine après la 
prise de Mitho, en parlant des trois provinces de 
l'ouest, Vinh-lonç. Chaudoc et Hatiên: «Si j'avais 
mille hommes de plus, je prendrais ces trois pro- 



LA. GOCHINCHINE. 95 

vinces, mais aurais-je assez de monde pour les 
garder ? Je dois m'attacher à ne pas faire un pas en 
arrière, notre prestige en dépend. » [Expédition de 
Cochinchine^ p. 238, Fallu.) 

Il prit néanmoins des mesures sages et prévoyantes 
en vue de la création d'un établissement durable. 
« Il fit dire aux indigènes que leurs' lois et leurs 
« usages seraient respectés, qu'ils pourraient se livrer 
« en toute sécurité à Tagrioulture et au commerce. Il 
(( ajoutait que le règne des mandarins avait disparu 
« pour faire face à celui de la France, que nous ac- 
« corderions pleine et entière protection à ceux qui 
« reconnaîtraient notre autorité et nous serviraient 
« fidèlement. » (Extrait de l'Expédition de Cochin- 
chine^ Fallu.) 

Il nomma le comnlandant d'Ariès commandant 
particulier de Saïgon et directeur supérieur de Tad- 
ministration indigène. Il créa en même temps, pour 
servir sous ses ordres, un corps d'officiers qui furent 
chargés de l'administration du pays sous le titre de 
directeurs des affaires indigènes. Ces nouveaux fonc- 
tionbaires remplacèrent dans les chefs-lieux des 
arrondissements les anciens préfets annamites, sur- 
veillèrent les populations, rendirent la justice, pour- 
suivirent les pirates et se livrèrent à Tétude appro- 
fondie des mœurs et de la constitution du pays'. Tous 
les huit jours, ils adressaient des rapports détaillés 



96 LA GOGHINOHINE. 

sur leur service au commandant en chef. Ils réorga- 
nisèrent immédiatement le transport des corres- 
pondances entre leurs résidences et le chef-lieu au 
moyen de courriers indigènes. Cet essai d'organisation 
donna les réisultats les plus satisfaisants. Le comman- 
dant en chef se trouva, dès lors, en communication 
directe et régulière avec les chefs des communautés 
indigènes. 

On peut apprécier alors la parfaite régularité de 
Tàdministration de l'empire annamite qui était en 
possession d'un Code complet de législation dû à 
Giàlong. On en trouva avec beaucoup de peine deux 
exemplaires que les mandarins n'avaient pu emporter 
malgi-é le soin qu'ils mirent à enlever leurs archives 

des postes qu'ils évacuaient. 

« 
Au dessous de l'Empereur qui est souverain juge et 

à la sanction duquel sont soumises les sentences 

capitales et celles comportant une pénalité supérieure 

à trois années de prison, existe un tribunal suprême 

chargé de recevoir les appels pour toutes les causes 

d'une certaine importance. 

Dans chaque province, auprès du gouverneur 

chargé de l'administration générale et du maintien de 

Tordre, est un mandarin qui s'occupe spécialement de 

la rentrée des impôts et de toutes les opérations des 

recettes et des dépenses, il porte le titre de quaa-bô ; 

un autre fonctionnaire supérieur, le quan-an, dirige 



La gochinchine. 97 

le service judiciaire. Le commandant des troupes de 
la province est complètement subordonné au gou- 
verneur. Celui-ci est assisté par un chef de ses 
bureaux ou secrétaire-général qu'on nomme kinh-lich 
et qui a le rang de phu ou préfet. Enfin un autre 
mandarin de rang élevé, le doc-hoc, assimilé géné- 
ralement au quan-an, est chargé de la direction du 
service de l'instruction publique. 

Les préfets et sous-préfet (phus et huyêns) relèvent 
directement des gouverneurs (tông-doc), du quan-bô, 
du quan-an et du doc-hoc, établis au chef-lieu de leur 
province ; ils sont chargés de Tadministration et de la 
police de leurs arrondissements, ils donnent leurs 
instructions aux chefs de canton et aux maires, ils 
surveillent la répartition et la levée des impôts, celle 
des corvées et celle des soldats, ils soldent les dé- 
penses, ils*surveillent les écoles; enfin ils rendent la 
justice à leurs g^dministrés comme tribunaux de pre- 
mière instance. Les appels de leurs jugements sont 
portés devant les gouverneurs des provinces qui pré- 
sident un tribunal supérieur dont font partie le quan- 
bô et le quan-an. 

Tous les détails des divers services sont centralisés 
â Hué auprès de chaque ministère par des tribunaux 
ou comités supérieurs composés de fonction naiies de 
l'ordre le plus élevé. 

Tous ces fonctionnaires, depuis les huyêns ou 



98 LA GOCHINCflINE. 

sous-préfets jusqu'aux ministres et aux grands digni- 
taires de l'Empire, membres du conseil privé du sou- 
verain, sont pourvus de leurs diplômes delettrésel 
ont fait un long stage dans les emplois administratifs 
subalternes. — Ils n'ont pas de spécialité absolue et 
passent indifféremment d'une position judiciaire à un 
emploi dans l'enseignement, dans les services finan- 
ciers ou à une mission politique, — Ceux qui ar- 

r 

rivent à des positions considérables sont très-généra- 
lement des hommes d'une grande capacité. Us ont 
étudié beaucoup dans les livres chinois, dont les prin- 
cipes gouvernementaux et philosophiques méritent 
notre admiration, tant par leur esprit d'humanité que 
par leur profonde sagesse, et ils possèdent, en outre, 
une grande expérience. 

Les grands mandarins annamites ne sont point tou- 
jours irréprochables ; cependant un grand nombre 
d'entre eux commandent le respect pour leur désin- 
téressement, par leur déèir de bien faire et par leurs 
laborieux efforts pour s'acquitter de leurs devoirs. 
Les Français qui les ont connus de près ont été sou> 
vent frappés par la dignité de ces vieillards simples, 
austères et dévoués, qui se montrèrent actifs, vigi- 
lants et impassibles au milieu de la crise effrayante 
que traversait leur patrie. Ils surent conserver jus- 
qu'au dernier moment tout leur prestige aux yeux de 
leurs administrés. 



LA GOGfflNCHINE. 99 

Les mandarins militaires sont astreints à certains 
exercices et à certaines études qui n'ont plus de 
portée sérieuse. Ils sont hiérarchiquement subordon- 
nés aux lettrés des classes élevées, parmi lesquels sont 
toujours choisis les vice-rois, les gouverneurs, et les 
commandants des expéditions importantes. 

Si nous osions établir un rapprochement entre 
Tadministration civile des Annamites et la nôtre, 
nous dirions sans hésiter que la comparaison ne se- 
rait point complètement à notre avantage. Chez nous, 
le premier venu, un homme qui a reçu à peine une 
instruction banale, peut être placé, du jour au lende- 
main, à la tête d'une administration importante, d'une 
préfecture, d'une recette générale, d'un consulat, 
d'un gouvernement, ou même d'un ministère. Alors, 
tous les services placés sous ses ordres sont abandon- 
nés, sans contrôle, à ses employés subalternes, beau- 
coup plus capables de les diriger que leur chef. 

En Cochinchine, au contraire, chaque fonctionnaire 
est d'emblée à la hauteur de sa position. Par consé- 
quent, on n'y ^oit point des ambitions injustifiables se 
développer parmi les gens désœuvrés et les individus 
incapables j les seules personnes qui osent prétendre 
aux emplois publics sont comprises dans les cadres 
administratifs, elles ont subi plusieurs eximens suc- 
cessifs et elles attendent, en travaillant, le moment où 
leur instruction et leurs services antérieurs les auront 



100 LA GOCmNCfllNR. 

rendus dignes d'un avancement. — Il en résulte une 
grande stabilité dans la société annamite^ et comm- 
l'accès des écoles est ouvert à tous indistinctemec:. 
on peut dire que ce pays jouit de rorganisation la 
plus démocratique et en même temps la plus raison- 
nable. 

Au dessous de cette puissante organisation bureau- 
cratique, dont la base est l'enseignement, existent c! 
se meuvent librement dans leur sphère naturelle la 
commune annamite, administrée par son conseil mu- 
nicipal, et le canten dirigé par son chef. — Les auto- 
rités municipales et cantonales sont nommées, nous 
l'avons déjà dit, à l'élection par les habitants no- 
tables. 

La commune se compose de tous les habitants éta- 
blis d'une manière stable sur le territoire du village 
et inscrits sur son livre d'impôts ; le conseil des no- 
tables, dont le nombre n'est pas déterminé rigoureu- 
sement, est élu par ces inscrits. Les notables choi- 
sissent parmi eux les différents fonctionnaires qu^ 
doivent gérer les intérêts de la communauté. Ce* 
fonctionnaires sont plus ou moins nombreux, suivaui 

Timpor tance des localités. 

« 

Il y a généralement dans tout village considérais 
un huong-than, un huong-hao^ un ông-xa^^ oi: 

1. Ong est un terme de politesse correspondant à peu près a- 
terme monsieur. Il s'applique aux notables et Beulement a/ 



LA COGfflNGHiNE. 101 

maire, un pho-xa où adjoint, des trums et des truongs 
qui sont de simples agents aux ordres des membres 
du conseil. En outre, on voit souvent parmi les con- 
seillers des ông-huong qui sont d'anciens fonction- 
naires, des gens distingués, membres honoraires des 
conseils ; il y a encore les ông-ca^ vieillards âgés 
ayant rempli des fonctions municipale?. Les uns et 
les autres sont admis à prendre part aux délibéra- 
tions importantes et figurent aux cérémonies du vil- 
lage. 

Le ông-xa ou maire remplit les fonctions les plus 
actives, il fait la police, tient les rôles d'impôt, fait 
rentrer le tribut ; il fait exécuter les décisions du con- 
seil et les ordres du gouvernement par le peuple. 
Cette charge est une corvée pénible et onéreuse qui 
entraîne une grande responsabilité. On ne les con- 
serve pas plus de trois ans. Le huong-than est un an- 
cien maire jouissant de la considération publique et 
de la confiance de ses concitoyens ; il aide le maire 
de ses conseils et de son expérience, il intervient di- , 
rectement pour surveiller la stricte observance des 
rites et coutumes ; il est l'arbitre des différends q;ui 
surviennent dans le village et il fait compléter le con- 
seil, quand ses membres ne sont pas en nombre sufB- 

eaiployés d*un certain rang, à lous les licenciés ci aux militaires 
du grade de dôi et au dessus. — Les iflots ông Ion sont em- 
ployés lorsqu'on parle aux fonctionnaires d'un rang élevé, ion 
veut dire grand. 

T. I. 6 



i(A LA dOGHINGHlNB. 

sant. Le huong'haOy dans une situation analogue âu 
précédent, aide le maire de ses conseils et de sa pré- 
sence dans les circonstances difficiles ; il s'occupe 
surtout de la police et de la désignation des hommes 
du village chargés de faire, à tour de rôle, la garde de 
nuit contre les voleurs et les pirates. Les trums et les 
truongs sont affectés au maintien du bon ordre et à 
la police générale, sous l'autorité directe du maire, de 
son adjoint, du huong-than et du huong-hao. 

Ainsi, contrairement à ce qui a lieu en Europe, le 
pouvoir exécutif du maire est complètement suboi- 
donné aux délibérations du conseil municipal, et le 
rang hiérarchique de ce fonctionnaire est moins élevé 



'S 



que celui de plusieurs autres conseillers, il passe après 
les ong-ca, le huong-than et le huong-hao. En Co- 
chinchine, on apprécie davantage que chez nous le 
prix de l'expérience, la valeur d'une sage détermina- 
tion ; on fait passer le concours d'un conseiller pru- 
dent et judicieux avant l'action d'un agent actif et in- 
telligent, mais sujet à erreur, s'il n'est pas dirigé par 
Tavis des hommes expérimentés. Les conseillers mu- 
nicipaux en Cochinchine assument d'ailleurs toute la 
responsabilité de l'administration de leurs villages, 
ils sont donc obligés à une intervention continuelle. 
Pour bien s'expliquer le jeu de-ces institutions mu- 
nicipales, il faut considérer chaque commune anna- 
mite comme une république indépendante, en tout ce 



LA COCHINGHINE. * 103 

qui concerne son administration personnelle et sa sé- 
curité extérieure ; les membres qui la dirigent et 
ceux qui la composent sont solidaires dans la plupart 
des circonstances, surtout vis-à-vis de l'État, et les 
conseillers, responsables comme les ministres d*un 
État constitutionnel, doivent toujours être prêts à 
combattre ou à prévenir les périls qui menacent la 
communauté. 

L'Etat exerce un contrôle nominal et, pour ainsi 
dire, illusoire sur les actes des municipalités, toutes 
les fois qu'elles ne sortent pas de leurs attributions. Le 
préfet annamite a d'ailleurs des occupations trop mul- 
tiples et trop sérieuses pour être disposé à intervenir 
sans nécessité dans les affaires municipales. 

En France, la situation de la commune est bien 
différente. Elle est considérée comme mineure par le 
gouvernement dont le maire est surtout l'agent immé- 
diat, le représentant au sein de la cité et au milieu 
du conseil municipal. Les conseillers élus par les ha- 
bitants exercent un contrôle peu actif sur les actes 
du premier magistrat de la ville ; leur action, limitée 
généralement aux questions financières, prend fin en 
même temps que chaque session du conseil. Nous 
avons en ce moment une tendance à augmenter les 
attributions de nos assemblées municipales ; sauront- 
elles se maintenir dans les limites du rôle que la rai- 
son leur indique, auront-elles la sagesse de ne pas 



i 



104 LA COCHINCHINE. 

rechercher des conflits de pouvoirs qui pourraient 
être le prélude du plus lamentable désordre ! 

Au dessous des notables sont les simples habitants 
parmi lesquels on distingue les inscrits et les non-ins- 
crits. Les premiers sont originaires de la commune 
ou bien ont obtenu d'être portés sur ses registres de 
population. Tls sont inscrits sur le cahier des rf^n- 
trang (hommes valides), paient Tirapôt de capitatioû 
et celui de la milice (phu-duong) ; ils fournissent des 
hommes pour le recrutement et sont chargés delà 
garde du village. Les non-inscrits sont de deux caté- 
gories : les ngU'Cu^ qui sont inscrits dans une com- 
mune autre que celle où ils habitent, et les dân-lâu, 
pauvres gens et journaliers qui ne sont portés sur au- 
cun registre et changent de domicile, suivant leurs 
intérêts ou leurs caprices. On oblige ces derniers à coiî- 
tribuer à la garde commune et aux corvées, quelque- 
fois à payer une part des dépenses communales. Cette 
part coopérative est réglée par des conventions parti- 
culières librement débattues entre eux et les notables. 1 
Ces derniers ont intérêt à ne pas se montrer trop j 
exigeants ; s'ils étaient trop rigoureux, ils éloigne* 
raient de leurs villages une population flottante, 
qui est quelquefois d'un grand secours pour II 
communauté. Dans les environs de Saigon, pat 
exemple, certaines communes se créent des ressources 
assez importantes pour que leurs inscrits soien 



LA COCHINCfflNB. 105 

déchargés d'une ti'ès-grande partie de leurs impôts. 
Il existait aussi en Basse-Cochinchine une autre 
catégorie d'habitants, les dôn-diên (cultivateurs de 
rizières). Nguyên-tri-phuong, vice-roi de Giadinh 
après la mort de Truong-minh-giang, obtint du roi 
l'autorisation d'organiser en colonies militaires tous 
les vagabonds qui dévastaient les campagnes. Les 
hommes riches ou influents qui voulurent contribuer 
à cette création reçurent les titres de quan (colonel) 
ou dôi (capitaine), lorsqu'ils avaient réuni un certain 
nombre de colons pour cultiver les 'rizières abandon- 
nées. Un quan commandait 500 hommes, un dôi 50. 
Des terrains incultes leur étaient donnés et il leur 
était fait remise de l'impôt pendant un certain nombre 
d^années. En temps de guerre, ils devaient le service 
personnel; en temps de paix, ils étaient exempts de 
la capitation et du service des milices. 
. On comprend sans peine que le voisinage de ces co- 
lonies a toujours été une source d'inquiétudes pour 
les villages constitués régulièrement ; les dôn-diên, 
pauvres, remuants et jaloux des anciens propriétaires, 
étaient toujours disposés à profiter des époques de 
troubles pour se livrer au pillage. Le gouvernement 
français a mis fin à cette institution en réunissant 
les dôn-diên aux villages les plus voisins et en les as- 
similant aux autres habitants. 

Un village constitué s'appelle, suivant son plus ou 
T. I. 6. 



106 LA COCHINGHINB. 

moins d'importance, un lang^ un ω ou un thon. Il 
peut comprendre plusieurs hameaux nommés dp, si 
leurs maisons sont dispersées et xom, si elles sont 
réunies en un seul groupe. Les marchés s'appellent 
cho ; on ajoute à ce mot une dénomination quelconque, 
souvent le nom de la personne qui Ta fait bâtir. Les 
marchands paient, comme chez nous, la location de 
leurs places sur les marchés ; ces redevances forment 
quelquefois un revenu considér^le dont une part re- 
vient à rÉtat, l'autre à la commune ou à l'entrepre- 
neur du marché. • 

Dans chaque village, outre le registre des inscrits 
servant à l'établissement des impôts de capitation, à 
la levée des troupes et à la répartition des corvées, il 
existe un registre des propriétés, véritable cadastre 
descriptif sur lequel sont portées toutes les terres de 
la commune avec leurs contenances, leurs qualités et 
les noms de leurs propriétaires. 

Ce cahier sert à la fixation officielle de l'impôt fon- 
cier et à la constatation des droits des propriétaires. 

Le respect absolu du gouvernement annamite pour 
la propriété individuelle et la grande fertilité du pays 
ont encouragé les indigènes à faire des épargnes et à 
les placer en terres ; d'un autre côté, le partage régu- 
lier des héritages entre les enfants a entraîné le grand 
morcellement du sol. On doit attribuer à ces causes 
la perfection de la culture des rizières en Gochinchine 



LA COGHINCHINB.» 107 

et la grande supériorité des cultivateurs annamites sur 

« 

leurs voisins de Siam et du Gamboge. 

Nous nous bornons à cette esquisse rapide des ins- 
titutions annamites, qui ont été copiées sur Torgani- 
sation de Tempire chinois. Elles ressemblent telle- 
ment aux nôtres par quejques-uns de leurs points 
principaux que Ton est porté à leur attribuer une ori- 
gine commune. 

Les anciens peuples de l'Occident eurent bien cer- 
tainement des relations plus ou moins directes avec la 
Chine, qui était déjà parvenue à un état de prospérité 
remarquable, alors que FEurope était encore plongée 
dans la barbarie. — Ils ont dû lui emprunter une par- 
tie de sa législation de même qu'ils en ont reçu la 
connaissance de la boussole, celle la poudre à canon 
et l'art de Timprimerie. 

Là réorganisation de l'empire annamite est due à 
Gialong qui finissait^ de pacifier l' Indo-Chine, en 1801, 
en même temps que Napoléon I«r essayait de fonder 
un nouvel empire d'Occident. Mais l'œuvre de Gialong 
n'es.t pas destinée à une longue duré, ses successeurs 
eux-mêmes se sont écartés souvent de l'exécution ri- 
goureuse de ses prescriptions dont ils n'ont pas com- 
pris la sage prévoyance. Ainsi, dans la préface du 
Code, écrite par le souverain lui-môme, il est recom- 
mandé expressément de faire connaître les lois au 
peuple, afin que chacun sache ce qui lui est permis et 



108 LA COGHINCHINB. . - 

ce qui lui est défendu. Cependant, depuis de longues 
années, la connaissance de la législation était réser- 
vée aux seuls mandarins qui gardent soigneusement 
dans les bureaux les volumes du Code, sans les com- 
muniquer jamais aux simples particuliers. (Le gou- 
vernement français eut beaucoup de peine à se les 
procurer et il en a fait publier une édition qui est 
épuisée aujourd'hui.) 

Gomme tous les hommes de génie, comme tous les 
fondateurs, Gialong était fort laboVieux ; il entrait 
dans tous les détails de l'administration, et dirigeait 
lui-même tous les services ; il révisait, il ordonnait 
toutes les dépenses et il commandait les armées. 
Son tempérament énergique et son immense ascen- 
dant sur ses compatriotes lui rendirent facile Taxer- 
cice de cette autorité de tous les moments, de ce labeur 
incessant, qui ne prit fin qu'avec son existence. 

Mais les souverains qui lui ont succédé n'ont eu ni 
les mêmes qualités, ni le même prestige, et, malgré 
leur bonne volonté, malgré le zèle dévoué de leur? 
agents, tout languit, tout est négligé dans Tempire 
d'Annam. Pour réparer une route, pour relever 
une forteresse, pour acheter des approvisionnements, 
il faut avoir obtenu les ordres de l'Empereur ; les 
mandarins, peu soucieux d'importuner leur souve- 
rain, craignant quelquefois aussi d'assumer une res- 
ponsabilité dangereuse, laissent les choses dépéri" 



Lk COGHINGHINE. 109 

et péricliter tant qu'ils sont loin de Fœil du maître. 

Les populations paisibles de la Basse-Cochinchine, 

qui, depuis 1835, n'avaient pas été éprouvées par la 

r 

guerre, redoutaient vivement les désordres qui en sont 
la suite. Elles demandaient à vivre sous notre autorité 
pourvu que leurs nouveaux dominateurs voulussent 
bien leur garantir le repos. Elles savaient les griefs 
nombreux que nous avions contre la cour de Hué, elles 
comprenaient que la conquête était un acte juste et pré- 
voyant de la part des Français; après avoirlutté contre 
nous à Khi-hoà avec un véritable courage, leurs con- 
tingents étaient rentrés dans leurs foyers et consen- 
taient volontiers à servir sous leurs nouveaux maîtres. 

Les chrétiens indigènes étaient nos partisans avoués; 
mais à côté d'eux, un certain nombre de propriétaires 
notables, voyant la faiblesse de leur gouvernement 
national, se rappelant les fautes qu'il avait commises 
en 1834 et son impuissance à les protéger alors contre 
les incursions des Siamois, se rallièrent franchement à 
notre domination, dès que l'amiral eût promis de res- 
pecter leurs biens, leurs lois et leurs coutumes. 

Cette manière de voir n'était pas extraordinaire 
chez des gens qui avaient vu une armée siamoise ra- 
vager les bords du grand fleuve et emmener en cap-' 
tivité quarante mille Annamites ; ils espéraient être, à 
l'avenir, à l'abri de ces terribles éventualités. 

Si nous trouvions, dès les premiers jours, des parti- 



1 10 LÀ. GOGHINGHINB. 

sansconvaincuSy nous avions aussi, dans nos nouvelles 
possessions, des ennemis acharnés irréconciliables, des 
hommes dévoués à la famille régnante de Hué par 
leur position de fortune et par leurs alliances. La 
mère du roi Thu-duc était née à Gocong d'une famille 
aisée et elle conservait encore une pareaté nombreuse 
dans l'arrondissement de Tân-hoâ. La grand' mère du 
roi, mère de Thiéu-tri, était originaire de Thu-duc, 
village situé à cinq kilomètres de Saigon, sur la 
route de Biên-hoâ. — Les parents du roi jouissaient 
d'une grande considération et d'une influence dont ils 
auraient parfois abusé dans ces régions ; ils avaient 
même excité quelques sentiments de jalousie chez un 
certain nombre de leurs voisins. 

Pour ces diverses causes, il se forma, dans la pro- 
vince de Saigon d'abord, et plus tard dans les sii 
provinces, deux partis rivaux ; l'un, le moins nom- 
breux sûrement, mais le plus énergique et le plus ac- 
tif dans le principe, nous combattit sans trêve et sans 
relâche par tous les moyens ; l'autre, plus considé- 
rable, comprenait quelques ambitieux et les gens ai- 
sés, qui tenaient surtout à maintenir la paix et la sé- 
curité dans les villages. En même temps qu'il prenait 
possession du nord de la province de Saïgon jusqu'à 
la frontière cambogienne, l'amiral Charner fit occu- 
per Thu-dau-môt; sur le Donnai, Cangioc, au sud de 
Cholon, sur le canal important du Rach-cat ; et il pla- 



LA COCHiNCfflNE. 111 

çait en station des navires dans les Vaïcos, aux points 
les plus fréquentés. Il laissait ainsi Tarrondissement 
de Tan-hoâ et Gocong en dehors du territoire occupé. 
Nous, étions séparés de Tennemi par le Donnaï, le 
Soirap, le grand Vaïco et le Vaïco oriental ; ces cours 
d'eau, suivant les idées admises en Europe, devaient 
être une redoutable barrière entre notre sol et les ma- 
raudeurs ennemis. 

Les mandarins annamites, revenant peu à peu de 
la stupeur que leur avait causée leur défaite de Khi- 
hoâ, s'organisèrent à Bien-hoâ etàMitho. 

Par des incursions incessantes dans les fleuves et 
dans les canaux, qui traversent le pays en tous sens, 
ils nous montrèrent que les rivières larges et paisibles 
de laCochinchine ne peuvent être considérées comme 
des lignes de défense bien efScaces contre des gens 
qui passent la moitié de leur vie sur des bateaux. " 
Leurs agressions nous obligèrent à sortir des pre- 
mières limites que nous avions adoptées et à reculer 
nos frontières. 

Des pirates, expédiés de Mitho et de Bien-hoâ, pas- 
saient la nuit entre nos stationnaires et se faufilaient 
dans des pirogues invisibles, à l'abri des broussailles 
qui bordent les cours d'eau. Ils apparaissaient brus- 
quement et en troupes nombreuses, tantôt sur un 
point, tantôt sur un autre, pillant et brûlant les vil- 
lages paisibles ; ils disparaissaient ensuite après avoir 



112 LA GOGHINGHINE. 

porté la désolation parmi les habitants placés sous 
notre protection. 

La guerre défensive est impuissante contre cette 
tactique, à laquelle nos ennemis ont recours aujour- 
d'hui encore pour nous troubler dans la paisible pos- 
session de la colonie. 

Une expédition fut dirigée contre Mitho par terre, et. 
par eau, le long du canal de la Poste. Cette place fu: 
abandonnée et tomba entre nos mains le 1 2 avril, au 
moment où une division de canonnières sous les ordres 
de lamiral Page apparaissait dans le grand fleuve à 
Touest de la citadelle, après avoir forcé la passade 
Cua-tiêu, première embouchure du Camboge au nord. 
Jamais expédition en Gochinchinene fut plus pénible 
'et ne coûta plus de monde. Les premières pluies ve- 
naient de commencer, et, sous des orages terribles 
comme on n'en voit que dans les régions tropicales, 
nos soldats et nos marins cheminèrent laborieusemen: 
à travers les vases et les rivières détrempées, qui bor- 
dent les deux rives du canal. 

Ils rencontrèrent sur leur chemin de nombreuses 
batteries, des barrages et des obstacles de toute na- 
ture, accumulés par l'ennemi. Ce fut un combat con- 
tinuel le jour et la nuit contre les hommes et conti-e 
les choses d'une contrée inconnue et mystérieuse ; 
un grand nombre de ceux qui y prirent part succom- 
bèrent à Texcès de leurs fatigues ou aux atteintes du 



LA COCHINGHINË. lia 

choléra asiatique. L'intrépide commandant Bourdais, 
capitaine de frégate, qui dirigeait une des attaques, 
eut la tête emportée par un boulet au moment où il 
allait arriver en vue de Mitho. Il fut enterré au mi- 
lieu de cette citadelle où il espérait entrer de vive 
force, à la tête de ses marins. Une embarcation du 
Rhin, commandée par M, Lugeol, enseigne de vais- 
seau, perdit cinq hommes du choléra sur douze dans 
la même journée. 

Plus tard, quand on connut mieux le climat, la 
nature du terrain et les ennemis auxquels on avait à 
faire, les expéditions furent moins meurtrières ; à la 
guerre comme ailleurs, les enseignements de la science 
sont insuffisants tant qu'ils ne sont pas complétés par 
les leçons de l'expérience. 

Au moment où nous venions d'obtenir ce brillant 
succès, arrivèrent à Saïgon des envoyés officiels du 
roi de Camboge. Ils étaient venus par terre en passant 
par Tây-Ninh, Trambang et Tông-Kéou. Ils appor- 
taient des présents et des lettres pour Tamiral. 

Les Français furent frappés de la différence qui 
existe entre les Cambogiens et les Annamites. Le 
chef de la mission était un grand vieillard, à cheveux 
gris coupés ras, assez richement vêtu d'une veste et 
d'un langouti de soie brochée d'or. Douze gardes te- 
naient devant lui de grands sabres nus à poignée d'ai*- 

gent pendant qu'on le portait sur un riche palanquin. 
T. i. 7 



114 LA OOGHINGHINE. 

Sa suite se composait de cent personnes. Ce mandarin 
fut reçu cordialement par l'amiral Charner ; c'était 
une alliance et un appui pour l'avenir qui venaient 
s'offrir à nous . 

L'occupation de Mitho amena celle des pays situés 
entre cette ville, le Mékong et le Soirap ; on établit 
immédiatement des postes français à Gia-Thanh (ar- 
rondissement de Tan-an), à Ghogao et à Gocong. 

Cette région très-peuplée et très-fertile était fréquen- 
tée par les partisans les plus remuants de la dynastie 
régnante ; ils firent plusieurs démonstrations hostiles 
contre nos détachements et furent repoussés chaque 
fois. Gocong fut attaqué le 22 juin par six cents Anna- 
mites. Leur chef, le huyên Toai qui avait autrefois 
administré l'arrondissement, entra dans le village à 
cinq heures du matin, croyant surprendre les Fran- 
çais. L'enseigne de vaisseau qui les commandait sor- 
tit au devant des assaillants avec dix fusiliers marins 
et les arrêta sur la place du marché. Quatorze Anna- 
mites, dont leur chef Toai et son second, restèrent 
morts sur place ; les autres se retirèrent en empor- 
tant un grand nombre de blessés et de cadavres. Un 
matelot nommé Bodiez fut tué en voulant couvrir son 
officier de son corps, et l'enseigne de vaisseau fut 
gravement blessé de deux coups de lance. M. le capi- 
taine de frégate Lebris, commandant le Duohayla^ 
arriva à Gocong le surlendemain avec des renforts; il 



LA COCfltf^GËINB. fl5 

parcourut immédiatement les environs et dispersa les 
bandes ennemies. 

Un ajitre agitateur remplaça le huyen Toai dans 
l'arrondissement de Gocong. Il se nommait Quan-dinh 
et résidait dans les cantons du sud-ouest, dont les con- 
tingents n'avaient point pris part à Taffaire du 22 juin. 
Le lendemain ' seulement ils s'étaient présentés à la 
pointe du jour et s'étaient retirés après qu'on leur eût 
envoyé un coup de canon à boulet. 

Quan-dinh,. chef d.*uh régiment de dôn-dién, ap-' 
par tenait à une famille riche et s'était déjà fait con- 
naître^ en commandant contre nous une troupe de vo- 
lontaires à Ehi-hoà. Il se signala en faisant enlever et 
assassiner pendant la nuit un de ses anciens amis, le 
bahô Huy, qui avait accepté les fonctions de tông 
(chef de canton) sous les Français, au moment même 
où ce dernier, établi à Don g- son, auprès de l'un de 
no& navires de guerre, projetait de le livrer entre nos 
mains. Fait bien rare chez les Annamites, Huy fut 
trahi par un domestique de confiance, qu'il avait char- 
gé de, porter une lettre dans laquelle il indiquait à un 
ofBcier français la demeure de Quan-dinh. — Le ser- 
viteur infidèle remit la lettre à ce dernier, qui se ren- 
dit de suite à Dong-son et s'empara de son adversaire ; 
Quan-dinh, se voyant serré de près par les Français, 
s'enfuit à travers une rizière, en abandonnant sur 
la route le cadavre décapité de sa victime. 



116 M COOâINGHiNË. 

Ce trait d'audace le rendit populaire et il uôa de son 
prestige avec une énergie digne d'une meilleure cause. 

Il faisait saisir et massacrer impitoyablement tous 
les indigènes qui se soumettaient aux Français, il est 
même avéré qu'il commit parfois de graves méprises, 
en voulant exercer d'implacables rigueurs contre nos 
p3,rtisans. Un jour un Annamite, portant le même nom 
que le chef de nos miliciens à Gocong, vint le trouver 
pour s'enrôler dans ses volontaires. Quan-dinh, le 
prenant pour son homonyme, ordonna -de le tuer pour 
avoir osé se présenter devant lui, sans apporter la tête 
duFrançais sous les ordres duquel il avait servi ; le mai- 
heureux eut beaucoup de peine à lui faire comprendre 
qu'il n'avait jamais été employé par les étrangers. 

Le maire du village de Gocong, ayant continué à 
remplir ses fonctions après notre arrivée^ fut menacé 
de mort par une lettre de Quan-dinh. Il en avait 
perdu l'esprit et avait fait offrir au terrible chef tout 
ce qu'il possédait aûn de le fléchir. Il flnit par aller 
se remettre volontairement entre ses mains et il fut, 
malgré sa soumission, envoyé au dernier supplice. 

Cette cruauté inexorable inspirait une grande ter- 
reur aux esprits timides, mais elle révoltait les âmes 
viriles, qui connaissent des mobiles plus généreux que 
celui de la crainte. — Quan-dinh s'aliéna par ses ri- 
gueurs quelques-uns de ses partisans les plus éner- 
giques ; il ne sut point ménager à propos les hommes 



LA COCfflNCHINE: 117 

indisciplinés qui avaient embrassé sa fortune, et plus 
tard il finit par tomber sous leurs coups. 

Il eut toujours pour soutiens les parents du roi, 
les anciens mandarins et les membres de leurs fa- 
milles établis autour de Gdcong ; tandis que beaucoup 
de propriétaires et les parents des rebelles, qui avaient 
pris part à l'insurrection de 1831, nourrissant de 
vieilles rancunes contre les gens de la cour et de l'ad- 
niinistration, se rangeaient volontiers du côté des 
nouveaux dominateursdu pays, en les aidant à repous- 
ser les troupes de pillards qui essayèrent de dévaster 
leurs propriétés. 

Dans la province de Mitho, un autre chef influent 
et énergique, le phu Cao, ancien préfet, dirigeait les 
bandes soulevées contre les Français. Ce vieux man- 
darin lépreux, impotent et aux trois quarts paralysé, 
déployait une activité sans égale. 

Sous les ordres de ces deux personnages principaux 
et quelquefois aussi en dehors de toute direction, un 
grand nombre de chefs de pirates, des vagabonds ou 
d'anciens soldats échappés de Khi-hoa, infestaient les 
cours d'eau et les campagnes, pillant sans distinction 
toutes les barques de commerce et les maisons isolées. 

A la fin du mois de novembre, l'amiral Chacner, 
do^t la mission était plutôt militaire que civile, remit 
son commandement au contre-amiral Bonard. 

Nous étions maîtres de la province de Saïgon, du 



118 LA COCHINCHINE. 

district de Thu-dâu-môt, du cap Saint-Jacques et de 
la province de Iditho. Quan-dinh à Touest de Go- 
cong, le phu Cao à Test de Mitho, le Tiên-hô *, Duong 
au nord-ouest de cette ville et quelques autres chefs 
subalternes tenaient la campagne contre nous, le- 
vaient des contributions de guerre et faisaient plus de 
mal aux indigènes qu'aux Français. Les notables 
des villages, fatigués de ces désordres, compre- 
naient notre supériorité et rendirent justice à nos 
bonnes intentions ; ils cherchaient à reconquérir la 
tranquillité, afin de pouvoir profiter des bénéfices con- 
sidérables, que leur permettait l'élévation des prix de 
vente de leurs produits, élévation due à Touverture 
du port de Saigon. Le riz qui, avant la journée de 
Khi-hoa, se donnait pour une ligature (un ffanc en- 
viron) la mesure de 40 litres, se vendait régulièrement 
cinq ligatures aux Chinois et aux Européens, qui l'ex- 
pédiaient sur les marchés de la Chine (la ligature 
comprend 600 sapèques de zinc, et vaut à peu près un 
franc, 60 sapèques valent donc 10 centimes et le sa- 
pèque le sixième d'un centime). La plupart des pro- 
priétaires et des marchands donnaient volontiers assis- 
tance aux officiers des affaires indigènes afin de les 
aider à réprimer le brigandage. 

L'amiral Bonard, arrivé à Saigon le 27 novembre, 
entre en fonctions le 30. 

1. Titre honorifique. 



LA COCHINCHINE. 119 

« Le 30 Dovembre 1861, à neuf heures du matin 
« tous les chefs de service se trouvèrent réunis dans 
« la pagode de l'ouvrage neuf. L'ancien comman- 
« dant en chef (amiral Charner) dit aux officiers de 
« terre et de mer, qui Tentouraient et qui n'étaient 
« plus sous ses ordres, qu'il leur faisait ses adieux ; 
« que dans le cours de sa longue carrière qui datait 
« du premier Empire, il n'avait jamais rencontré 
« une réunion d'officiers, de marins et de soldats qui 
« fussent plus généralement animés de l'ambition si 
« noble de faire leur devoir. L'armée de Cochinchine 
« connaissait le prix de cetéloge. » {Fallu, VExpédi- 
iionde Cochinchine en 1861, kachette, 1864.) 

Les brèves paroles que Tamiral Charner adressa à 
ses compagnons d'armes peignent bien le caractère 
de cet illustré marin, qui lui-même donna toujours 
l'exenjple en accomplissant simplement et conscien- 
cieusement son devoir. 

Nota. — Nous nous sommes peu étendu sur les 
événements militaires qui se sont accomplis en 1861 ; 
ils ont été racontés avec un grand talent par le com- 
mandant Fallu de la Barrière qui y a pris lui-même, 
une part brillante. 



CHAPITRE V 

L'amiral Bonard. Ses intentions. «• Prise de Biên-hoâ. Gam 
pagne de Baria et de Vinh-long. — Nouvel essai d'organisa- 
tion de l'administration coloniale. Vente des terrains de Saigon. 
— Préliminaires de la paix et envoi du traité en France. Mort 
de M. de Lavaissière. — Les insurgés ne veulent pas déposer 
les armeç . 

L'amiral Bonard, doué d'une intelligence vive et 
d'une imagination brillante, avait accepté avec en- 
thousiasme la mission de créer un empire colonial en 
Cochinchine. — Avant de s'embarquer à Toulon, il 
s'était entouré de tous les renseignements, qu'il avait 
pu recueillir sur la Chine et sur les colonies euro- 
péennes les plus importantes, sur l'Inde, sur Batavia, 
sur Manille et même sur l'Algérie. En débarquant, il 
avait un programme bien arrêté, conforme aux idées 
ayant cours en France, à cette époque déjà si éloignée 
de nous. C'était le moment où Ton augurait des des- 
tinées si belles pour l'Algérie et pour le Sénégal lui- 
même, où beaucoup d'esprits, se laissant entraîner 
par les séduisantes couleurs de la civilisation musul- 
mane, s'égaraient jusqu'à vouloir restaurer un 
royaume arabe en pleine possession française ! 

Un Anglais venait de publier une étude élogieuse 
sur l'administration de Batavia {Money, Comment on 



LA COCHINGHINE. 121 

gouverne une colonie) ; il • faisait ressortir avec em- 
phase les énormes avantages financiers que procure 
cette possession à la Hollande ; il faisait disparaître 
sous des chiffres éblouissants les abus d'un système 
qui méconnaît ouvertement les droits de l'humanité 
et les vrais intérêts des populations -indigènes. 

De toutes ces notions variées qui étaient en faveur 
dans son pays et dont quelques-unes étaient justes, . 
dont les autres n'étaient, il faut bien le dire, que des 
illusions trompeuses, le nouveau commandant en 
chef avait conclu qu'un seul système d'administration 
était pratique, simple et avantageux dans notre co- 
lonie naissante : confier à de grands chefs indigènes 
la surveillance directe des populations, tandis que les 
gouvernants européens, lil)res de toute ingérence 
dans les détails de Tadministration, .s'occuperaient de 
favoriser le développement du commerce et la fonda- 
tion de grandes entreprises agiicoles et industrielles. 
Si les populations se soulevaient ou si les chefs n'ac- 
complissaienf pas fidèlement leurs devoirs, des co- 
lonnes mobiles iraient les châtier. 

Il ne changea rien à son programme lorsqu'il se 
trouva aux prises avec la réalité au milieu d'un 

é 

peuple essentiellement démocratique, élisant ses ma- 
gistrats municipaux et abandonnant la gestion des 
affaires générales aux délégués de l'administration 

supérieure. — Chez les Annamites n'existe aucune 
T. I. 7. 



122 LA COCHINCHINE. 

aristocratie de caste ou de race comme chez les In- 
diens, les Arabes et les Javanais. Les mandarins 
même, qui avaient acquis une certaine notoriété par 
l'éclat de leurs services, devaient continuer d'apparte- 
nir au gouvernement de Hué, par conséquent ils ne 
pouvaient nous être d'aucun secours. 

Il remplaça aussitôt qu'il le put les directeurs des 
affaires indigènes par des phus et des huyéns anna- 
mites qui furent placés sous la surveillance d'un petit 
nombre d'officiers français portant le titre d'inspec- 
teurs des affaires indigènes. — Ces phus et ces huyêns 
manquaient de prestige et d'autorité aux yeux de la 
population ; la plupart, et c'était bien naturel au len- 
demain de la conquête, étaient peu dignes de la con- 
fiance qui leur fut accordée. — Ils ne furent que des 
rouages inutiles et même nuisibles de l'administra- 
tion publique. Les Français étaient responsables de 
leurs fautes aux yeux de la population et ils ne con- 
naissaient leurs erreurs que lorsqu'il était trop tard 
pour les réparer. 

Si l'amiral Bonard commit quelques erreurs d'ap- 
préciation au point de vue de l'administration inté- 
rieure, il sut en revanche imprimer une impulsion 
vigoureuse aux opérations militaires. Il devina aussi 
de bonne heure le brillant avenir réservé à la colonie. 
Dans une dépêche en date du 12 février 1862, il an- 
nonçait que le budget de notre nouvelle possession, 



LA COCHINCHINB. 123 

lorsqu'elle comprendrait les six provinces, atteindrait 
rapidement le chiffre de 22 millions et suffirait à 
défrayer toutes les dépenses locales. 

Nous n'hésitons pas à signaler les imperfections 
d'une œuvre aussi considérable que celle qui fut 
accomplie par l'amiral Bonarc}; car il est utile, 
croyons-nous, de rechercher les causes diverses qui 
influèrent sur le développement de la colonie, tant 
pour Iç retarder que pour l'accélérer. Elles furent 
d'ailleurs compensées par d'éclatants services rendus. 

Pendant le cours de l'année 1861, des négociations 
avaient été entamées par les Annamites, mais elles 
n'avaient pu aboutir à aucun résultat pratique ; ils 
n^avaient fait aucune proposition sérieuse et s'étaient 
bornés à demander la cessation des maux de la guerre. 
Leur but évident était de retarder nos opérations, de 
nous faire perdre du temps et de nous 'lasser jusqu'à 
ce qu'une circonstance extérieure vînt nous obliger 
à renoncer à une expédition coûteuse et meurtrière. 
Notre retraite de Tourane semblait justifier ces 
espérances. 

Après la prise de Mitho, l'amiral Charner, ne 
voulant point fatiguer inutilement ses troupes pen- 
dant la saison des pluies, avait renoncé à toute ex- 
tension de territoire, et s'était borné à consolider 
notre influence dans le pays que nous occupions. 
Son inaction apparente avait encouragé les menées 



124 LA COCHINGHINB. 

des agents de Tennemi et provoqué l'attaque de 
Gocong. Des tentatives du môme genre eurent lieu en 
novembre et dans les premiers jours de décembre sur 
Cangioc, Thu-dâu-môt, Tây-ninh et Trambang; une 
proclamation du roi qui mettait à prix les têtes des 
Français circulait dans les populations et tomba entre 
nos mains. Enfin, un événement douloureux exalta 
les imaginations des Annamites et causa chez les Fran- 
çais une émotion profonde. 

Un chef jeune et audacieux qui devait nous faire 
une guerre acharnée pendant huit années, avant de 
tomber entre nos mains, avait proniis de surprendre 
un de nos navires. Le 10 décembre à midi, il profita 
du moment où l'officier, qui commandait la lorcha 
V Espérance^ était à la poursuite d'une bande de mal- 
faiteurs à deux lieues de son bâtiment. Quatre ou cinq 
grands bateaux couverts se laissèrent dériver le long 
du bord ; les hommes de l'équipage reposaient sur le 
pont sans défiance ; le sous-officier, qui remplissait 
les fonctions de second, se pencha à la coupée pensant 
avoir affaire à des marchands qui voulaient faire viser 
un permis de navigation ; ce malheureux fut tué d'un 
coup de lance dans la poitrine et une foule d'as- 
saillants s'élancèrent à l'abordage de dessous les toits 
des bateaux en poussant des clameurs formidables . 
En quelques secondes, le pont fut envahi par plus de 
cent cinquante Annamites armés de lances, de sabres 



LA GOCHINCHINE. 125 

et de torches et une lutte disproportionnée s'engagea. 
Au bout de quelques minutes, le feu prit à la toiture 
en paille de la lorcha, et fit des progrès rapides. Les 
combattants, chassés par les flammes, se précipitèrent « 
dans le fleuve ou se sauvèrent dans les bateaux anna- 
mites. Cinq hommes de l'équipage, dont deux français 
et trois tagals (indigènes de Manille), se réfugièrent 
sans armes dans une baleinière et s'enfuirent à force 
de rames. De loin, ils virent sauter V Espérance dont 
les débris furent lancés jusque sur les rives du fleuve 
qui engloutit les cadavres de dix-sept Français ou 
Tagals qui périrent dans cette catastrophe. Le capitaine 
M. Parfait, enseigne de vaisseau, jeune officier actif 
et courageux qui avait déjà été décoré pour son ex- 
cellente conduite dans plusieurs affaires de guerre, fut 
averti par la baleinière du malheur qui venait d'ar- 
river. Il alla demander quelques hommes de renfort ' 
à bord de la Garonne^ et revint le jour même sur le 
lieu du sinistre. Il put retrouver trois Tagals qui 
avaient été pris par Tennemi et qui lui avaient 
échappé . à la faveur de l'explosion ; les malheureux 
s'étaieût cachés derrière des broussailles et étaient 
restés enfermés dans un marais jusqu'à hauteur de la 
bouche en attendant des secours. 

Dès cette époque nous avions déjà des auxiliaires 
dévoués parmi les indigènes; une vingtaine d'entre eux 
étaient cantonnés à terre en face de TÊ^perance; ils furent 



126 Lk GOGHINGHINB. 

surpris et massacrés au moment de l'attaque du navire. 

Les habitants du village de Nhut-tao, devant lequel 
était mouillée la lorcha, avaient été les complices des 
incendiaires ; leurs maisons furent brûlées par re- 
présailles ; mais les vieillards, les femmes et les en- 
fants qui s'y trouvaient furent autorisés à s'enfuir et 
à emporter leurs effets. Un des caractères les plus 
saillants de nos guerres de Cochinchine, c'est que, 
malgré les procédés barbares de nos adversaires, nous 
avons su toujours résister aux entraînements de la 
lutte et nous conformer strictement aux lois de Thu- 
manilé : ce fut une politique sage et généreuse qui ne 
pouvait manquer de porter ses fruits. 

L'impression de ce tragique événement fut bientôt 
effacée par le succès de nos armes. 

A peine installé, le commandant en chef avait passé 
la revue des troupes alliées sur l'esplanade de la cita- 
delle de Saigon et après une allocution chaleureuse, 
il leur avait dit : « Nous allons marcher sur Biên- 
hoà, et s'il le faut, nous irons à Hué. » 

Il ordonna ensuite aux postes détachés de se tenir 
sur la défensive et concentra toutes ses fofces dis- 
ponibles sur la route de Biên-hoà. 

Ne voulant négliger aucun des intérêts de la co- 
lonie, le 9 décembre il envoya le Norzagaray, com- 
mandant Lespès, prendre possession de l'île de Poulo- 
Gondor qui servait de pénitencier aux Annamites. Ce 



LA coefiiNcmNE, 127 

rocher, situé en .face des embouchures du Mékong, 
avait été, un siècle auparavant, occupé par les An- 
glais qui l'avaient abandonné après avoir constaté 
l'impossibilité de le conserver. — Leur petite garni- 
son, isolée à une petite distance des côtes sur la route 
des jonques de commerce qui allaient de Chine en 
Malaisie, avait été l'objet d'attaques incessantes de la 
part des indigènes. Les rois d'Annam en avaient 
toujours été les possesseurs légitimes et Gialong, par 
son traité avec Louis XVI, avait promis de nous cé- 
der Poulo-Condor en même temps qiie Tourane. — 
Il était sage de devancer toute revendication deTAn- 
gleterre, quelque peu fondée qu'elle pût être. 

Les Annamites avaient accumulé des moyens de 
défense formidables sur toutes les avenues qui con- 
duisaient à la citadelle de Biên-hoà. Un camp re- 
tranché de 3,000 hommes était établi à Mihoà en tra- 
vers du chemin qui vient de Saïgon par terre ; et le 
cours oriental du Donnai, déjà obstrué en partie par 
des bancs de roche, était fermé par neuf solides 
barrages et par une estacade en pierres. — Des pilotis 
et des forts placés sur les Tives complétaient ces obs- 
tacles. Des brûlots étaient préparés pour être lancés 
contre nos navires. 

L'amiral français, négligeant les obstacles de dé- 
tail, se décida à aborder le centre des résistances qui 
lui étaient opposées, pensant bien qu'une fois débordé 



128 LA GOGHINGHINE. 

sur un point, l'ennemi abandonnerait ses positions. 

Avant d'attaquer, il envoya une sommation à l'am- 
bassadeur du roi Thu-duc, lequel ne put répondre 
d'une manière satisfaisante à cet ultimatum et le 
14 décembre, à la pointe du jour, il mit ses colonnes 
d'attaque en mouvement. 

La première, composée des chasseurs à pied, com- 
mandés par M. le chef de bataillon Comte, de cent 
espagnols et tagals et de quatre obusiers, était à Hon- 
loc ; la seconde, commandée par M. le lieutenant-colonel 
Domenech Diego, était composée d'un bataillon du 
troisième régiment d'infanterie de marine, de cent 
espagnols et de deux canons rayés de quatre ; elle de- 
vait remplacer à Hon-loc la première lorsque celle-ci 
se serait portée sur Gocong (l)afin de tenir en échec le 
camp de Mihoà. Le capitaine de vaisseau Lebris avec 
deux compagnies de débarquement devait se porter 
sur le même point par Tarroyo de Gocong en partant 
de la rivière de Bien-hoà ; le commandant de la Re- 
nommée avec ses embarcations faisait un mouvement 
analogue en partant de Saïgon et de l'arroyo situé 
près du point A. (Rach-tiêt.) 

L'attaque générale devait se faire au même mo- 
ment à un coup de canon trré par la première colonne 
lorsqu'elle approcherait de Gocong. — A sept heures 
et demie, cette position fut enlevée en un instant. On 

(t) Village de la province de Bièn-hoà, 



LA GOCHINCHINB. 129 

y laissa quelques compagnies de chasseurs à pied, et 
le commandant Lebris avec les compagnies de débar- 
quement et une partie de la colonnç du commandant 
• Comte se rabattit sur les batteries de la rive droite du 
fleuve de Biên-hoà pour les prendre à revers. Les forts 
soutenaient une vigoureuse canonnade contre les na- 
vires embossés sous les ordres de M. Harel, lieute- 
nant de vaisseau ; une canonnière, Tii Zarme, capi- 
taine Sauze, reçut à elle* seule cinquante-quatre 
boulets. Aussitôt que les batteries furent menacées 
d'une attaque par terre, leurs défenseurs les éva- 
cuèrent précipitamment. — Les deux premiers forts 
furent enlevés au barrage, celui de gauche sauta avec 
fracas. (Détails extraits du Rapport du 19 dé- 
cembre 1861.) Les marins travaillèrent toute la nuit 
à se frayer un passage jusqu'à Biên-hoà en coupant 
les barrages tandis que M. Manen, ingénieur hydro- 
graphe, sondait et balisait les passes. 

Le lendemain au jour pendant que le commandant 
Lebris prenait possession des forts et faisait continuer 
la destruction des barrages, la colonne Comte se por- 
tait sur le camp de Mihoà devant lequel la colonne 
Domenech-Di^go s'était tenue en observation ; à huit 
heures du matin l'infanterie de marine, ayant les es- 
pagnols à sa gauche, abordait le centre de Tennemi 
dissimulé dans des fourrés et protégé par des pierriers 
et par de petits canons pendant que les chasseurs ar- 



130 LÀ GOGHINGHINE. 

rivaient du côté de Gocong et menaçaient sa droite ; 
en même temps cinquante cavaliers étaient lancés 
sur ^sa gauche. — Les Annamites, saisis de panique, 
s'enfuirent en désordre et repassèrent la rivière pour- 
suivis par nosxîolonnes. 

L'amiral prit alors les dispositions nécessaires pour 
transborder les troupes sur la rive gauche du fleuve. 
Lui-même se rendit avec VOndine et la canonnière du 
capitaine Jonnart en face de la citadelle qui était 
masquée par des arbres; on ne voya^ que son mât de 
pavillon. Les deux navires reçurent trois décharges 
d'artillerie qui n'atteignirent personne; mais au troi- 
sième coup de la canonnière, le feu de l'ennemi cessa et 
un vaste embrasement apparut au dessus de lacitadelle. 

Le lendemain seulement (16 décembre) les troupes, 
ayant été débarquées sur la rive gauche, occupèrent la 
place qui avait été évacuée précipitamment. Malheu- 
reusement on n'était pas arrivé à temps pour prévenir 
l'assassinat de plusieurs'chrétiens qui furent brûlés vifs 
dans leurs prisons par nos barbares adversaires. 

Cette rapide campagne nous avait coûté deux hom- 
mes tués et quelques-uns blessés par le feu de l'ennemi. 

L'amiral se dirigea immédiatement par mer avec les 
troupes de débarquement et un détachement 
espagnols (ra&teaifr de to Cochinchine^ Cortambertet 
de Rosny) vers la citadelle de Baria où les manda- 
rins essayaient de rallier les débris de leur armée. 



LA COCSHINCHINB. 131 

L'amiral, secondé par le commandant Coupvent- 
Desbois, capitaine de vaisseau, tourna le camp ennemi, 
fit surprendre une tête de pont qui était gardée sur ses 
derrières et y plaça deux compagnies de fusiliers pour 
la nuit. A neuf heures du soir, ce détachement isolé au 
delà d'un marais fut vigoureusement attaqué et eut un 
homme tué; mais il soutint vaillamment le choc et resta 
maître du terrain. C'était une diversion des troupes 
annamites qui effectuaient leur retraite au même 
moment. En entrant dans le campement ennemi, 
an trouva environ trois cents chrétiens brûlés vifs 
dans une prison où ils avaient été enfermés; quelques- 
unes de ces malheureuses victimes purent être arra- 
chées aux flammes et ne survécurent pas à leurs bles- 
sures. — Certains chefs annamites, touchés de com- 
passion, avaient ouvert avant de fuir une autre prison 
remplie de chrétiens, contrairement aux ordres de 
leurs mandarins; ils les avaient ainsi arrachés à une 
mort affreuse. 

Pendant dix jours, on poursuivit les divers détache- 
ments deTarmée annamite en les délogeant successi- 
vement de tous les villages situés entre Baria et la 
frontière orientale de la province. Cent jonques qui 
ravitaillaient l'ennemi le long de la côte furent brûlées 
par notre flottille ; le Norzagaray, capitaine Lespès, 
en détruisit vingt-cinq dans la baie de Phan-ri. 

D'après les renseignements parvenus au quartier- 



132 LA GOGHINGHINE. 

général, l'ennemi avait perdu quinze cents hommes 
dans toutes ces rencontres et il ne s'était rallié qu'à 
Cou-mi dans la province de Binh-tuân sous les 
ordres des Nguyên-tri-phuong qui avaient reçu quel- 
ques renforts de Hué. 
C'est pendant l'expédition de Baria que le bandit 

Phu-Cao fut pris et exécuté à Mitho. Ce rebelle avait 
attaqué près de Caï-Iaï un détachement de soixante 
hommes envoyés en reconnaissance parM. lecapitaine 
de vaisseau Desvaux, commandant supérieur de la pro- 
vince. (( Au moment où les Annamites chaudement 
« reçus venaient d'être mis en déroute, M. Kieunier, 
a lieutenant de vaisseau, aperçut Phu-Cao dans son 
« palanquin, un seul de ses porteurs l'accompagnait, 
« les autres avaient fui en désordre. Phu-Cao (1) leur 
« avait ordonné de le précipiter dans un ravin plutôt 
« que de le laisser prendre par les Français. Son der- 
« nier serviteur faisait tous ses eflforts pour lui obéir ; 
« M. Rieunier l'abattit d'un coup de revolver et s'em- 
€ para du lépreux immonde. Il fut amené à Mitho. » 
(Extrait du Tableau de la Cochinchine par Cortambert 
et de Rosny.) 

L'amiral fit occuper solidement Bién-hoà, Baria et 
le cap Saint-Jacques où il ât commencer la construc- 
tion d'un phare de premier ordre par M. Maucher, in- 
génieur colonial. — Une canonnière stationnée dans le 

(1) La férocité de ce chef lui avait fait donner par les indigènes 
le surnom de « ong-cop, le tigre. <• 



Là GOGâlNCâlNË. 133 

Cua-lap fut chargée de surveiller les entrées du fleuve. 

H voulut faire alors dans la province de Biên-hoà 
une première expérience du système d'administration 
qu'il préférait, en chargeant des fonctionnaires anna- 
mites de représenter l'autorité supérieure vis-à-vis des 
populations indigènes. Les Fiançais occupaient trois 
localités, le chef-lieu Biên-hoà, Thu-dâu-môt et Baria. 
Deux officiers placés sous les ordres du commandant 
de la province portaient le titre d'inspecteurs des 
affaires indigènes et avaient pour mission de sur- 
veiller les actes des huyêns ou préfets annamites 
chai'gés de la police, de l'administration et de la ré- 
partition des impôts dans leurs arrondissements (dé- 
pêche du 30 janvier). 

Malgré le soin que l'on prit de rechercher des 
hommes intelligents et capables parmi les Annamites 
pour occuper ces postes de confiance, on ne trouva pas, 
comme on pouvait le prévoir au lendemain de la con- 
quête, des individus susceptibles d'exercer dignement 
vis-à-vis de leurs compatriotes les pouvoirs si consi- 
dérables quileur étaient conférés. Les meilleurs de ceux 
qui furent misa l'essai vivaient retirés au fond de leurs 
postes fortifiés, laissant les populations se débattre 
comme elles pourraient contre les exigences des autori- 
tés militaires et contre les sollicitations des rebelles. 

La construction des lignes télégraphiques fut en 
même temps poussée avec activité. C'est avec des 



134 LA ÔOGHlKGâlNfi. 

pçines infinies que le réseau atteignit d'abord Gholoii) 
Bién-hoà, Baria, et le cap Saint- Jacques. Les em- 
ployés de ce service montrèrent un dévouement et un 
courage à toute épreuve en accomplissant vigou- 
reusement toutes les exigences de leur profession sous 
le climat de la Cochinchine. 

La ferme d'opium fut adjugée pour la première 
fois le 20 janvier 1861 au prix de 91,000 piastres 
(environ 500,000 francs), qui parut alors fort élevé 
(elle est arrivée au chiffre de 2 millions et demi). La 
création de cette source de revenus a été l'objet des 
vives critiques de nos théoriciens humanitaires. 

Ce ne sont pas les Français qui ont introduit l'a- 
sage de Topium en Cochinchine, il . existait avant 
notre arrivée et il s'y maintiendra malgré tous les 
efforts que nous pourrions tenter pour le faire dis- 
paraître. 

Le seul moyen d'en restreindre l'abus était de 
frapper d'un impôt élevé cette substance nuisible que 
ni lès Chinois, ni les Anglais, ni les Hollandais n'ont 
pu bannir de leurs territoires. Les individus qui en 
usent en Cochinchine sont les Chinois et les riches 
annamites ; un fimieur ordinaire arrive bien vite à ea 
consommer pour une piastre par jour ; ce narcotique 
n'est donc pas à la portée de toutes les bourses, et ses 
ravages ne sévissent que sur une partie restreinte de 
la population. Un des motifs pour lesquels on ne 



LÀ GOGâlNGHlHB. 135 

saurait l'interdire brusquement, si la mesure était 
praticable néanmoins, c'est que les individus adonnés 
à l'usage de l'opium ne peuvent cesser d'en fumer 
sans courir des risques sérieux pour leur santé et 
même pour leur existence. A Saigon, des Annamites 
prisonniers, qui avaient cette habitude, devinrent 
gravement malades parce quilà n'avaient pas d*o-* 
pium. A rheure où ils se livraient à leur défaut fa- 
vori, ils étaient tombés dans un état de faiblesse 
excessive qui, pour quelques-uns, alla jusqu'à la perte 
complète de leur connaissance. 

Cette passion est comme toutes les autres : elle 
produit des ravages terribles sur ceux qui s'y livrent 
avec excès, mais elle a une action très-modérée sur 
les fumeurs ordinaires. Plusieurs Chinois et indi- 
gènes, connus par leurs qualités et par leur intelli- 
gence, fument de l'opium depuis de longues années 
sans que leurs facultés aient paru en souffrir. 

En établissant une ferme de l'opium, le gouverneur 
français eut un moment la velléité d'établir une ferme 
des spiritueux, institution de même nature qui existe 
dans plusieurs colonies étrangères voisines. Non- 
seulement le fermier paie une redevance considérable, 
mais encore il est chargé d'empêcher l'introduction 
I des liqueurs spiritueuses falsifiées et reconnues dan- 
1 gereuses. Peut-être cette ferme aurait-elle pu pré- 
; server la vie de beaucoup d'hommes; elle fut modifiée; 



1^ LA GOGHINGHINE. 

puis supprimée et remplacée par un impôt puremen t 
fiscal, la patente ou licence sur les débits de bois- 
sons. Son existence, naturelle dans une colonie an- 
glaise ou hollandaise, ne pouvait être maintenue chez 
nous à cause du tort qui aurait pu en résulter pour 
Tune de nos industries spéciales. 

Tout en donnant ses soins à la création de nos 
ressources financières, l'amiral Bonard faisait prépa- 
rer le tracé définitif de Saïgon. Il entreprit également 
d'organiser un corps solide de troupes indigènes. 

Chaque province, d'après ses projets, devait fournir 
un bataillon de 900 hommes. 

Ce corps nouveau, qu'il était facile de recruter en 
appliquant la loi annamite sur la matière, ne put ja- 
mais être constitué complètement ni par suite rendre 
tous les services que l'on devait en attendre malgré 
le zèle des officiers d'élite qui furent chargés de l'or- 
ganiser. — Au lieu de lui donner des règlements spé- 
ciaux conformes aux mœurs et aux besoins des Anna- 
mites, on s'efforça d'assujettir les indigènes aux 
habitudes de nos soldats. — Il en résulta une grande 
répugnance de la part des gens aisés à laisser leurs 
enfants venir dans nos rangs. 

Les Annamites, comme la plupart des Asiatiques, 
se marient de bonne heure, à vingt ans au plus tard. 
C'est une nécessité, conforme d'ailleurs aux plus 
saines prescriptions de la morale, dans un pays où 



LA COCHINCHINE. 137 

l'adultère a toujours été puni de pénalités rigoureuses. 
— Les soldats que fournissent les villages sont donc 
tous mariés et la plupart soutiens de famille, surtout 
s'ils sont pris parmi les inscrits dans la classe aisée 
de la population, ou dû moins parmi les individus qui 
vivent régulièrement. 

Autrefois ils servaient dans leurs provinces pendant 
un an ou deux, recevaient des congés fréquents, de 
un mois sur deux ou au moins sur trois, et leur ser- 
vice achevé, ils rentraient dans leurs foyers. Ils 
étaient rarement casernes. — Lorsqu'ils allaient trop 
loin et ne pouvaient exceptionnellement vivre avec 
leurs familles, les villages se chargeaient de nourrir 
leurs femmes et leurs enfants. Pendant ses absences 
du corps, le soldat, redevenu citoyen, relevait des au- 
torités civiles. Il ne recevait que sa ration du gou- 
vernement et une ligature (un franc environ) par 
mois ; le village l'habillait et lui fournissait un com- 
plément de solde dont la plus grande part étaitdestinée 
à l'entretien de sa famille. 

Avec la passivité qui caractérise les Asiatiques, les 
recrues se soumirent sans murmurer à nos exigences. 
Un grand nombre s'habituèrent à la vie de la caserne; 
ceux qui regrettaient trop leurs villages et leurs fa- 
milles désertèrent et furent remplacés par les soins 
des conseils municipaux qui, au moyen de quelques 

sacrifices d'argent, fournirent des volontaires n'ap- 
T. I. 8 



138 LA COCHINCfllî^Ë. 

partenant pas à leurs communes. — Les Annamites 
restés au service se détachèrent de leurs usages natio- 
naux, abandonnèrent la vie de famille et devinrent 
peu sympathiques à leurs compatriotes qui redou- 
taient leurs allures bruyantes au sein des villages. 

Ces premiers essais d'organisation administrative 
furetit donc à peu près infructueux; car on ne pouvait 
surveiller efficacement les populations qu'au moyen 
de fonctionnaires européens, les seuls agents qui 
pussent inspirer de la confiance et au gouvernement et 
aux indigènes. On ne pouvait non plus créer utilement 
un corps auxiliaire annamite sans avoir soin de lui don- 
ner des règlements spéciaux en rapport avec la manière 
de vivre et avec les usages des gens du pays. Il aurait 
fallu rendre en même temps ces nouveaux soldats dé- 
voués à la France et sympathiques aux populations. 

Plus tard, éclairés par l'expérience, les successeurs 
de l'amiral Bonard s*efîorcèrent de remédier, dans la li- 
mite des pouvoirs qui leur étaient accordés, aux erreurs 
qui furent commises dans le principe et qui étaient 
des causes d'affaiblissement pour l'autorité française ^ 

Les travaux d'organisation, de construction et d'é- 
tudes sur la colonie étaient poussés avec une ardeur 
fiévreuse. 

1. Par une dépêche du 9 avrit 1862, Tamiral Bonard disait que 
• l'organisation des milices serait préférable à celui d'un bataillon 
indigène à laquelle il consacrait cependant tous ses efforts.» 



LA COCHINCHINE. 139 

On augmentait les hôpitaux, on construisait un 
gouvernement, des logements pour les troupes et les 
officiers, une imprimerie, une église ; Tamiral, qui 
suivait lui-même tous les détails de l'administration 
d'une colonie dont tous les établissements étaient à 
créer, avait constaté qu'un bassin de radoub serait 
trop long et Jrop dispendieux à creuser dans les ter- 
rains vaseux qui avoisinent le fleuve. 11 demanda en 
Europe Tenvoi d'un dock flottant en fer. Il proposa 
aussi la construction d'un phare sur Poulo-Condor; ce 
travail, qui n'a pas encore été entrepris, a été demandé 
bien souvent depuis par les navigateurs. 

Le 10 mars 1862, un épouvantable sinistre vint jeter 
le deuil parmi le corps expéditionnaire. La chaloupe 
canonnière 25 fit explosion au moment où elle venait 
de quitter la rade de Mitho avec une compagnie de 
soldats passagers à bord. De prompts secours furent 
envoyés sur le lieu de la catastrophe ; trente-cinq 
hommes périrent dans le fleuve, dix-sept furent blessés 
grièvement. 

Cependant le gouvernement annamite n'avait pas 
perdu tout espoir de nous chasser. N'osant plus ris- 
quer ses troupes en rase campagne contre les nôtres, 
il fit enrôler dans les bandes rebelles qui parcouraient 
le pays tous les habitants valides des campagnes. 
Chaque indigène, suivant sa position, était porté 
comme soldat ou comme chef sur des listes manus- 



140 LA COCfflNCHINE. 

crites par des agents secrets qui les faisaient circuler 
ensuite dans les villages en indiquant verbalement des 
époques et des endroits de ralliement. On se soumettait 
en tremblant à ces ordres qui étaient censés venir du 
roi lui-même et ceux qui hésitaient à les exécuter 
couraient le risque d'être enlevés et mis à mort par des 
émissaires qui, pour la plupart, restaient inconnus. , 
Le plus grand nombre des anciens soldats de la pro- 
vince de Saigon étaient rentrés dans leurs communes 
après la déroute de Khi-hoà. Comme tous leurs com- 
patriotes, ils désiraient vivre en paix, cultiver leurs 
champs et ne plus s*exposer aux terribles effets de nos 
moyens de destruction pour une cauçe qu'ils consi- 
déraient comme abandonnée par les puissances d'en 
haut. Plusieurs d'entre eux avaient été levés plus tard 
comme matas (gardes de police) ou bateliers par les 
directeurs des affaires indigènes et ils avaient servi 
fidèlement leurs nouveaux chefs. Ils étaient partis avec 

la même obéissance passive lorsqu'on les avait ap- 
pelés pour le recrutement du bataillon indigène de 
Saïgon dans les rangs duquel ils se battirent vaillam- 
ment contre leurs compatriotes insurgés au nom de 
leur ancien maître commun. Ce n'était le plus sou- 
vent qu'à regret et contraints par la force que les An- 
namites du peuple prenaient part à la révolte contre 
nous, car les chefs révoltés n'étaient point à leurs 
yeux les représentants de l'autorité légale. 



LA COCHINGHINE. 141 

Pour les maintenir dans ces dispositions, il aurait 
fallu exercer une surveillance active et continuelle 
sur les populations en laissant auprès d'elles des stgents 
sûrs et dévoués qui ne pouvaient être à ce moment 
que des officiers français choisis parmi les plus ca- 
pables. Malheureusement l'amiral, incomplètement 
renseigné, voulut poursuivre l'application rigoureuse 
du système qu'il avait voulu inaugurer en concentrant 
nos forces et en administrant le pays au moyen de 
chefs indigènes responsables. Le 1" mars 1861; il fit 
évacuer les postes de Go-cong, Gho-gao, Gia-thanh et 
Cai-bé, et il retira les officiers qui avaient été chargés 
d'administrer les arrondissements de Cangioc (Phuoc- 
loc) Tan-an et Tan-hoa. Un huyên annamite s'installa 
à Cangioc sous la protection d'un de nos navires; mais 
les huyêns désignés pour Tan-an et Go-cong ne purent 
s'établir dans les chefs-lieux de leurs arrondissements 
qui furent occupés ouvertement après le départ de nos 
troupes par des détachements de rebelles. En aban- 
donnant les centres de l'administration, nous cessions 
d'être aux yeux du peuple en possession légale et ef- 
fective du pays. 

Pour bien apprécier l'effet de cette mesure, il faut 
se rappeler que chacun de ces points avait été l'objet 
d'efforts persévérants pour en faire des centres actifs 
de domination et d'influence sur les campagnes envi- 
ronnantes. Un grand nombre d'indigènes, confiants 
T. I. 8. 



142 LA COCHINCHINE. 

dans notre protection, étaient venus se fixer auprès de 
nos postes et avaient nettement embrassé notre cause. 
A Gocong notamment, les habitants du village nous 
avaient servis fidèlement et étaient exposés aux plus 
terribles représailles. Le jour du départ des Français 
de cette localité, 460 habitants (sur 600) montèrent 
dans des barques et vinrent se réfugier à Saigon où 
ils vécurent auprès de la ville jusqu'en 1863, époque 
à laquelle ils purent retourner dans leurs foyers dé- 
vastés. 

Quan-Dinh, qui avait été tenu en échec dans ce 
pays depuis 1861, détruisit toutes les maisons de ceux 
qui avaient vécu auprès des Français, rasa les pagodes 
où nos troupes avaient habité et fit construire à la 
place un petit fort solidement retranché. Il fit aussi 
mettre à mort un ou deux anciens notables du village 
malgré leur soumission et leurs prières. 

Dès lors, les chefs de l'insurrection, établis ouverte- 
ment sur quelques points importants, circulèrent li- 
brement dans les villages avec des escortes nom- 
breuses ; ils organisèrent publiquement des compa- 
gnies et des régiments, postèrent des détachements 
sur les routes fréquentées, firent lever des contribu- 
tions, et ils annoncèrent partout notre prochain départ 
Sur la route de Cholon à Mitho avant d'arriver au 
Benluc, 500 hommes campés sur les rives laissaient 
passer nos embarcations de guerre, mais ils levaient 



LA COGHINGHINE. 143 

un tribut sur les barques de commerce et ils se prépa- 
raient à nous interdire la circulation, 

A cette époque durent adressés au gouverneur plu- 
sieurs travaux concernant Tétablissen^ent de nos re- 
cettes. Ces rapports dont les plus importants avaient 
été rédigés par MM. Boresse et Lamaille, lieutenants 
de vaisseau, attachés à l'administration civile depuis 
l'occupation de Saïgon, avaient été établis avec un 
soin minutieux d'après les perceptions effectuées par 
les Français, et d'après les anciens impôts existant 
précédemment sous les Annamites. 

Au 1*' février 1862, les recettes faites à Saïgon depuis 
le !•' février 1861 avaient atteint les chiffres suivants : 

Droits d'ancrage. . . . 15,281 50 (piastres au taux 
Opium . 32,259 82 de 5 fr. 55). 



Patentes ...... 


345 


Loyers de maisons . . • 


721 42 


Amendes diverses . . . 


1,761 08 


Vente de vieux matériaux. 


334 74 


Ferme dés jeux .... 


1,800 00 


Recettes diverses non clas- 


< 


sées : 


1,041 '13 


Total . . . 


53.544 69 e: 



Ces recettes ne comprenaient, on le voit, aucun im- 
pôt direct ni sur les terrains ni sur les habitants. 

On n'avait pas encore vendu les terrains à bâtir 
dans la ville. Le premier plan de notre chef-lieu, pré- 
paré en 1861, d'après les routes tracées autrefois par 



144 LA GOGHINGHINE. 

les Annamites, parut trop restreint dans ses dimen- 
sions à l'amiral Bonard^ Il comprenait 10,158 mètres 
de rues n'ayant que 10 mètres de large et 1,494 
mètres de quais, donnant 17,000 mètres de façades; 
la surface des rues aurait été de 20 hectares et demi, 
celle des canaux de 5 hectares et demi, celle des ter- 
rains à bâtir de 53 hectares, sur une surface totale de 
79 hectares comprise entre le fleuve, les rues Isabelle 
et Tarroyo de l'ancienne citadelle. 

D'après le plan qui fut adopté définitivement, on 
pouvait vendre, comme terrains à bâtir une surface à 
peu près égale à celle de l'ancien plan tout entier et 
en imposant ces propriétés d'une rente moyenne de 
2 cents (0,02 de piastre), on comptait obtenir une, 
recette annuelle de 16,000 piastres sous le titre de 

rente foncière ; 
ohprévoyaitenplus: 15,000 droits d'ancrage (réduits 

à 1 piastre par tonneau, 
ils avaient été de 2 pias- 
tres dans l'origine) ; 
91,000 ferme d'opium, recette 

assurée ; 
12,000 ferme des jeux ; 
20,000 ferme des spiritueux ; 
10,000 amendes. 



Total. 164,000 ou 910,000 francs. En y 



\ 



LA COCHINGHINE. 145 

ajoutant les patentes des maisons de commerce, les 
droits d'enregistrement et de mutation, la cote person- 
nelle des Chinois (de 2 piastres ou 11 fr. 50 par tête), 
l'impôt sur les barques et autres taxes établies sous le 
gouvernement annamite, on pensait dépasser la somme 
de un million. L'impôt sur les récoltes de la province 
de Gia-dinh consistant en un prélèvement de 200,000 
mesures de riz décortiqué (la mesure de 40 litres) et 
au taux de 5 francs était évalué à un million, A di- 
vers titres on pouvait retirer de la population de la 
province estimée à 300,000 âmes, 4 ou 5 francs par 
tête. On pouvait exiger d'eux en effet la somme affec- 
tée par les villages à l'entretien des soldats, elle va- 
riait, suivant les localités, entre 60 et 100 francs par 
homme, l'impôt des corvées en argent ou en nature, 
la capitation (2fr. par inscrit).... 

L'arrondissement de Bien-hoà, dont le recensement 
avait pu être fait à cause de son peu d'étendue, com- 
prenait 33 villages, 25,000 âmes et donnait comme 
impôt annuel 50,000 mesures de riz valant 250.000 
francs. C'était, il est vrai, un des mieux cultivés. 

On pouvait d'autant mieux compter sur ces recettes 
qui auraient représenté une somme de près de trois 
millions pour Saigon et la province de Gia-dinh, que 
les cultivateurs ne se plaignaient point des suites de 
la guerre ; le prix de leurs récoltes s'étant élevé de 
1 ligature, la mesure, à 3 en 1861 et à 5 en 1862, ils réa- 



146 LA GOGHINGHINE. 

lisaient de beaux bénéfices, tandis q<^e les autres pro- 
vinces de l'Empire, le Binh-dinh par exemple, souf- 
fraient beaucoup du blocus mis par les Français sur 
leur commerce maritime. Le riz coûtait dans cette 
contrée 8 francs la mesure, et les sauvages mois qui 
vivent dans les forêts de l'intérieur, enhardis par la 
détresse des Annamites, venaient piller les villages 
jusqu'au bord de la mer. 

Nota. — L'amiral, en signalant les premiers résul- 
tats des études faites sur les recettes probables de la 
colonie, constatait, à la date du 13 mars 1862, que la 
capitalion ne pourrait être perçue que dans une partie 
de la province de Giadinh . Dans une autre dépêche 
du 28 mars il disait : a à part la province de Bien- 
hoâ qui est entièreipent pacifiée, toutes les autres exi- 
gent des réformes et des soins incessants pour les ra- 
mener à l'ordre. La piraterie infeste les provinces de 
Giadinh et de Milho, plusieurs centres de révolte 
existent dans ces deux provinces. La prise de Vinh- 
long et des Micuî fera tomber ces résistances. » 

Les recettes ainsi évaluées furent réduites en 1862 
et 1863 aux simples revenus indirects perçus à Saigon; 
la situation insurrectionnelle des campagnes ne per- 
mit pas de lever les autres impôts jusqu'en 1864, 
époque A laquelle ce travail préparatoire servit de 
point de départ à l'établissement de notre premier 
budget régulier. 



LA COCflmCHlNË, 147 

Le !•' mars, Poulo-Condor fut rendu à son an- 

» 

cienne destination et fut converti en pénitencier. Il y 
fut envoyé un premier convoi de 50 malfaiteurs. La 
situation isolée de cet îlot permettait d'y garder en 
toute sécurité les détenus dont la présence aurait été 
dangereuse au sein de la colonie. 

L'amiral ne voulait point laisser subsister plus 
longtemps le foyer d agitations révolutionnaires établi 
à Vinh-long d'où une foule d'émissaires se détachaient 
à chaque instant, pour aller répandre le trouble et la 
désolation sur notre territoire. Le 20 mars 1862, il se 
présenta avec une flottille de il canonnières et avisos 
portant près d'un millier d'hommes devant cette place. 
II mit à terre, au point dit les Tuileries, à une lieiie 
environ au sud-est de ia citadelle, les troupes et les 
corps de débarquement commandés par M. le colonel 
Reboul. Le 23, ces troupes franchirent deux arroyos 
profonds sous le feu de l'ennemi et parvinrent à cinq 
heures du soir en vue des batteries situées à l'est de 
Vinh-long, lesquelles avaient engagé un violent 
combat d'artillerie avec les canonnières. Les batteries 
de l'ouest étaient attaquées par une division de la 
flottille qui cessa le feu pour ne pas gêner le mouvement 
des troupes. A la nuit, après un combat de sept 
heures, toutes les batteries étaient éteintes et on les fit 
occuper; la citadelle seule tenait encore Le 22, au 
jour, les troupes y entraient sans résistance. On put 






148 LA COGHINCHINE. 

délivrer quelques chrétiens prisonniers et sauver les 
bâtiments que les fuyards avaient essayé d'incendier. 
Un matériel considérable tomba entre nos mains. 

Pendant ces opérations, un simulacre d'attaque 
.avait eu lieu contre Mitho, il fut aisément re- 
poussé. 

Une autre expédition fut immédiatendent dirigée 
sur Micui. De vastes retranchements en terre avaient 
été élevés dans une plaine marécageuse hors de portée 
de Tartillerie de nos canonnières. Le colonel espagnol 
Palanca, commandant en chef et ministre pléni- 
potentiaire au nom du gouvernement espagnol, di- 
rigea cette opération de concert avec M. le com- 
mandant Desvaux, chargé du commandement de la 
province de Mitho. Les Annamites fuirent délogés de 
toutes leurs positions, et le colonel revint à Saigon 
par terre en suivant la route royale de Hué à Mitho, 
voie importante que les Français commençaient à faire 
réparer. 

De nombreuses reconnaissances étaient faites jour- 
nellement dans les environs de Saigon, de Cangioc et 
de Cholon pour chasser les bandes rebelles qui exploi- 
taient le pays et inquiétaient nos convois. Le 15 avril, 
la partie de la ville chinoise qui est située au sud du 
canal fut brûlée pendant la nuit et plusieurs barques 
chargées de rebelles ne craignirent pas de passer sous 
le feu de nos hommes qui étaient postés sur la rive 



LA COCHINCHINE. 149 

nord. Des colonnes expéditionnaires parcoururent 
rapidement les villages voisins les plus importants 
afin d'empêcher l'ennemi de s'y organiser. Mais elles 
n'allèrent point jusqu'à Gocong où Quan-Dinh con- 
tinuait à se fortifier. 

A la fin. d'avril, on découvrit une tentative d'em- 
poisonnement commise à Saïgon sur les commissaires 
de la marine. Deux domestiques chinois avaient jeté 
à plusieurs reprises différentes de l'arsenic dans leurs 
plats. Ces individus furent interrogés et dirent avoir 
reçu une barre d'argent chacun (lingot de la valeur 
de 16 piastres environ) pour commettre ce crime. Un 
mandarin qui avait couché au village de Phu-nhuân, 
près de la ville, avait été l'instigateur de cet assassinat. 
Lés notables du village, qui avaient été ses complices, 
furent condamnés à mort. L'un d'eux se tua en prison. 
On se plaignit aussi que deux Annamites avaient été 
empoisonnés chez le dôi Thiéc, un de nos partisans 
chrétien ; mais le fait ne put être constaté. 

On doit remarquer que les indigènes engagés au 
service des Européens ne se prêtèrent point à des tra- 
hisons de cette nature contre leurs maîtres, malgré 
les propositions qui probablement leur furent adres- 
sées. A cett^ époque, où le gouvernement annamite 
ne reculait devant aucun moyen pour nous atteindre, 
presque tous les fonctionnaires étaient servis par des 
domestiques indigènes. 

T. I. 9 



150 LA GOCHINCHINE. 

Le 13 mai 1862, le nouveau plan de Saigon, dû à 
M. le colonel du génie Cofifyn, fut publié. Établi sur 
des proportions exagérées peut-être, pour une ville de 
500,000 âmes, il était parfaitement conçu en vue 
d'une circulation facile et d'une bonne aération de la 
nouvelle cité. Les rues devaient avoir 20 mètres de 
large et les quais quarante. Le 19 mai commença la 
vente aux enchères publiques de 84 lots représentant 
environ la vingtième partie de l'ancienne ville, la 
recette s'éleva à 102,000 piastres (environ 550,000 fr.). 

Quelques terrains atteignirent des prix élevés; ils 
avaient déjà en effet une grande valeur qui s'est main- 
tenue, mais qui a peu augmenté. 

La population civile de Saïgon, jusqu'alors établie 
en loyer sur les terrains de l'Etat, fit avec empresse- 
ment le placement de ses épargnes. Les résidents 
européens furent aussi entraînés à acheter par l'attrait 
que la propriété foncière exerce toujours et partout 
sur les esprits les plus sages. 

Cependant le gouvernement annamite, qui avait 
déjà repoussé tant de fois nos propositions d'accommo- 
dement, avait fini par se convaii^cre de l'impossibilité 
d'une plus longue résistance. Quoique le roi de Hué 
exerce un pouvoir absolu, il n'agit point dans les 
circonstances graves sans avoir consulté les plus im- 
portants mandarins de l'empire. On peut môme dire 
qu'il ne prend aucune décision importante sans y être 



La cochinchine. 151 

entraîné par la pression de l'opinion publique, laquelle 
se mapifeste, non dans le bas peuple, mais parmi les 
lettrés et les fonctionnaires des divers ordres. Les 
manifestations des classes élevées en faveur de la paix 
n'avaient pas échappé aux marchands chinois et aux 
indigènes qui avaient continué leur trafic entre les 
provinces annamites et les nôtres, portant de marché 
en jnarché et de port en port les nouvelles les plus 
contradictoires. Dès le mois de mai, le bruit de la 
mort du roi et celui d'une paix prochaine circulèrent 
avec persistance dans le pays. On disait que les Anna- 
mites étaient disposés à nous céder les six provinces 
du sud et à nous payer les frais de la guerre. A ce 
moment, le gouverneur, las de l'inaction et de l'inca- 
pacité des huyêns indigènes qu'il avait employés, s'en 
plaignait dans sa correspondance. 

La corvette à vapeur le forbin^ commandée par 
M. Simon, capitaine de frégate, en revenant d'une 
croisière dans le nord, lui annonça que les Annamites 
demandaient à traiter ; cette nouvelle fut une heureuse 
diversion au milieu de ses graves et nombreuses pré- 
occupations. ' 

Ce navire fut renvoyé à Tourane. Le 26 mai il 
rentrait à Saigon, ayant à la remorque la corvette 
annamitç VAigle-des-Mers, vieux bâtiment à voiles 
sur lequel étaient embarqués les envoyés de S. M. le 
roi Thu-duc. Avant leur dépjU't, le gouvernement 



152 LA COCHlNCHlNfî. 

de Hué avait versé, sur la demande du comman- 
dant du Forbirij un premier à-compte de 100,000 liga- 
tures en lingots d'argent comme gage de la sincérité 
de son intention de traiter. M. Simon, en faisant con- 
naître ces conditions au moment de son mouillage à 
Tourane, avait accordé trois jours de répit pour les 
accepter ou les rejeter. Le troisième jour, le navire 
annamite pavoisé était sorti de la rivière de Tourane, 
remorqué par une quarantaine de jonques à l'aviron, 
et il avait été dirigé lentement vers le FœMn. Des 
barques légères soudaient autour de lui' et éclairaient 
sa marche, précaution inutile dans une rade où les 
fonds sont très -réguliers. 

Le Forbin lui donna les remorques quand il fut 
derrière lui et fit route immédiatement pour Saigon. 

Les deux ambassadeurs envoyés par le roi, Phan- 
tan-giang et Lam-dui-hiép, étaient des personnages 
très-considérables de la cour ; ils reçurent à Leur 
bord la visite des principaux fonctionnaires français. 

On voyait bien à la tenue du navire que depuis 
plusieurs années déjà les flottes de guerre annamites 
n*osaient plus tenir la mer. Tout à bord était en mau- 
vais état, voiles, cordages, artillerie, et les armes étaient 
couvertes de rouille. Des soldats déguenillés armaient 
le bâtiment et servaient d'escorte aux ambassadeurs. 
Ceux-ci avaient des physionomies intelligentes et 
expressives ; ils faisaient les honneurs de leur modeste 



LA COCHINCHINE. -153 

habitation avec une dignité gracieuse. Une table cou- 
verte d'un tapis de soie était placée sur le gaillard 
d'arrière, entre deux bancs en bois sculpté. Les offi- 
ciers français s'asseyaient en face des mandarins qui 
offraient à leurs visiteurs du thé, des cigarettes et des 
fruits confits. Les ambassadeurs montraient à tous une 
figure calme et souriante ; leurs paroles étaient sym- 
pathiques ; ils exprimèrent à plusieurs reprises et en 
termes conciliants et courtois leur vif et sincère désir 
de conclure la paix. Leur attitude si prévenante se 
modifia une fois cependant. Les officiers attachés à 
l'administration présents à Saigon, MM. Boresse, 
Lamaille et Vial, lieutenants de vaisseau, ayant reçu 
ordre de les aller visiter, furent accompagnés par un 
fonctionnaire annamite très-dévoué (le doc-phu-su Ga), 
et par deux lettrés indigènes. Ces Annamites, se con- 
formant aux usages du pays, demandèrent à saluer les 
hauts mandarins devant lesquels ils se prosternèrent 
quatre fois. 

Phan-tan-giang et son collègue ne regardèrent point 
ceux qui les saluaient et ils semblèrent faire un violent 
effort pour contenir leur colère. Mais la flamme pas- 
sagère qui avait coloré leurs visages et fait briller leurs 
regards se dissipa promptement lorsqu'on leur eut 
appris que ces Annamites, qui avaient passé au service 
de la France, étaient chrétiens. Ils trouvaient l'hosti- 
lité de ces derniers toute naturelle et les considéraient 



154 • LA COCHINCflINE. 

comme des ennemis, non comme des transfuges. Mais 
ils ne semblaient pas admettre que leurs compatriotes 
pussent en arriver à servir dans nos rangs. 

Aujourd'hui même, les mandarins du roi parlent 
des habitants de la Basse-Cochinchine comme s'ils 
étaient encore les sujets fidèles et les enfants bien- 
aimés de leur souverain. 

Les. négociations menées rondement, le traité fut 
signé le 5 juin. On comptait d'abord obtenir des 
Annamites la cession des six provinces de Gia-dinh et 
le paiement d'une forte indemnité de guerre, propor- 
tionnée aux dépenses qu'avait occasionnées une cam- 
pagne de quatre années à trois mille lieues' de l'Eu- 
rope. Néanmoins on se contenta et avec raison.de 
l'abandon des trois provinces de Saïgon,Mitho et Biên- 
hoa, que nous occupions déjà, et d'une indemnité de 
20 millions de francs, payable en lingots d'argent et 
en 10 années. Vinh-long devait être rendu aux An- 
namites lorsque les populations de nos provinces, sou- 
levées par suite des ordres envoyés de Hué, seraient 
rentrées dans le devoir. 

On fut surpris de la facilité avec laquelle les Anna- 
mites, qui avaient repoussé avec tant de répugnance 
toutes nos tentatives de conciliation, en étaient venus 
à solliciter spontanément un traité dont les conditions 
durent leur sembler onéreuses. On ne saurait compa- 
rer les négocations conduites par les Asiatiques avec 



-/ 



LA COCHINCHINB. 155. 

les finesses et les délicates manœuvres de nos diplo- 
mates européens. Mais chez eux comme chez les Eu- 
ropéens, on n'abandonne jamais que ce qu'il est im- 
possible de conserver. 

Phan-tan-giang était un vieillard* de 70 ans, doux, 
insinuant, qui, malgré sa physionomie souriante, pos- 
sédait une énergie peu commune ; son compagnon,sous 
un extérieur moins séduisant, était loin d'avoii" une 
âme vulgaire. Ils déclarèrent très-franchement dans 
leurs premières conversations que Ten^pire annamite 
était aux abois et que le roi, pour sauver sa couronne, 

les avait chargés d'obtenir des conditions de paix ac- 

« 

ceptables. Cet aveu loyal était la meilleure tactique 
pour obtenir des concessions de la part d'un négocia- 
teur français. 

On sut en effet, par les indiscrétions de leur suite 
et par la correspondance des chrétiens restés dans le 
nord, que le roi de Hué avait à lutter au Tonquin 
contre un ennemi redoutable. Un aventurier nommé 
Phung, qui prétendait appartenir à la famille royale 
des Le, venait de soulever une grande partie de la po- 
pulation, s'était rendu maître de trois arrondisse- 
ments (huyêns), et, à la tête de 20,000 insurgés, me- 
naçait la capitale Ke-cho. Ce Phung (rAigle) était 
chrétien ; il avait fui à Touraneen 1858 avec quelques- 
uns de ses amis pour échapper aux persécutions qui 
redoublèrent au momeut de l'apparition de notre flotte 



156 LA COCHINCHINE. 

sur la cote. Portant le nom patronymique de Le, an- 
cienne famille royale populaire au Tonquin, il crut 
avoir le droit de revendiquer les titres et les préroga- 
tives de cette dynastie dont il se proclamait l'héritier 
légitime. Les Tonquinois ne supportent qu'avec répu- 
gnance la domination des empereurs de Hué ; la Co- 
chinchine n'est à leurs yeux qu'une colonie fondée 
autrefois par leurs ancêtres et ils ont conservé un 
véritable culte pour la mémoire de leurs anciens sou- 
verains qui vivaient à Ke-cho au milieu de leur pays. 
Les Nguyên ne sont pour eux que des étrangers et 
des usurpateurs qui les ont asservis aux Annamites de 
la Cochinchine centrale. 

Voulant exploiter ces sentiments de patriotisme, 
Phung écrivit de Tourane à quelques-uns de ses 
amis pour les informer que les Français étaient dis- 
posés à le soutenir dans ses prétentions. Ces ma- 
nœuvres furent dénoncées au commandant de Texpé- . 
dition, et Phung disparut pour se soustraire aux 
conséquences de ses imprudentes démarches. On 
n'entendit plus reparler de lui jusqu'en 1862. 

Il avait habilement profité de ce que les Anna- 
mites n'osaient plus ravitailler leurs troupes par 
mer, à cause de .nos croisières, et il avait obtenu 
l'appui de quelqiies pirates chinois qui pillaient les 
côtes et portaient des munitions aux Tonquinois 
rebelles. 



LA COCHINCHI^B. 157 

La flotte annamite avait été autrefois assez considé- 
rable. Elle se composait de jonques de guerre et de 
navires à voiles, bricks et corvettes, construits sur un 
modèle européen dans des dimensions à peu près 
uniformes. On raconte qu'en 1819, un brick français 
fit naufrage sur les bords du Tonquin et fut jugé par 
son capitaine hors d'état de reprendre la mer. Le roi, 
voulant avoir une flotte de guerre, usa d*un procédé 
semblable à celui que les Romains employèrent pour 
construire la flotte de Duilius. Il acheta la coque du 
navire 2,000 piastres et la fit . dépecer. Les pièces 
furent numérotées soigneusement et on exerça de 
bons charpentiers à les remettre en place. On en fit 
alors de semblables sur des gabarits identiques, et tous 
les ans, certaines provinces, renommées pour leurs 
excellents bois de construction, donnaient pour tribut 
un navire tout monté. 

Ces bâtiments étaient à peu près de la grandeur de 
nos anciennes corvettes transports de douze canons. 
V Aigle-deS'Mers portait 23 petites pièces de calibres 
divers dont la plupart étaient de vieilles caronade- 
européennes. 11 en reste cinq ou six aux Annamites. 
Ils sont presque toujours désarmés dans le fleuve 
de Hué. La Gloire et la Victorieuse en auraient 
fait sauter 5 en 1846 à Tourane ; il en disparut 
2 à la prise de Saigon, et les Annamites en ont 
perdu "8 ou 10 en naviguant sur leurs côtes dans 

T. u 9. 



158 LA GOGHINGHINE. 

gereuses, surtout pour des marins aussi peu instruits 
qu'expérimentés. 

Depuis quelques années, le roi de Hué renonce à la 
marine à voiles ; il a acheté trois ou quatre bâtiments 
à vapeur dans les ports de Chine, et il tâche d*en tirer 
parti en les faisant naviguer le long de la côte. 
^ Le traité de 1862, arraché à l'impuissance du 
gouvernement annamite, fut un, ^grand succès pour 
Tamiral Bonard ; il constatait le redressement de 
torts anciens et nombreux, la réparation d'injures 
graves que les rois de Hué avaient osé se permettre 
envers la nation française. 

L'amiral envoya immédiatement son chef d'état- 
major, M. le capitaine de frégate de Lavaissière de 
Lavergne, soumettre cette convention à la ratification 
de l'empereur Napoléon. M. le chef de bataillon Olabe, 
chef d'état-major du colonel Palanca, embarqua en 
même temps sur VÉcho pour remplir une mission 
identique auprès de la reine d'Espagne. 

L'Écho^ commandé par M. Ganteaume, oflBcier 
d*un rare mérite, possédait une excellente machine 
et une vitesse exceptionnelle ; tout faisait présager une 
traversée rapide à ceux qui apportaient en Europe cette 
bonne nouvelle. 

Mais ils subirent un retard considérable qui en- 
traîna la perte regrettable de M. de Lavaissière. 
Cet ofiftcier supérieur, déià connu nar Tériergie 



LA COCHINCttlNE. 159 

et l'habileté dont il avait fait preuve lors du 
naufrage du Dur oc ^ exigea que VÉcho suivît la route 

directe de Pointe-de-Galles à Aden, au lieu de des- 

* 

cendre d'abord vers Téquateur et de suivre le premier 
parallèle jusqu'à la côte d'Afrique ; cette route était 
déjà adoptée par les paquebots anglais pendant la 
mousson du sud-ouest, afin d'éviter la grosse mer qui 
règne pendant cette saison entre les Maldives et So- 
cotora. 

Les paquebots qui faisaient le service sur cette 
ligne n'avaient alors que de faibles machines pour la 
plupart, et l'expérience n'avait pas encore démontré 
que les navires les plus rapides ont intérêt à allonger 
leur route afin de naviguer dans des eaux relativement 
calmes plutôt que d'affronter une tempête constante. 
M. de Lavaissière espérait que l'iÉc/iO franchirait sans 
peine la grosse mer qui, d'après certains naviga- 
teurs, n'existait que sur une zone assez restreinte, et 
qu'ensuite il rencontrerait des temps maniables. 

Il est difficile de se faire une idée de la violence et 
de la persistance du vent et de la mer à cette époque 
de l'année dans ces parages. VÉcho, malgré ses 
grandes qualités, tomba souvent à quatre nœuds, et 
n'atteignit Socolora qu'après avoir brûlé tout son com- 
bustible. Le sultan de Socotora ne consentit à livrer 
du bois au malheureux navire 'que moyennant de 
l'argent comptant, et ne voulut jamais accepter de 



160 LÀ GOGHINGHINË. 

traites sur le gouveraemeut fiançais. On n'était qu'à 
une journée d'Âden, si on avait eu du combustible ; 
mais, faute de numéraire pour le payer, il fallut ap- 
pareiller à la voile et aller vent arrière à Bombay 
chercher du charbon. On mit huit jours dans ce port 
à embarquer trois cents tonnes de charbon à cause de 
la grosse mer, eton eut ensuite à remonter péniblement 
contre la mousson pour atteindre Socotora et Aden, 
après avoir perdu près de un mois sur une traversée 
qui devait être de trente jours. 

En arrivant à Aden, le commandant de Lavaissière 
succomba à un coup de sang avant d'avoir pu apprendre 
la nouvelle de sa promotion au grade de capitaine de 
vaisseau. Ce fut le capitaine Ganteaume qui, après 
avoir mouillé à Suez le 1 2 août, alla s'embarquer à 
Alexandrie sur le Canada j commandant de Rostâing, 
pour porter le traité à Paris. Il arriva à Toulon le 24 
août. Son voyage avait duré plus de 70 jours ; mainte- 
nant les paquebots et les transports le font en moins 
de 40 jours. 

Ce traité, si fatal au commandant de Lavaissière, 
devait être pour les Français et les Annamites le pré- 
texte de nombreux conflits. Une convention de cette 
importance n'a de valeur qu'autant qu'elle est exécu- 
tée rigoureusement et sans arrière-pensée par les 
deux parties contractantes. 

Dans la circonstance, les Annamites avaient cédé 



LA COCHINGHINE. 161 

à la force, des armes ; mais ils ne pouvaient manquer 
d'éluder leurs engagements par tous les moyens, sur- 
tout par ceux qui ne compromettraient point leur gou- 
vernement. 

L*amiral Bonard, qui avait précédemment stipulé 
que Vinh-longne serait rendu qu'après la pacification 
complète de notre territoire, s'était privé du moyen 
de connfiître exactement les dispositions des Anna- 
mites en supprimant les officiers qui remplissaient les 
fonctions de directeur des affaires indigènes au milieu 
des populations ; il s'était isolé du pays au moment où 
nos anciens adversaires, ne voulant plus recourir à la 
force ouverte contre nous, ajlaient changer de tac- 
tique, en agitant sourdement les esprits contre la 
France, afin de rendre notre gouvernement impos- 
sible. 

Aujourd'hui bien des révélations sont venues, les 
unes après les autres, porter la lumière dans les ma- 
chinations ténébreuses que nos ennemis entreprirent 
afin de nous faire évacuer l'Indo-Chine. Si, malgré 
l'habileté de leurs trames, elles ont échoué au mo- 
ment où le succès leur semblait assuré, on peut bien 
le dire, ce résultat inespéré est dû à la Providence qui 
a voulu ouvrir des destinées meilleures aux peuples 
de la Cochinchine. EII3 a voulu leur donner, dans 
Tordre moral, la liberté de couscience, et dans Tordre 
matériel, la liberté de commerce, deux immenses bien- 



162 LA GOGHINGHINE. 

faits que la France a eu la glorieuse mission de leur 
apporter et sans lesquels une nalion tombe fatalement 
dans le désordre et la misère. 

. I/annonce de la paix fut portée en toute hâte aux 
points les plus menacés de notre territoire afin d'ar- 
rêter immédiatement les hostilités. Contrairement à 
notre attente, les chefs insurgés ne voulurent point se 
soumettre à leur nouVeau gouvernement et ne de- 
mandèrent même point à rejoindre le territoire anna- 
mite. Ils restèrent chez nous, levant des contributions, 
pillant les convois et attaquant les Européens isolés 
à chaque occasion favorable. Sur les liriiites de l'ar- 
rondissement de Tân-hoâ où Quan-Dinh s'était can- 
tonné, on tira même quelques coups de fusil et de 
pierrier sur les Français qui allaient annoncer la fin 
des hostilités. 

Ainsi, au moment où l'amiral croyait avoir terminé 
heureusement une guerre sanglante, il rencontrait 
une résistance active et plus redoutable peut-être 
pour ses projets qu'une guerre sérieuse contre les 
troupes régulières du roi. Notre existence n'est elle 
point de même une longue lutte sans trêve et sans 
merci qui se renouvelle sans cesse jusqu'au momeut 
où sonne enfin l'heure de l'éternel oubli ! 



CHAPITRE VI 

Du 5 juin 1862 au 30 avril 1863. — Une insurrection est préparée 
de longue main par le gouvernement annamite. — Situation du 
Camboge. Angkor. — Les insurgés s'organisent à Gocong sous 
les ordres de Quan-Dinh qui tâche de gagner du tejoops. — 
La rébellion éclate par l'attaque du Racb-tra et de Thuoc- 
Nhiêu. — Lettre du roi Thu-duc. — Préparatifs pour reprendre 
Gocong. — Prétentions de Siam sur les provinces occidentales 
et sur le Camboge, — Arrivée de renforts de Chine et de Ma- 
nille. — Prise de Gocong. — Le gouverneur va à Hué pour 
la ratification du traité. — 1| remet le service à l'amiral de la 
Grandière et rentre en Europe. 

Un premier soulèvement éclata à Pulo-Condore, 
parmi les déportés, dont plusieurs étaient détenus 
pour avoir pris part à des mouvements insurrec- 
tionnels; tous les habitants de l'île s'étaient joints aux 
prisonniers; ils furent soumis par l'action énergique et 
vigoureuse du capitaine d'une lorcha, M. l'enseigne de 
vaisseau Richard, qui était chargé de porter secours à 
M. le lieutenant Roussel, commandant le pénitencier. 

Dans les premiers temps, l'amiral espérait néan- 
moins que les insurgés se rendraient peu à peu à l'évi- 
dence des faits, et aux sages exhortations des deux 
ambassadeurs annamites dont l'un, Phan-tan-giang, 
avait été nommé^ gouverneur de Vinh-long, et l'autre. 



164 LA GOCfflNCHINE. 

Lam dui-hiêp, gouverneur du Binh-tuân. Ils avaient 

4 

pris possession de leurs commandements à leur retour 
de Hué, où ils étaient allés porter le texte du traité. 

Ces deux hauts fonctionnaires avaient rendu un 
grand service à leur pays en arrêtant les progrès des 
Français. Ils avaient encore une mission délicate et 
périlleuse à remplir : ils devaient faire croire à la 
bonne foi, au sincère désir de tenir la parole donnée 
au nom de leur gouvernement. 

Phai\-tan-giang s'installa modestement de l'autre 
côté du Longhô, dans un village en face de la cita- 
delle de Vinh-long, occupée par les Français, et il 
entretint avec eux les relations les plus cordiales. Il 
engagea vivement l'amiral Bonard à ne pas précipiter 
les événements, à ne pas provoquer une effusion de 
sang inutile, se chargeant d'intervenir auprès des re- 
belles pour les amener à composition. Il demanda offi- 
ciellement la restitution des armes qui avaient appar- 
tenu aux milices insurgées, et il consentit à ce qu'elles 
fussent remises, conformément aux exigences deT ami- 
ral,. entre les mains des phus et des huyêns nommés 
par les Français. Il devait ensuite les envoyer chercher 
par des barques de sa province. De son côté, Quan-Dinh 
écrivait que ses hommes avaient de la répugnance à se 
désarmer entre les mains de fonctionnaires étrangers. 

Devant ces assertions, qui coïncidaient avec ses 
désirs, Tamiral devait compter sur une prochaine 



Lk GOCHINCHINE. 165 

pacification du pays. Il se livra alors à des études 
urgentes sur l'organisation de la colonie, et il fit 
entreprendre les travaux publics les plus pressés. Il 
fit une concession de terrain à la compagnie des 
Messageries impériales, et projetta le creusement d'un 
grand canal de ceinture qui devait relier l'arroyo de 
ï Avalanche à celui de Gholon au delà de Cây-maï, 
englobant ainsi les villes réunies de Saïgon et de 
Cholon dans une île de près de 20 kilomètres. L'exé- 
cution de ce travail gigantesque, qui ne fut jamais 
terminé, commença en novembre, aux premiers jours 
de la saison sèche. On creusa le canal à travers la plaine 
des Tombeaux sur une profondeur moyenne de 6 mè- 
tres, une largeur de 20 mètres et une longueur totale 
de près de 6 kilomètres. Aujourd'hui, les berges n'é- 
tant pas entretenues, se sont éboulées et on les con- 
fondra bientôt avec les anciennes lignes de blocus 
établies par les Annamites et qiii suivaient à peu près 
la même direction. 

Dans l'intérieur même de Saïgon, on creusait d'autres 
canaux plus utiles dans le but d'assainir la ville, d'as- 
sécher les marécages et de faciliter les transports. Un 
canal principal était parallèle au fleuve, longeait le pied 
des hauteurs, à six cents mètres de distance des quais, 
et se jetait dans l'arroyo chinois ; il était mis en 
communication avec le fleuve par trois canaux trans- 
versaux qui avaient existé autrefois et avaient servi 'à 



166 LA COCHINCHINB. 

apporter des matériaux au pied des murs de l'ancienne 
citadelle, lorsqu'elle fut bâtie par le colonel Ollivier. 

Un des principaux ^'ésultats du traité qui, matériel- 
lement, ne faisait que nous confirmer dans nos pos- 
sessions effectives, mais n'avait pas fait désarmer nos 
ennemis, fut de rendre immédiatement la sécurité aux 
chrétiens et à nos courageux missionnaires. Quelques- 
uns de ces derniers avaient. continué pendant la 
guerre à vivre sur le territoire annamite, s'exposant 
ainsi aux plus cruels supplices dans le cas où ils 
auraient été découverts. L'amiral, dès les premières 
négociations, les avait recommandés à l'humanité du 
gouvernement de Hué. Les révérends pères Charbon- 
nier et Matheroïi, emprisonnés depuis près d'une 
année, avaient été envoyés à la capitale dans des cages 
en bambou ; en y arrivant, ils furent mis en liberté. 

Leur existence au milieu des populations où ils n'é- 
taient plus obligés de se cacher, leur observance ri- 
goureuse des lois, les bons exemples de vertu, de 
modestie et de charité qu'ils ne cessaient de donner 
aux indigènes, leur noble dévouement à leurs 
croyances contribuèrent à faire tomber les préjugés 
qui avaient irrité naguère les habitants de la Cochin- 
chine contre les Européens. Rarement, pendant les 
années qui suivirent, ces vénérables prêtres furent 
l'objet des menaces du peuple, quoique bien souvent 
les lettrés aient essayé de soulever contre eux les 



LA GOGHINGHINS. 167 

passions de la foule. Ou ne doit pas hésiter à l'affirmer, 
les Annamites, d'un caractère doux et humain, 
sont réellement portés à la tolérance. Les cruautés 
exercées contre nos missionnaires et contre les chré- 
tiens furent, la plupart du temps, des actes inspirés 
par une politique aveugle et barbare à un gouverne- 
ment ignorant ; elles furent quelquefois aussi pro- 
voquées par le fanatisme imprévoyant des chrétiens 
eux-mêmes. Les causes les meilleures, les plus saintes 
doctrines peuvent être compromises par le zèle de 
leurs disciples ; en Cochinchine il arriva parfois que 
nos courageux apôtres, mus par lès intentions les 
plus pures, n'hésitèrent point à violer les lois hu- 
maines pour satisfaire à leurs passions religieuses. 

L'organisation de la justice fut aussi l'objet des 
préoccupations du gouverneur. M. Aubaret avait traduit, 
un code complet qui avait été trouvé dans une préfecture 
de la province de Vinh-long. Les principes de cette légis- 
lation sont parfaitement raisonnes et diffèrent peu de 
ceux de notre code ; la grande différence consiste en 
ce que les Annamites ne sont pas égaux devant la loi ; 
chez eux, le coupable est puni plus ou moins sévère- 
ment, suivant le rang qu'il occupe dans la société, et 
un mandarin est plus facilement excusé de ses crimes 
qu'un simple particulier. Cette théorie, qui rappelle 
l'esprit de quelques-unes de nos lois du moyen- âge, 
est empruntée à la Chine. Quant à la rigueur des 



168 LA COGHINCHINE. 

peines, dont quelques-unes, telles que le bâton et la 
mort lente, semblent être la reproduction des supplices 
sanguinaires inventés par les plus farouches tyrans 
de l'antiquité, rien n'était plus simple que de leur 
substituer des peines plus douces et plus conformes à 
nos usages. On se trouvait donc en possession d'une 
législation appropriée aux mœurs et aux coutumes 
du pays et on avait des tribunaux prêts à l'appliquer. 

Sous l'amiral Charner, alors que les lois du pays 
nous étaient inconnues, notre Code pénal était ap- 
pliqué par les fonctionnaires qui avaient été investis 
des fonctions judiciaires en remplacement des phus 
et des huyêns annamites. Les juges français s'occu- 
paient principalement de la répression des crimes et 
délits ; un très-petit nombre d'affaires civiles étaient 
.portées devant leurs tribunaux, et les procès de cette 
nature étaient généralement réglés à l'amiable ou par 
voie d'arbitrage. 

L'organisation d'une société aussi différente de la 
nôtre par ses mœurs et par ses lois pouvait souvent 
entraîner des complications d'une solution difficile 
pour les esprits les plus sagaces et les plus studieux. 
Par exemple, la loi annamite et la loi chinoise ne 
parlent jamiais que d'une seule femme légitime, et 
mentionnent souvent les concubines ; néanmoins, dans 
la pratique, les indigènes peuvent épouser plusieurs 
femmes, et tous les enfants ont le même droit à la 



La cocfiiNCHii^fi. 169 

succession paternelle, sauf une part (ou majorât) 
destinée à honorer la mémoire des ancêtres ; la jouis- 
sance de cette part est accordée au fils aîné. Mais rien 
n'indique la consécration légale du mariage qui doit 
cependant être constaté par les autorités du village et 
par deux témoins. Quelles supercheries peuvent se 
produire à l'abri d'une pareille situation dans un pays 
où quelquefois les faux témoins s'achètent presque 
ouvertement. 

Si la polygamie est permise en Gochinchine, 
en revanche l'adultère est sévèrement poursuivi. 
Minh-mang, parait-il, faisait fouler aux pieds des 
éléphants les deux coupables. Cette loi sanguinaire 
n'existe plus ; mais outre les peines prévues par 
le code, le mari était autorisé par les usages locaux à 
tuer ceux qui l'avaient trompé. Les voisins le lais- 
saient froidement accomplir cet acte de vengeance. 

En 1867y une barque portant deux cadavres attachés 
à demi nus et couverts de blessures circula, dit-on, 
pendant plusieurs jours, dans un des canaux les plus 
fréquentés, en face d'un marché important ; pendant 
six heures la marée l'emportait dans une direction, 
puis la marée contraire la ramenait au point de. dé- 
part; chacun la considérait avec horreur et épouvante ; 
un Français qui passait fit donner la sépulture aux 
deux victimes. A une époque où les hommes du corps 
expéditionnaire étaient portés à enfreindre les lois 



170 Lk dOCÔmCËINË. 

concernant Tadultère, il n'était pas possible d'appli- 
quer rigoureusement les peines édictées contre les 
crimes de cette nature. 

Une autre coutume, ou plutôt une des institutions 
de la Cochinchine, était incompatible avec notre 
présence. C*était l'esclavage, qui est reconnu par la 
loi annamite. L'homme insolvable peut aliéner sa 
liberté ou celle de ses enfants ; il y avait aussi, avant 
notre arrivée, quelques esclaves provenant des tribus 
moïs, stiéngs, chams ou laociennes qui vivent dans 
les forêts de l'intérieur. Mais leur nombre était peu 
considérable ; les Annamites traitaient ces esclaves 
avec beaucoup de douceur et d'humanité, et ils les con- 
sidéraient comme des serviteurs intimes de la maison. 

Il ne fut pas besoin d'employer la rigueur pour 
faire disparaître cet usage auquel les habitants étaient 
peu attachés. Chez eux; d'ailleurs, Tesclave avait 
toujours le droit de se racheter, et, du jour où il avait 
recouvré sa liberté, il était considéré comme Tégal de 
tout autre hqmme libre. 

Il n'existait donc aucune persécution contre les 
esclaves ; ils avaient été trop peu nombreux pour ins- 
pirer des craintes à leurs maîtres, et ils n'avaient 
jamais été l'objet d'un avilissement systématique, 
ainsi que cela avait lieu chez les peuples anciens de 
rOccident. 

On pouvait donc, tout en tenant compte de ces ano- 



LA COCHINCHINE. 171 

malies, accepter la loi annamite comme base de la lé- 
gislation qui serait appliquée aux indigènes vivant 
sur notre territoire. 

A plusieurs reprises déjà, les amiraux français 
avaient reçu des communications relatives à la situa- 
tion du Gamboge. En 1857, M. de Montigny avait 
tenté-inutilement d'entrer en relations directes avec 
le roi Phra-Duong à Gompot ; la crainte d*irriter 
les Siamois et les Annamites avait empêché ce prince 
d'accueillir comme il l'aurait désiré les avances du 
diplomate français. 

§ 

En 1860, pendant que Saigon était bloqué par une 
armée annamite, le gouvernement siamois avait 
annoncé plus ou moins officiellement qu'il allait nous 
envoyer une armée de secours, et on ne la vit jamais. 
En 1861 , après la prise de Khi-hoâ, les Gambogiens de 
la frontière du nord se montrèrent empressés à nous 
venir en aide et nous engagèrent à occuper Tây-ninh, 
que les Annamites n'osaient plus conserver au milieu 
de leurs ennemis. 

Tatnt que les Siamois et les Gambogiens purent 
croire que nous pourrions nous retirer de Tlndo- 
Chine après avoir conclu la paix, ils eurent soin de ne 
pas se compromettre. Lorsque l'occupation définitive 
de Saigon leur sembla assurée, ils furent heureux 
sans doute d'être délivrés du voisinage d'une puis- 
sance inquiète et envahissante ; mais ils regrettèrent 



172 Lk COCËINCËINE. 

probablement de ne nous avoir pas donné une aide 
efficace en retour de laquelle ils auraient pu obtenir une 
part des dépouilles du vaincu. Ils convoitaient sur- 
tout la côte occidentale de la Cochinchine, depuis 
Hatiên jusqu'à l'embouchure du Bassac ; cette région, 
qui leur appartint autrefois, compte encore plus de 
200,000 Cambogiens. Elle est très-fertile et elle aurait 
singulièrement augmenté l'importance du royaume 
de Camboge. 

Nous avions tout intérêt à conserver ce pays entre 
les mains des Annamites qui y sont établis en bien 
plus grand nombre que les Cambogiens ; la livrer au 
Camboge ou à Siam, c'était nous aliéner les sympa- 
thies des populations indigènes de notre colonie, 
c'était ouvrir notre frontière à des influences rivales 
et hostiles dont tous les efforts auraient eu pourbut de 
détourner de Saïgon le commerce du grand fleuve. 

D'ailleurs les Annamites, ennemis invétérés des 
Siamois et des Cambogiens, nous avaient transmis 
avec empressement tous leurs droits sur le Camboge 
en nous faisant connaître combien leurs prétentions 
sur les rives du grand fleuve étaient mieux fondées 
que celles de Siam. Les Tây-son, ou montagnards de 
l'ouest, lorsqu'ils s'étaient rendus maîtres de Gia-dinh 
à la fin du dernier siècle, avaient occupé tout le Cam- 
boge. Ce royaume avait été ensuite reconstitué sous 
le protectorat de Gialong ; puis il fut complètement 



LA COCHINCHINB. 173 

incorporé à l'Empire à la suite des troubles de 1835. 
Les Siamois avaient occupé deux provinces, celles de 
Battambang et d'Angkor, riveraines dû grand lac, et 
il avaient donné asile aux membres de la famille 
royale du Camboge, entre autres au roi Duong, qui 
exerça quelque temps, dit-on, la profession d'horloger 
à Bangkok. Lorsque ce prince fut remonté sur le trône 
sous la protection des Siamois et des Annamites, les 
Siamois conservèrent les deux provinces qu'ils occu- 
paient, et ses trois fils Norodon,'Pra-keo-pha, Siwata 
et leurs sœurs restèrent à Bang-kok, où ils furent éle- 
vés sous les yeux du roi de Siam Mongkut Phra- 
Duong mourut en 1860, après un règne difficile, pen- 
dant lequel il eut beaucoup de peine à se maintenir 
sous les regards défiants des agents siamois et anna- 
mites ; ses trois fils prétendirent à la couronne, ou du 
moins les deux plus jeunes réclamèrent des apanages 
indépendants. 

Phra-keo-pha, le plus populaire des trois princes, 
vivait alors au Camboge. Il chassa de Ouddon un 
vieux chef très-influent nommé Senong-Sô qui voulait 
donner le trône à son frère cadet, Siwata, au moment 
ou son frère aîné, Norodon, était envoyé par les 
Siamois pour prendre possession du royaume. Pra- 
keo-pha fut rappelé à Bangkok, ses succès et son 
influence n'étant pas sans causer quelque inquiétude 
aux protecteurs de son pays. 

T. I. 10 



\H LA COCHINCHIKE. 

Les Annamites, pressés par les Français, ne prirent 
aucune part active aux événements ; nul doute cepen- 
dant qu'un autre prétendant ne fût leur protégé et 
leur créature : car cet aventurier se réfugia sur leur 
territoire après avoir été vaincu, et, cantonné dans le 
massif montagneux appelé Thât-son, à l'est d'Hatiên, 
il continua à inquiéter les partisans du roi Norodon. 

Celui-ci, conseillé par quelques Français et surtout 
par Monseigneur Miche, évêque de Dansara, chercha 
à obtenir la protection du gouverneur de la Cochin- 
chine, le plus puissant et* surtout le plus désintéressé 
de ses formidables voisins. Laissant le roi de Siam 
réclamer en son nom les anciens domaines de ses an- 
cêtres jusqu'au Bassac, il méditait de s'affranchir 
d'abord de l'état de sujétion dans lequel il était main- 
tenu par son officieux tuteur. 

Profitant d'un moment de répit, l'amiral Bonard 
partit en septembre 1862 pour visiter le grand fleuve, 
Vinh-long€t le Camboge. 

A Vinh-long il fut reçu admirablement par Phan- 
tan-giang qui lui assura que la résistance de Quan- 
Dinh tomberait prochainement devant ses conseils et 
ses menaces ; le vice-grand-censeur (titre de Phan- 
tan-giang) lui donna encore les renseignements les 
plus précis au sujet de la situation du Camboge. Peut- 
être espérait-il que les Français trouveraient de ce 
côté un adversaire capable de leur tenir tête I 



LA COCHINGHINE. 175 

L'amiral, touché de cette réception, la fit raconter 
longuement dans le journal officiel chinois de la colo- 
nie en se louant hautement de la cordiale entente qui 
semblait régner entre les officiers français et les man- 
darins annamites. 

Au Camboge, le roi Norodon, le général siamois 
placé auprès du souverain et Tévêque le comblèrent 
de prévenances. Du premier coup d'œil, il vit que le 
représentant de la France était l'arbitre naturel des 
intérêts considérables qui étaient en lutte dans ce pays 
si peu connu jusqu'alors. Il continua sa route jus- 
qu'au grand lac de Thalé-Sab (Biên-hô en annamite] 
et visita les ruines d'Angkor. 

Angkor était l'ancienne capitale de Tempire du 
Camboge. Si Ton avait quelques doutes au sujet de 
l'importance et- de la richesse de ce pays qui fut 
peut-être là Ghersonèse d'or des anciens, la vue des 
ruines de cette magnifique cité suffirait pour les 
dissiper. 

Elle était située auprès de la rive septentrionale du 
grand lac, vaste nappe d'eau qui s'étend entre deux 
ligues de collines pittoresques et boisées sur vingt lieues 
de long* et cinq de large. Cette belle vallée se remplit 
par le trop plein des eaux du grand fleuve qui s'y 
précipitent pendant six mois de Tannée, alors que la 
crue du haut Mékong atteint quelquefois quatorze 
mètres au-dessus du niveau des basses eaux ; puis, 



^176 LA COCHINCHINE. 

lorsque le niveau du fleuve s'abaisse, le lac rejette le 
dépôt qu'il avait reçu et maintient ainsi le cours ré- 
gulier du fleuve inférieur. 

En constatant le rôle si utile de cet immense réser- 
voir, on peut se demander s'il est bien réellement une 
des merveilles de la nature et s'il n'a point été ouvert 
aux eaux du fleuve par le génie des hommes. Rien niB 
prouve qu'il n'ait point servi de modèle au célèbre lac 
Mœris ; car la civilisation égyptienne dut faire de 
nombreux emprunts aux arts et aux sciences del'Ex- 
trênie-Orient. 

Pendant les derniers mois de la saison des pluies, 
le grand lac atteint une profondeur moyenne de dix 
mètres ; ses eaux, qui recouvrent un fond de sable fin, 
sont extrêmement limpides et contiennent une grande 
quantité d'excellents poissons. Cette petite mer inté- 
rieure est encadrée de forets majestueuses au milieu 
desquelles on retrouve les restes d'une civilisation an- 
tique et puissante. Angkor est à deux milles environ 
du rivage, deux tumulus situés en vue de la côte in- 
diquent son voisinage. Un simple village cambogien 
qui sert de résidence au gouverneur siamois de la 
province, et que l'on nomme Siam-râp (le village sia- 
mois), remplace l'antique métropole. A côté de ce ha- 
meau de cabanes en chaume existe un ancien mur 
crénelé qui entoure un camp retranché en forme de 
quadrilatère ; c'est là que les nouveaux possesseurs du 



LA COGHINCHINE. 177 

pays se mettaient à l'abri des attaques de leurs enne- 
mis. Cette muraille est construite avec des débris 
d'anciens édifices et contient des pierres magniflque- 
meiît sculptées qui datent d'une époque reculée. 

De ce village, qui est sur le bord d'un "frais ruisseau, 
on se rend à Angkor en suivant une route sinueuse 
qui passe sous les voûtes sombres d'une forêt majes- 
tueuse. En cheminant on rencontre des daims, des 
cerfs, des paons et des poules sauvages, on entend le 
cri des tigres et des panthères ; depuis longtemps 
l'homme a abandonné aux animaux féroces cette 
région autrefois si peuplée. 

Après une heure de marche, on arrive sur un rem- 
blai de teijTain, une grande clairière se dégage devant 
le voyageur ; un groupe de grands arbres et six lions 
en pierre, dont deux sout renversés à côté de leurs 
piédestaux, marquent l'entrée d'une immense chaussée 
couverte de larges dalles ; cette avenue traverse un 
étang ou plutôt un large fossé rempli d'eau et de 

plantes aquatiques au delà duquel on aperçoit de hautes 
constructions s'étendant des deux côtés d'une porte 
monumentale ; puis loin au delà, perdus dans le feuil- 
lage des palmiers gigantesques, un ensemble confus 
de dômes et de tours. 

Le voyageur, frappé d'admiration, essaie vainement 
de saisir et de comprendre les détails du panorama 
étrange qui se déroule devant ses yeux ; cette" archi- 

T. I. 10. 



178 LA GOGHINGHLNE. 

tecture inconnue échappe à l'analyse ; il faut voir de 
près ces monuments d'un autre âge, afin de s'assurer 
qu'on n'est point le jouet d'une illusion d'optique. 

Après avoir franchi la chaussée, on passe sous un 
péristyle élevé et on traverse une première enceinte 
sous une porte monumentale et richement sculptée ; 
on aperçoit en face de soi l'édifice tout entier qui se 
détache sur un sombre massif de verdure. Douze tours 
en environnent une treizième qui se dresse au centre 
d'un immense quadrilatère de galeries soutenues par 
des colonnades ; tout le monument repose sur un 
énorme terrassement sur lequel on monte par de larges 
escaliers au militm de la façade et aux angles de l'édi- 
fice ; un fouillis inextricable de sculptures et d'orne- 
ments circulant autour des assises et des colonnes 
produit sur l'esprit un étonnement mêlé d'admira- 
tion. 

La distribution intérieure de ce temple dédié à 
Boudha, n'est pas moins remarquable que ses formes 
élégantes et majestueuses. Il se compose de trois im- 
menses bâtiments en forme de parallélogrammes, 
compris les uns dans les autres et reliés par des gale- 
ries couvertes en pierres ; au centre du plus petit est 
la grande tour dont les murailles sont couvertes d'or- 
nements et de statues, et soûs son dôme est la statue 
gigantesque du dieu indien. Chacun de ces quatre 
corps de bâtiment est élevé sur une terrasse et domine 



LA COCHINCHINE. 179 

de six mètres environ la galerie qui Tôntoure, de sorte 
que, vus de l'extérieur, ils paraissent superposés les 
uns aux autres et sont tous dominés par la tour cen- 
trale. 

La façade principale a 280 mètres de long et la fa- 
çade latérale a 360 mètres ; la hauteur de la grande 
tour est de 40 mètres environ. 

Avant d'arriver au temple, après avoir franchi la 
première enceinte, on a de chaque côté de la route de 
grands bassins pour les ablutions dont les revêtements 
sculptés tombent en ruines, et deux édifices en pierres, 
très-ornés, destinés autrefois à recevoir les pèle- 
rins. 

Un couvent de bonzes qui vivent sous des cabanes 
en feuillage est établi dans la cour d'honneur du 
temple ; ces religieux, chargés de l'entretien de Tédi- 
fice, mènent au milieu de ces grands souvenirs 
une existence pauvre et solitaire. 

A deux kilomètres du temple est l'entrée de là ville. 
Les anciennes murailles ressemblent à une ligne de 
collines boisées qui s'élèvent au milieu de la forêt, à 
une hauteur d'environ quinze mètres ; elles sont pré- 
cédées d'un fossé qui a près de cent mètres de large et 
que Ton prendrait au premier coup d'œil pour un 
étang ; la route serpente au milieu de ce marécage et 
traverse l'enceinte sous une voûte étroite ; c'est une 
des anciennes portes dont le seuil est élevé au dessus 



180 LA GOGHINGHINE. 

m 

du chemin par quelques marches dégradées en ma- 
çonnerie. Gomme dans les constructions primitives, 
cette voûte est formée au moyen d'assises de pierre su- 
perposées qui se rapprochent graduellement à mesure 
qu'elles s'élèvent, jusqu'à ce que les plus hautes se 
rejoignent. Une fois dans l'enceinte, on est encore au 
milieu d'une forêt épaisse ; dans les clairières on re- 
trouve des débris de sculpture et de monuments, une 
statue en pierre que l'on dit être celle d'un ancien roi, 
des soubassements en marbre, puis, dans un fouillis 
de végétation inextricable, un ensemble confus de 
trous et de galeries en labyrinthes à moitié effondrés 
que l'on appelle le palais du , roi. Des arbres cente- 
naires poussent à travers les murailles et de leurs 
puissantes étreintes disjoignent les énormes massifs 
qui servirent à les édifier. 

Nous doutons que la vue des ruines de Thèbes et de 
Palmyre puisse être aussi émouvante que le spectacle 
triste et majestueux que présente la place où fut 
Angkor. 

Devant tous ces débris splendides, enfouis au sein 
d'une forêt solitaire dans le plus cruel abandon, l'es- 
prit, qui ne peut se reporter par les fastes de l'his- 
toire aux temps où un grand empire construisit 
ces merveilleux édifices, doit s'humilier en récon- 
naissant la fragilité des grandeurs humaines. Les 
hommes de génie, les héros qui firent une nation si 



LA COGHINCHINE. 181 

grande n'ont même pas laissé un nom après eux *. 

Les vestiges de leurs travaux ne sont pas tous réunis 
à Angkor. A' une époque reculée, toute la Basse- 
Cochinchine fut couverte de leurs œuvres ; on re- 
trouve les traces de leur passage au milieu des déserts 
ei des marais qui occupent encore d'immenses espaces 
dans notre colonie. 

On suppose que de la capitale partaient de larges 
chaussées pavées qui allaient jusqu'aux localités les 
plus reculées de l'empire; ces routes devaient res- 
sembler à celles qui existent encore à Ouddon et à 
Pnom-penh le long du fleuve. L'une de ces grandes 
voies serait venue jusqu'à Saigon, une autre aurait 
traversé la plaine des Joncs pour aboutir à la mer près 
de Mitho et aurait passé à Thap-muoi, oii aurait existé 
une station cambogienne. La vieille tour et les 
sculptures qui existent sur ce point sont au nombre 
des vestiges les mieux conservés de cette ancienne ci- 
vilisation qui disparut à la suite des invasions in- 
cessantes des Siamois et des Annamites. Ceux-ci 
s'attachèrent à détruire tout ce qui était antérieur 
à leur arrivée et, dans la partie du pays qui est 
entre leurs mains depuis longtemps, on retrouve diffi- 
cilement quelques, traces du séjour des Cambogiens. 

1. « Lès traditions et annales cambogiennes disent que Angkor 
et Bamab (Battambang) furent construits il y a 1900 ans, « vers 
la fin du siècle qui précéda la naissance de N.-8.J.*Q«>» H. P. 
Jourdain, journal du 20 juin 1866. 



182 LA GOGHINGHINE. 

Entre Trambang et Tay-Ninh, on voit cependant un 
camp retranché entouré d'un mur en Lerre ; il a deux 
kilomètres de côté sur trois de front. Cet ouvrage, qui 
date seulement de l'autre siècle, servit longtemps d'abri 
à une armée cambogienne qui essaya d'arrêter les Anna- 
mites ; mais ces derniers continuèrent néanmoins leur 
œuvre d'envahissement jusqu'à Tay-Ninh. Aucune 
garantie absolue n'entoure les hypothèses que nous 
venons d'émettre ; néanmoins elles semblent vraisem- 
blables. Le peuple qui fut maître autrefois des plaines 
fertiles de la Basse-Gochinchine, de ses ports mer- 
veilleux, de ses fleuves immenses, le peuple qui eut 
des architectes capables de construire Angkor, dut 
accomplir d'immenses travaux pour faciliter les com- 
munications et les transports sur son terri ;oire. Mais 
quelles que soient les œuvres inconnues qu'ils aient 
pu élever au temps de leur splendeu;*, les habitants 
de la Basse-Cochinchine ne firent jamais rien de plus 
beau que les édifices dont les magnifiques débris noîig 
sont restés. 

L'héritier de cet ancien empire, le successeur des 
anciens dominateurs de la Ghersonèse d'or, qui porte 
encore parmi ses nombreux titres celui de Roi des 
Rois, vivait à l'époque du voyage de l'amiral Bonard, 
en tutelle pour ainsi dire sous la surveillance d'un 
Siamois. Il n'avait pas encore été 'couronné et on sa- 
vait que le roi de Siam avait l'intention de le traiter 



LA COCHINCHINE. 183 

comme un simple sujet ou gouverneur héréditaire, 
dépendant de sa couronne. 

Le mandarin siamois, dans le but de consacrer cette 
usurpation î n'hésita pas à réclamer au nom de Siam 
les anciens domaines des rois de Camboge au gou- 
verneur français. On pouvait entrevoir derrière ces 
tentatives d'empiètençient la main et les conseils des 
agents européens qui donjinent à la cour de Siam. 
Dans presque tous ces pays, la France est fréquem- 
ment absente ; un consul titulaire devrait y résider ; 
mais en congé la plupart du temps, un chance- 
lier ou un secrétaire expédie les affaires commer- 
ciales à sa place. 

A cette époque, le consul français, se sentant effacé 
à Bangkok par Timportance du consul d'Angleterre, 
vivait habituellement à Sincapore ou en Europe. 

Les Anglais et les Américains, qui sont les résidents 
les plus nombreux et les plus influents à Bangkok où 
ils ont des intérêts considérables, font instinctivement, 
traditionnellement et sous leur initiative personnelle, 
une opposition systématique à tout ce qui est intérêt 
français. Tout Anglais en Asie a toujours devant les 
yeux le spectre du royaume colonial queDupleix avait 
créé dans l'Inde. La fondation de la Cochinchine a 
réveillé toutes ces susceptibilités mesquines; à chaque 
progrès accompli par notre nouvel établissement, si 
nous n'avons pas retrouvé contre nous la main du 



184 .LÀ GOGHINCHINE. 

gouvernement de l'Angleterre, nous avons rencontré 
inévitablement l'opposition individuelle d'un Anglais 
qui croyait accomplir un devoir en suivant les vieux 
errements de cette diplomatie qui faillit empêcher le 
creusement du canal de Suez. 

Nous admettons, bien entendu, de nombreuses 
exceptions â ce que nous venons de dire. Les An- 
glais distingués et instruits, et il y en a beaucoup, ont 
depuis longtemps renoncé à des traditions haineuses 
qui ne sont plus de notre époque. 

Le gouverneur revint à Saïgon émerveillé des 
grandes choses qu'il venait d'entrevoir. Cependant, 
malgré les protestations de Phan-tan-giang, il était 
peu rassuré sur la tranquillité du pays. 

Quan-Dinh, toujours maître de Gocong, s'efforçait 
de gagner du temps et semblait peu disposé à se sou- 
mettre. Il avait été nommé général à An-giang (Chau- 
doc) par .le roi ; au lieu de se rendre à son poste, il 
avait écrit une première lettre à un des principaux 
fonctionnaires annamites employés par le gouverne- 
ment français à Saïgon. Il lui disait : 

« Les milices me retiennent et ne veulent pas me 
« laisser aller occuper mon poste à An-giang. Le 
« mois précédent j'ai reçu une lettre du gouverneur 
a de Vinh-long prescrivant de remettre les armes 
<r entre les mains des phus et des huyôns français, 
« mais les quâns ne veulent pas les rendre ; ils disent 



LA GOCHINCHINE. 185 

« qu'elles ne leur ont pas été données par les manda- 
« rins français. Nous abandonnerons Gocong. J*at- 
(( tends que de Vinh-long on fasse prendre les armes. 
« Ma position est très-diflftcile. » 

« 8«mois, 12* jour, » 

Quatre jours après, le 16* jour du même mois,' il 
écrivait à la même personne: 

t Mes milices ne veulent pas me laisser partir. Je 
• suis dans une grande perplexité. En temporisant 
« encore, je réunirai mes soldats et je pourrai pren- 
« dre alors une décision. Je n'ai pas assez de préten- 
« tions pour vouloir me laisser instituei' général en 
(( chef. Je crains la colère du vice-grand-censeur 
« (Phan-tan-giang), et je ne sais si l'amiral me fera 
« grâce après ma soumissiori. D'autre part, si je ne 
« fais pas ce que veulent les quâns et les dois, ils me 
f feront périr. Les Annamites ne peuvent pas songer 
« à lutter contre les soldats français. Mettez cette 
« lettre sous les yeux de l'amiral et priez-le d'atten- 
« dre encore. Peut-être ramènerai -je mes gens à 
« Tobéissance. » 

Telle était l'attitude cauteleuse de Quan Dinh un 
mois environ après que Phan-tan-giang lui avait en- 
voyé l'ordre formel de se soumettre (9 septembre 
1862). 

Il se fortifiait à Gocong, plaçait des batteries sur 

tous les arroyos (canaux) qui conduisaient du fleuve 
T. I. 11 



Î86 LA. COCHINGHINE. 

à rintérieur du territoire qu'il occupait, et il inquié^ 
tait, par des attaques incessantes, les bâtiments fran- 
çais chargés de le surveiller. 

M. Guys, lieutenant de vaisseau, capitaine de VA- 
larme^ fut chargé de cette mission difficile. Il 
connaissait à fond le caractère des Annamites, leurs 
ruses, leurs défauts et leurs qualités ; il avait pu les 
étudier pendant le séjour qu*il avait fait à Tây-Ninh, 
comme directeur des affaires indigènes, lorsque l'ami- 
ral Gharner avait voulu organiser l'administration 
du pays. Remontant, avec sa canonnière, Tarroyo 
de Gocong aussi haut qu'on le lui avait permis, il te- 
nait l'ennemi serré de près; mais il était mouillé dans 
un canal étroit, exposé nuit et jour à des volées de 
mitraille et d'artillerie légère qui lui firent perdre 
quelques hommes. Il passa plusieurs mois dans'cette 
situation. 

L'arrondissement de Tan-An, presque aussi tra- 
vaillé que celui de Gocong, était surveillé par un offi- 
cier d'une énergie et d'une activité sans pareilles , 
M. Gougeard, lieutenant de vaisseau^ qui s'était can- 
tonné dans le Vaïco occidental, sur la route de Mitho, 
en face de l'entrée de l'arroyo de la Poste. Sqs tour- 
nées incessantes tenaient le pays en haleine. 

Le Phuoc loc, sous la surveillance de M. Lespès, 
lieutenant de vaisseau, commandant la Mitraille^ était 
parcouru dans tous les sens par cet officier distingué 



LA GOCHINGfliNE. 187 

et infatigable qui avait fait toutes les campagnes de la 
Gochinchine, depuis la prise de Tourane. 

Les plaines élevées de Tây-Ninh, de Bien-hoà et 
de Baria étaient confiées à la surveillance des com- 
mandants militaires des trois cercles, MM. Brière de 
risle, chef de bataillon, Loubère, lieutenant-colonel, 
et Coquet, chef de bataillon dlnfauterie de marine. 
Ces officiers supérieurs exerçaient une vigilance 
de tous les instants et se multipliaient pour couvrir 
nos frontières. 

La province de Mitho était dans une situation 
exceptionnelle ; M. d'Ariès avait été nommé comman- 
dant de la division navale du Gamboge, et il avait 
sous ses ordres tous les postes établis sur le grand 
fleuve. Il appliquait sa longue expérience de la 
Cochinchine à prévenir les désordres qui menaçaient 
le territoire confié à ses soins. — 11 était secondé par 
des hommes d'une rare valeur, MM. Vergues, Pottier 
et Rebell, lieutenants de vaisseau qui chassèrent les 
insurgés et les poursuivirent jusque dans la plaine 
des Joncs. La province resta relativement assez calme 
au milieu de la conflagration générale qui s'étendait 
de toutes parts sur nos possessions. 

Dans tous les arrondissements, sous la direction 
des commandants militaires des provinces et des 
cercles, étaient établis des phus ou huyêns indigènes. 
Mais ces agents ne possédaient, nous l'avons dit, ni la 



188 LA COCHINCHINE. 

considération, ni Tautorité voulues pour adoucir la 
nature des relations journalières entre les vainqueurs 
et la population. Ils jouissaient dç leurs positions et 
de leurs prérogatives, insouciants à la vue des maux 
qui désolaient leur pays. Nous n'avions point des 
moyens efiûcaces de prendre un ascendant réel sur 
l'esprit des habitants, malgré le bon vouloir, la capa- 
cité et l'énergie des chefs militaires dont les devoirs 
professionnels, à cette époque troublée , suffisaient 
pour absorber tous les moments. 

De l'ancienne administration il était resté deux of- 
ficiers à Saïgon, MM. Boresse et Lamaille, un à Gho- 
lon, M. Gaudot, un à Mitho, M. Philastre, et un à 
Biên-hoà, M. Harmand. Ils conservaient les traditions 
laborieuses des fonctions qu'ils avaient précédemment 
remplies. 

Deux des officiers les plus expérimentés dans les 
choses de la Cochinchine étaient attachés à l'état- 
major général du gouverneur : l'un, M. Aubaret, ca- 
pitaine de frégate, doué d'une grande érudition dans 
les langues orientales, était l'interprète de Tamiral et 
son intermédiaire pour les affaires politiques ; il avait 
traduit les codes et la description en chinois de la 
Basse-Cochinchine : le second, M. Rieunier, lieute- 
nant de vaisseau, était spécialement chargé de la cen- 
tralisation et de la direction des affaires relatives à 
Tadministration des indigènes. 



LA COCHINCHINB. , 189 

Malgré le concours de ce personnel d'élite, on ne 
possédait point une administration fortement organi- 
sée, représentée partout et à chaque instant, surtout 
chez une population nouvellement soumise, par des 
agents capables etdévoués également attentifs à veil- 
ler sur* les intérêts publics et sur les intérêts pri- 
vés. 

Les huyêns annamites ne pouvaient remplir le 
rôle d'intermédiaires qui leur était attribué. Aucun 
lien, aucun rapport sérieux n'existait entre les Fran- 
çais et les indigènes ; les premiers vivaient au mi- 
lieu d'un pays conquis en maîtres défiants, les autres 
-se soumettaient à leurs dominateurs sans abandon et 
sans confiance dans l'avenir. Ni d'un côté ni de l'autre 
on ne prenait en considération les intérêts communs 
aux deux races sur lesquels un gouvernement pré- 
voyant aurait dû s'appuyer pour calmer les esprits. 

Dans leur isolement des indigènes, les Fraïiçais 
pouvaient croire que la population nous serait indéfi- 
niment hostile, tandis que les agents de nos ennemis 
nous représentaient à ce peuple comme des envahis- 
seurs avides et indifférents à son bien-être. 

En octobre et novembre surgirent quelques compli- 
cations nouvelles, qui furent le prélude d'événements 
plus graves. 

Senong-sô, chef cambogien qui jouissait d'une 
grande influence dans la province de Bap-Nhum, et 



190 • LA COCHINCHINB. 

qui avait pris une part active aux troubles qui sui- 
virent la mort du roi Duong en qualité de partisan de 
Phça-keo-pha, ne put résister aux forces des chefs qui 
soutenaient le roi Norodon et se réfugia sur notre 
territoire. Toujours disposés à s'immiscer dans les af- 
faires du Camboge, les Siamois demandèrent l'extra- 
dition de Senong-sô ; ils essuyèrent un refus catégo- 
rique. 

Le nouveau gouverneur du Binh-tuân, Lam-dui- 
.hiêp, écrit et demande si les Français remettront 
bientôt Vinh-long ; il lui est répondu que tant que 
les rebelles tiendront la campagne sous les ordres de 
Quan Dinh, nous garderons ce gage delà fidèle exé- 
cution du traité. 

. Puis Phan-tan-giang, qui vient d'apprendre que le 
plénipotentiaire espagnol a reçu du gouvernement es- 
pagnol l'approbation du traité, écrit que la ratification 
par la cour de Hué ne pourra se faire immédiate- 
ment, qu'il lui faudra au moins un an pour accomplir 
les préparatifs nécessaires. 

L'amiral français, qui n'a encore reçu aucun avis de 
son gouvernement au sujet du traité, refuse d'accéder 
aux délais sollicités par Phart-tan-giang. 

Les pirates et les insurgés deviennent plus hardis, 
plus agressifs ; 40,000 hommes sont employés aux 
travaux de Saigon, principalement au creusement du 
canal de ceinture ; on signale des maladies parmi ces 



LA COCfflNCHINE. lÔl 

ouvriers que Ton avait voulu employer en aussi grand 
nombre, afin de les secourir contre la disette qui 
commençait à sévir. La grande exportation du riz et 
l'agitation des campagnes avaient fait renchérir toutes 
les denrées. 

Une foule de symptômes présagent une révolte pro- 
chaine ; les Français se mettent sur leurs gardes : on 
comprend vaguement que Ton est entouré d'un vaste 
réseau de machinations dont les complices peuvent 
être recherchés dans toutes les classes de la population 
indigène! 

Dès le commencement de novembre, l'amiral dé- 
clare à Phan-tan-giàng que Quan-Dinh est un re- 
belle et sera traité comme tel; cependant il consent 
à faire une dernière proclamation de concert avec lui 
pour inviter les insurgés à se soumettre. 

Une diversion en faveur de Quan Dinh est tentée 
sur notre frontière orientale ; un chef de canton dé- 
pendant de la province de Binh-tuân ravage quelques- 
uns de nos villages et disparaît ensuite. 

Cependant le 2 décembre, sur la proposition du 
gouvernement annamite, on peut envoyer à Phanri 
recevoir la première demi-annuité de l'indemnité de 
guerre, 200,000 piastres. 

Enfin l'amiral, résolu d'en finir avec l'insurrection, 
avait demandé le concours du commandant de la sta- 
tion de Chine et des renforts en France. Il s'impa- 



192 LÀ GOGHINGHINE. 

tieiitâit aussi de ne pas avoir reçu la ratification du 
traité par le gouvernement français. Il était dans une 
fausse situation à côté du plénipotentiaire espagnol 
gui semblait plus désintéressé que nous, puisqu'il 
n'avait pas demandé de cession de territoire. 

L'alliance espagnole nous avait donné pendant 
toute la durée de l'expédition le concours d'une petite 
troupe brave et disciplinée ; mais lorsqu'il fallut né- 
gocier et asseoir notre domination en Basse-Cochiu- 
chine, nous rencontrâmes quelquefois chez nos alliés 
une certaine difficulté à accepter les conséquences 
naturelles de nos succès communs. La prise de pos- 
session définitive de Saîgon n^eut pas lieu sans moti- 
ver quelques p^-otestatiolis qui paraissaient indiquer 
tout au moins chez le plénipotentiaire espagnol le 
désir irréalisable de conserver les territoires con- 
quis comme une propriété collective et indivise ; 
car les frais de l'expédition furent presque en entier 
à notre charge et on pouvait admettre que le con- 
cours donné par l'Espagne en Indo-Chine était une 
compensation de l'appui que nous venions de lui 
donner en Occident. 

A l'appel qui lui était adressé, Tamiral Jaurès par- 
tit immédiatement avec les bâtiments de sa division 
et se rendit de Shang-haï à Manille, où le gou- 
verneur général des Philippines embarqua à son 
bord 800 hommes de troupes indigènes. Il fit ensuite 



' 



LA GOGHINGHINE. 193 

route pour Saigon. Ce secours fourni si à propos 
est de nature à faire oublier les tiraillements, 
d'ailleurs bien rares, qui survinrent parfois entre 
les représentants des nations alliées ; ces dissen- 
timents n'altérèrent jamais les relations amicales 
et sympathiques des Espagnols avec les Français ; 
ils se montrèrent les uns envers les autres des 
frères d'armes solides et dévoués pendant toute la 
durée d'une campagne de quatre années, de 1858 
à 1863. 

Au commencement de décembre, l'amiral Bonard 
eut un moment l'espoir que les Annamites exécuteraient 
fidèlement le traité; le paiement du premier terme de 
l'indemnité lui' parut une preuve suffisante de leur 
bonne foi. Il se décida à offrir à Phan-tan-giang la 
restitution de Vinh-lqng ; les assurances de ce man- 
darin et les affirmations én^giques dé quelques opti- 
mistes contribuaient à le tromper. Mais une démarche 
importante de la cour de Hué allait porter la lumière 
au milieu de ce chaos de contradictions et de ma- 
nœuvres obscures dans lequel les agents annamites 
semblaient vouloir nous envelopper. Une dépêche 
datée de Hué du 2 novembre fut apportée à Saigon 
le 12 décembre par un mandarin de rang inférieur 
qui repartit précipitamment sans attendre la réponse. 
Les ministres du roi demandaient nettement la modi- 
fication radicale du traité et Tannulation de la clause 

T. I. 11. 



194 LA COCHINCHINE. 

par laquelle les provinces de Saigon, Mitho et Biea- 
hoà avaient été cédées à la France. 

Cette prétention se manifestait au moment même 
où Phan-tan-giang prévenait qu'il fallait au moins 
une année à son gouvernement pour se préparer à la 
ratification du traité ; l'amiral fut indigné, il se borna 
à écrire qu'il n'accorderait, pour la ratification solen- 
nelle à Hué du traité tel qu'il avait déjà été accepté, 
qu'un mois à dater du jour où l'approbation de l'Em- 
pereur lui serait pjarvenue. 

Dès ce moment il se tint prêt aux éventualités les 
plus graves; mais il attendit pour attaquer Quan Dinh 
l'arrivée des renforts qu'il avait demandés. 

Le 16 décembre, l'insurrection éclata partout à la 
fois. Presque tous nos postes delà province de Saigon 
et de celle de Bien-hoà furent attaqués. Le fort du 
Rach-tra, situé à 15 kilomètres de Saïgon, fut envahi 
la nuit par les rebelles ; ils escaladèrent sans bruit les 
murailles en- terre, tuèrent nos sentinelles et furent 
un moment maîtres de l'enceinte. Le brave capitaine 
Thouroude, faisant une trouée à travers les masses 
ennemies à la tête de ses hommes, fit occuper les pa- 
rapets et fusiller la foule des assaillants qui finirent 
par se déconcerter devant la résistance de nos soldats 
et s'enfuirent en désordre. M. Thouroude fut. re- 
connu par les indigènes et tué de plusieurs coups de 
lance. Il mourut après avoir sauvé le fort dont la 



Lk GOGHINCHINE. 195 

garde lui était confiée. Trois lorchas stationnées, dans 
le Vaïco oriental pour la police de la navigation, furent 
assaillies avec une véritable furie par des bandes 
nombreuses qui étaient exaltées par le souvenir de 
l'incendie de Y Espérance. 

L'une d'elles, la lorcba 3, mouillée dans le haut 
de la rivière, un peu au-dessous de Tây-Ninh, fut 
attaquée par plusieurs barques armées de canons; 
Taspirant qui la commandait fut blessé et prit trois 
barques à Tennemi. • 

Une autre, qui était au Ben-luc, canal étroit, fut at- 
taquée par Truc, le même individu qui avait dirigé 
l'attaque de Y Espérance, Une bande d'insurgés placée 
à terre avaient saisi une amarre du bâtiment et balaient 
dessus pour l'échouer, en poussant d'immenses cla- 
meurs. Un pierrier chargé à mitraille fut tiré, pres- 
que à bout portant, sur cette masse d'hommes qui 
semblèrent broyés par la décharge et se dispersèrent 
en poussant des cris de rage et de désespoir. 

Ces scènes terribles, qui avaient démasqué les 
trames de nos ennemis, furent suivies d'une courte 
trêve : le corps expéditionnaire, solidement retran- 
ché , n'était pas assez nombreux pour prendre 
l'offensive ; on attendait avec impatience des ren- 
forts. 

C'est à ce moment que, par un premier arrêté en 
date du 7 janvier 1863, le gouverneur, jetant les 



196 LA COCHINCHINE. 

base d*UDe administration civile spéciale à la colonie, 
créa un corps d'inspecteurs des affaires indigènes, 
comprenant trois classes différentes. Conformé- 
ment aux instructions du ministre, les officiers gui se 
consacreraient à ce service auraient droit à des aug- 
mentations de leurs soldes d'activité et de retraite 
analogues à celles qui sont accordées aux fonction- 
naires des Indes anglaises et des Indes néerlandaises. 
L'initiative de cette mesure, ou plutôt cette promesse 
qui n'a point encore «été réalisée, était due à un mi- 
nistre éminent, administrateur sagace et prévoyant ; 
il avait pressenti l'importance que nos nouvelles pos- 
sessions allaient acquérir, et il poursuivait leur orga- 
nisation définive, malgré les obstacles sans nombre 
que Tesprit de routine opposait à ses généreux des- 
seins. M. de Ghasseloup-Laubat, qui s'était déjà 
signalé par sa haute capacité dans plusieurs branches 
de l'administration supérieure, prouva, pendant son 
passage au ministère de la marine, qu'un esprit élevé, 
ferme et laborieux peut, sans entrer dans les questions 
techniques, imprimer à des services spéciaux une di- 
rection forte et salutaire. Il avait un juste sentiment 
des besoins de notre colonie en voulant lui donner 
une administration intelligente et dévouée composée 
de fonctionnaires européens. 

Les lettrés et autres indigènes, qui remplissaient 
chez nous les fonctions de phus et de huyôns, jouaient 



LA COCHINCHINE. 1^7 

un rôle . inutile. Quel prestige pouvaient avoir aux 
yeux de la population des gens instruits qui auraient 
abandonné du jour au lendemain leur gouvernement 
national pour obtenir des places lucratives I Tout chez 
eux devait être factice, Tinstmction, l'expérience des 
affaires, le dévouement à la chose publique. L'opinion 
ne pouvait excuser ce rôle ingrat que chez des Anna- 
mites chrétiens ; ils avaient fourni deux ou trois fonc- 
tionnaires dont le zèle au moins ne pouvait être sus- 
pecté. 

En revanche, chacun rendait un hommage mérité 
au sentiment de leur devoir qui avait retenu à leurs 
postes les chefs des cantons et les dignitaires des vil- 
lages dont la mission était de veiller à la nécessité et 
aux intérêts de leurs concitoyens. Leurs fonctions 
n'étaient pas rétribuées et elles étaient devenues très- 
périlleuses entre les exigences des deux partis con- 
traires ; qui rendaient les principaux habitants res- 
ponsables des actes de leurs compatriotes. Ces places 
étaient alors de véritables postes d'honneur dans les- 
quels plusieurs notables indigènes sacrifièrent noble- 
ment leurs biens et leur existence pour sauvegarder 
les droits de leurs communes. 

Ce fut parmi ces hommes courageux, influents et 
animés d'un dévouement sincère aux intérêts de la 
population, que Ton alla- chercher plus tard les élé- 
ments d'un personnel indigène, capable et dévoué, 



198 lAl cochinchine. 

qui fut digne de compléter les cadres de notre admi- 
nistration coloniale. 

Cet essai d'organisation était trop tardif pour être 
utile sur le moment ; l'insurrection fut comprimée par 
Télan et l'activité des autorités militaires. 

Une véritable invasion d'Annamites et de sauvages 
moïs franchit les frontières de l'est, tomba sur la 
province de Biên-hoà et fit soulever les habitants ; 
un moment tous nos postes furent bloqués. A Baria, 
le commandant Coquet, ayant reçu quelques renforts, 
fit une sortie vigoureuse et ramena les insurgés jus- 
qu'à la frontière. A Biên-hoà, le colonel Loubère les' 
dispersa dans plusieurs recounaissances habilement 
conduites. M. de Mauduit duPlessix, capitaine de fré- 
gate, qui s'était déjà distingué pendant les opérations 
de la campagne de Khi-hoà, se fit remarquer spécia- 
lement par son activité et son énergie ; à la tête de 
trente fusiliers marins, il tint en échec plusieurs 
bandes rebelles et sut . les empêcher de s'orga- 
niser. 

A Dong-môn près Long-thanh, un de nos huyêns 
chrétiens fut surpris paf l'ennemi dans son poste ; ses 
miliciens indigènes, mal armés et peu disciplinés, 
l'abandonnèrent presque tous. II fut massacré avec 
des raffinements de barbarie épouvantables : ces 
cruautés inutiles fréquemment employées chezlesAsia- 
iques, forment un contraste douloureux avec la dou- 



LA COCfflNCHINE. 199 

cenr et la courtoisie de leurs relations habituelles. 
Plus que jamais on constata la fidélité des Anna- 
mites qui étaient à notre service. Les soldats du 
bataillon indigène se montrèrent solides au feu et sui- 
virent bravement leurs officiers dans toutes les cir- 
constances ; les matas ou hommes employés à la po- 
lice ; les équipages de nos embarcations et les simples 
domestiques se montrèrent dévoués à leurs chefs ou 
à leurs maîtres. On l'avait déjà remarqué, l'Annamite, 
comme les individus des peuples primitifs, s'attache 
â celui qiii le nourrit et qui le commande; il n'a point 
d'autre devoir qui prime à ses yeux ses obligations 
envers son maître : il se comporte comme le client de 



la société antique. 

C'est par la connaissance approfondie du caractère 
d'une nation qu'on arrive à la diriger ; il faut savoir 
tenir compte de ses défauts et de ses vices et faire ap- 
pel à propos à ses bonnes qualités. On peut tout obte- 
nir des Annamites en se confiant à leur attachement 
au sol, au dévouement des propriétaires pour leurs 
communes, au respect des inférieurs pour leurs supé- 
rieurs et leurs maîtres, et aussi à l'amour-propre ex- 
cessif des individus. 

Ces principes sont bien faciles à formuler mainte- 
nant; mais alors l'amiral n'avait pas le temps de se 
livrer à des études sur le cacraetère des indigènes : il 
ne pouvait discerner que la mauvaise foi de la cour 



200 LA COCHINCHINB. 

annamite et l'ardeur des chefs de la rébellion ^'Des 
émissaires envoyés de Gocong circulaient dans toute3 
les directions, attisant toutes les haines contre nous. 
Les habitants des environs de Cholon et de Cangioc 
s'étaient réunis au nombre de quatre ou cinq mille 
sous la direction de deux chefs influents, le Han-lam- 
phu et le Quan-La ; ce dernier était un ancien chef 
de canton. Ils avaient tâché de s'établir sur la route 
de Mitho, entre la ville chinoise et le Benluc et ils 
avaient fini par se fortifier à Goden. Plusieurs fois, 
M. Lespès, commandant le cercle de Cangioc, les 
chassa de leurs positions où ils venaient se réinstaller 
après le départ de nos colonnes ; nos ressources ne 
nous permettaient point d'y placer des détachements 
à poste fixe. 
Dans la province de Mitho une manifestation sem- 

1. Dépêche du 14 janvier 1863. de Famiral Bonard. — « Voyaot 
« qu*il ne pouvait résister à une guerre régulière, le gouver- 
a nement annamite a organisé ouvertement avant la paix, clan- 
tt destinement et sourdement après cette époque, sur toute la 
a surface de la Gochinchine, une insurrection permanente qui a 
a été repoussée partout, mais qui n'a nulle part été dominée. 
a faute de moyens d'action suffisants. Toutes ces populations, ac- 
« coutumées à l'obéissance, au respect de l'autorité, ont été su- 
« rexcilées et déclassées^ à la faveur de promotions entière- 
« ment contraires aux anciennes habitudes, par le gouvernement 
a annamite qui, jouant son va-tout, a, par haine des Européens, 
a jeté dans la Gochinchine l'anarchie dont lui-même ne serait 
tt plus maître si nous lui rendions le pays où il a semé l'ambi- 
« tion exagérée, l'assassinat et l'incendie. 

« Il y a à la tête des affaires à Hué, et parmi les familles et les 
tt hommes influents, deux opinions en présence » 



LA COCHINCfflNE. 201 

• 

blable avait lieu. En février, le poste de Thuoc-Nhiêu, 
situé à vingt kilomètres environ de Mitho, sur la li- 
mite des plaines cultivées et des marais où se réu- 
nissaient les rebelles, fut attaqué par une véritable 
armée. Le capitaine Taboulet commandant le fort 
resta maître du terrain, qui fut couvert des cadavres 
de l'ennemi. Les Annamites, avec des armes impuis- 
santes contre nos carabines, se ruaient sur nos 
hommes avec une énergie aveugle qui prouvait un 
courage et une abnégation extraordinaires. Leurs 
sentiments patriotiques étaient habilement surexcités ; 
les Français étaient représentés à leurs yeux par les 
émissaires de la cour comme des étrangers avides et 
insatiables, comme des pillards venus sans motifs 
pour ravager des contrées paisibles. 

De nombreux pirates profitaient de cette efferves- 
cence pour augmenter le désordre ; ils parcouraient 
le fleuve, pillant indistinctement les barques qui 
n'étaient pas en état de défense. Une surveillance 
active était exercée par nos marins : MM. Vergnes, 
Pottier et Rebell poursuivaient sans relâche ces mal- 
faiteurs jusque dans les canaux sinueux qui relient 
le fleuve à l'intérieur de la plaine-des Joncs. 

De concert avec son chef d'état-major, le colonel 
Reboul qui avait succédé à l'infortuné commandant de 
Lavaissière, le gouverneur fit ses dispositions pour 
détruire le repaire de Gocong. 



202 LA COCHINCHINE. 

Au commencement de février, l'amiral Jaurès ar- 
riva avec tout ce qu'il avait pu amener de troupes, 
une partie du bataillon de tirailleurs algériens en 
garnison à Shang-haï et un bataillon de t^igals prêté 
par le gouvernement de Manille. On put de suite dé- 
gager Biên^hoa et faire occuper la route du Ben-luc. 
Puis on marcha sur Gocong. 

A l'entrée du Rach-la dans le gi-and Vaïco le 
transport VEuropéen fut établi en hôpital, centre de 
ravitaillement et dépôt de charbon. Auprès de l'^l- 
larme, mouillée dansl'arroyode Gocong fut construite 
à terre une batterie pour batti'e le cours du canal. A 
Dong-son, au nord-ouest de Gocong on attaqua vive- 
ment en face et à revers les batteries élevées par les 
insurgés; une marche rapide exécutée par le comman- 
dant Piétri avec les turcos décida du succès de ce 
premier mouvement ; à Test, la corvette espagnole la 
Circé bloquait et devait occuper l'issue du Lang-lop 
dans le Soirap ; à l'ouest et dans le sud, on tenait 
l'ennemi par le poste de Chogao et par les colonnes 
de Mitho dirigées sous les ordres du commandant 
d'Ariès, par M. Vergues auRach-giaet par M. Gou- 
geard à Vinh-toi. M. Guys, commandant l* Alarme^ 
devait remonter l'arroyo directement et seconder le 
mouvement principal dirigé par terre par le général 
Chaumont et le colonel Palanca. 

Des préparatifs considérables avaient été faits pour 



LA COCHINCHINÈ. 203 

franchir les marais et les rizières ou pour passer les 
cours d'eau ; trente bateaux blindés à Tavaut pouvant 
porter chacun six fusiliers ou être transportés à bras 
par leurs équipages marchaient avec les colonnes et 
pouvaient en quelques minutes former un pont solide 
en face de l'ennemi le plus résolu. En arrière des 
lignes d'attaque, l'aviso le Forbin bloquait le Vaïco à 
l'entrée du Rach-la avec ses embarcations et une 
lorcha ; V Avalanche, la Dragonne et la canonnière 31 
bloquaient le bras nord du Camboge ; le Cosmao, la 
canonnière n» 20, la lorcha le Saint- Joseph avec quinze 
barques complétaient le blocus dans l'ouest. 

Le 25 à huit heures du soir, l'amiral s'étant assuré 
que chacun était à son poste, fit de VOndine le signal 
de commencer l'attaque le lendemain matin. Au jour 
chacun se mit en marche. L'ennemi, effrayé, fit quel- 
ques décharges d'artillerie et s'enfuit dans toutes les 
directions abandonnant ses canons, jetant ses armes 
et ses uniformes. Nous eûmes peu d'hommes tués ou 
blessés, mais beaucoup de malades à la suite des mar- 
ches forcées dans les marais sous un soleil dévorant. 

Le 26 au matin, le général Chaumont, à la tête d'une 
colonne achevait de traverser l'arrondissement de 
Tan-hoa en se dirigeant vers le sud et prenait posses- 
sion du dernier retranchement des rebelles à Trai-ca, 
(Détails extraits du rapport de l'amiral Bonard en 
date du 2 mars 1863.) 



204 LA COGHINCHINB. 

Ainsi devant les habiles dispositions de Tamiral 
Bonard, tous les obstacles accumulés pendant six mois 
par Quan Dinh étaient tombés en une seule journée 
et les débris des bandes rebelles s'étaient dispersés à 
travers nos colonnes. 

Cette victoire donnait une grande autorité à l'amiral 
pour ses négociations avec les Annamites. La ratifi- 
cation de l'Empereur venait d'être apportée en Cochin- 
chine par M. Tricault, capitaine de vaisseau, aide de 
camp du ministre de la marine. Par le même courrier 
était' arrivé M. le contre-amiral de la Graudière char- 
gé de remplacer par intérim l'amiral Bonard qui avait 
demandé à prendre un congé de quelques mois pour 
se reposer des fatigues excessives qu'il avait eu à sup- 
porter. 

De concert avec le colonel Palanca, l'amiral Bo- 
nard exigea que la cour de Hué prît l'engagement de 
recevoir les plénipotentiaires et de ratifier le traité 
immédiatement ; menaçant en cas de refus, de recom- 
mencer les hostilités, d'occuper les trois provinces 
occidentales et de soutenir les révoltés du Tonquin. 

Le 15 mars le ministre du conimerce Truong de- 
manda encore un délai d'un mois à cause d'une grande 
fête nationale, le sacrifice au ciel et à la terre, que le 
roi de Hué accomplit tous les ans avec une grande 
pompe aux environs de sa capitale. 

Au mois d'avril, l'amiral Bonard et le colonel Pa- 



LA nOCHtNCHINE. 205 

lanca, accompagnés chacun de six officiers et d'une ^ 
escorte de cinquante hommes débarquèrent à Tourane; 
ils y furent conduits par ramiralJaurès et par quatre 
navires de guerre qui attendaient leur retour au 
mouillage. 

Il y avait trois ans et huit mois que nous avions 
commencé la guerre en nous emparant de cette rade 
importaute. 

Ce n'est pas sans une certaine appréhension que les 
Français virent les deux plénipotentiaires et leur faible 
escorte entre les ijiaiùs de nos ennemis de la veille ; 
l'amiral Jaurès, après avoir embrassé son collègue, 
rentra à bord, dit-on, en disant qu'il craignait de ne 
pas le revoir. Il est probable que si les deux représen- 
tants de la civilisation occidentale n'avaient point eu 
derrière eux le prestige de leurs succès récents et 
surtout des forces imposantes prêtes à venger les 
insultes qui pouvaient leur être adressées, leur situa- 
tion aurait été des plus périlleuses. 

Les Annamites n'ont jamais, il est vrai, commis à 
notre égard d'acte de trahison manifeste ; mais les 
Chinois, qui les ont initiés aux sciences politiques et 
sociales, venaient de nous donner pendant la cam- 
pagne de Pékin un exemple de mauvaise foi, que les 
* Européens en Asie feront toujours bien de ne pas 
oublier. 

L'amiral Bonard et ses compagnons suivirent pour 



206 LA COCHINCHINE. 

se rendre à Hué une route pittoresque et jusqu'alors 
inconnue des Européens ; elle part de Kiên-chang au 
nord de la baie de Tourane, traverse les hautes mon- 
tagnes qui séparent les plaines de Hué des provinces 
méridionales et franchit plusieurs larges ruisseaux 
avant d'atteindre les bords du fleuve qui coule au pied 
des murs de la capitale. 

^ Les officiers étaient portés dans des hamacs de 
mandarins par des indigènes, qui étaient fournis en 
corvée et à tour de rôle par les villages situés sur la 
route. Les Annamites portent de lourds fardeaux en 
courant pieds. nus, suivant un rhythme cadencé qui 
permet à tous les porteurs de faire effort en même 

temps ; ils parcourent ainsi de très-longs trajets. Nos 
hommes, avec leurs fusils en bandoulière et leurs 
sacs sur le dos, avaient beaucoup de peine à les suivre. 

Le premier jour la route fut d'ailleurs très-pénible. 

On monte d'abord par une pente rapide au sommet 
de la montagne la plus élevée ; un cheval sans cava- 
lier ne peut descendre cette route vertigineuse, s'il 
n'est soutenu et aidé par des hommes ; on arrive 
ainsi à un petit fort très-ancien sous lequel passe la 
route ; des deux côtés sont des précipices à pic. Ce 
passage domine la baie d'une hauteur de près de 1200 
mètres. La porte, en forme d'arc de triomphe, sous 
laquelle la route s'engage, s'aperçoit de la rade, elle a 
été surnommée par nos marins « la porte des nuages» . 



LA GOCHINCHINE. 20? 

La route se rétrécit ensuite et serpente sur la crête des 
montagnes dont elle suit les contours à travers des 
sites pittoresques et sauvages ; tantôt elle franchit des 
torrents sur des troncs d'arbre jetés en travers des ^ 
deux rives, tantôt elle côtoie à pic d'effrayants préci- 
pices, tantôt elle s'enfonce sous des masses impo- 
santes de verdure qui couvrent les rochers d'un man- 
teau impénétrable^ Pendant près d'une lieue, ce 
chemin est suspendu en corniche au-dessus de la 
pleine mer, à une hauteur de huit cents mètres. 

C'est la seule voie de terre qui réunisse Hué aux 
provinces méridionales. On y rencontre des voyageurs 
isolés, des colporteurs et des marchands ; les mar- 
chandises et les bagages sont portés à dos d'hommes -, 
les fardeaux sont suspendus par portions égales aux 
deux extrémités d'un bambou flexible placé sur l'é- 
paule. Quand on a franchi les trois massifs principaux 
de la montagne, on redescend par un chemin à pic 
sur un petit lac d'eau douce qui communique avec . 
l'océan par une étroite coupure. On passe dans une 
barque fragile ce beau bassin limpide et tranquille en- 
touré de montagnes et de verdure, et on aborde à 
l'autre rive sur une langue de sable qui sépare le lac 
de la mer. Quelques huttes de pêcheurs, une maison 
de repos et une pagode perdues sous les arbres sont les 
seuls indices du passage des hommes sur ce coin de 
terre où les tigres abondent. Aussitôt que tombent les 



208 LA GOGHINGHINE. 

ombres du soir, les voyageurs rentrent dans l'enceinte 
de palissades et on entend tout près les cris aigus du 
roi des forêts qui parcourt ses domaines, 
f La route longe ensuite le bord du lac, sur une belle 
avenue sablée et sous de beaux ombrages ; les indi- 
gènes se serrent les uns contre les autres, car le tigre, 
qui aime l'ombre, est tapi le long du chemin, il peut 
d'un moment à l'autre bondir du sein des fourrés, 
saisir une victime et disparaître. On franchit un der- 
nier rideau de collines pour quitter cette vallée sau- 
vage, et on se trouve dans la plaine de Hué. On aper- 
çoit d'abord à droite un autre lac plus riant avec une 
pagode au milieu des eaux, sur un rocher étroit, puis 
on traverse des landes désertes, des champs incultes et 
quelques rares cabanes. La population s'accroît peu à 
peu, et, en approchant de Hué, on rencontre quelques 
grands villages. A trois ou quatre milles de distance, 
la route est droite ; au milieu est une chaussée en 
briques de trois mètres de large ; de distance en dis- 
tance, on voit des pagodes et de grands arbres, on 
croise des mandarins avec leurs cortèges ; le paysage 
s'est embelli, quelques montagnes couvertes d'arbres 
rompent les lignes de l'horizon du côté de l'ouest, et 
on finit par voir les murailles de la viUe impériale ; 
on a alors le fleuve à ses pieds. 

Le roi, qui ne s'éloigne guère de sa capitale, croit 
peut-être que sur tout son parcours, la route cons- 



LA COGHINCflIKE. 209 

truite par ses ancêtres, pour unir les provinces de Tem- 
pire, est aussi belle et aussi fréquentée qu'aux environs 
de sa résidence. 

Hué n'est plus la ville prospère que Gialong avait 
reconstruit.e, lorsqu'il était parvenu à l'apogée de sa 
puissance. Ce grand-souverain disposait des ressources 
de toute Tlndo-Cfaine ; les navires de la Chine, de la 
Malaisie et même ceux de l'Europe alimentaient le 
commerce de ses sujets. La politique ombrageuse de 
ses successeurs a éloigné des côtes de l'Annam les 
navires étrangers, et la faiblesse du gouvernement 
actuel l'empêche de protéger ses propres Aationaux 
contre les pirates chinois. Les quelques négociants 
chinois, qui apportent encoredes thés, des soieries, de 
l'opium et des porcelaines à Hué, ainsi que le gouver- 
nement lui-même pour ses approvisionnenients, sont 
obligés d'obtenir des sauf-conduits des pirates. 

Les quartiers commerçants de la ville ont donc peu 
d'animation, les établissements de l'État sont dans 
un abandon effrayant. Les magasins et les chantiers 
de la marine tombeiît en ruines. La citadelle, qui est 
fermée au public, contient le palais du roi et les mi- 
nistères. Elle est entourée de murs en maçonnerie 
et a près de quatre kilomètres de côté ; Ime grande 
partie de cette vaste enceinte est envahie par les 
broussailles. Hors de la citadelle s'étendent de vastes 

faubourgs, dans lesquels végète une population nom- 
T. I. 12 



210 LA COCHINCHINE. 

breuse et peu active ; des mandarins passent dédai- 
gneusement au milieu de la foule, des mendiants 
faméliques tendent la main, les rues sont sales, en- 
combrées et tortueuses ; les pagodes, situées sous de 
beaux arbres, sont mal entretenues ; une négligence 
excessive des services publics se manifeste de toutes 
parts. Cependant le pays est admirable, le fleuve est 
large et profond, il a plus de six cents mètres devant 
la citadelle qu'il entoure de ses méandres ; mais à son 
embouchure existe une barre dangereuse qui change 
de place et sur laquelle on ne trouve que trois mètres 
d'eau. . 

L'ambassade fut reçue avec une grande solennité. 
Un bâtiment isolé et entouré de murs situé en face de 
la citadelle, de l'autre côté du fleuve, fut affecté à loger 
les envoyés européens avec leur suite. L'intérieur 
avait été tendu en soie et des approvisionnements de 
toute nature pour tout le personnel furent fournis 
avec prodigalité par les Annamites. 

Le 16 avril, les plénipotentiaires traversèrent le 
fleuve en grande pompe sur les pirogues royales, et 
furent introduits dans le palais. Toutes les troupes du 
roi étaient sous les armes, les éléphants aussi rangés 
en bataille.* 

Dans une immense salle soutenue par des colonnes 
en bois précieux, les Européens purent à peine dis- 
cerner, au delà d'une affluence extraordinaire de 



j 



LA COCHINCHINB. 211 

mandarins de tout grade, le souverain absolu auquel 
on venait d'imposer le traité de paix. Un discours 
de quelques mots en langue du pays fut prononcé au 
nom des ambassadeurs et reçut une courte réponse au 
nom du roi. Cette cérémonie si pénible pour la fierté 
du despote oriental fut le point de départ d'une nou- 
velle situation des esprits à notre égard.* 

Jusqu'alors le roi et la plupart de ses conseillers 
avaient vécu isolés de tout contact avec nous ; ils n'a- 
vaient entendu parler des événements de la guerre 
que par les bulletins des généraux qui avaient lutté 
contre nos troupes ; ils ne se rendaient pas un compte 
très-exact de Timmense supériorité militaire des Euro- 
péens. Mais lorsqu'ils eurent vu de près nos hommes, 
leur stature beaucoup plus élevée que celle des indi- 
gènes, lorsqu'ils eurent constaté la perfection de notre' 
armement, ils semblèrent avoir renoncé pour tou- 
jours à lutter contré nos troupes. 

Plusieurs fois dans la suite, on verra la cour de 
Hué, loin de profiter des diflBcultés momentanées que 
nous éprouvions dans l'organisation de la colonie, 
nous donner des témoignages officiels de sympathie, 
et reculer devant les conséquences d'une association 
avouée avec les rebelles, quoique ces derniers eussent 
reçu clandestinement des encouragements et même 
des secours des agents secrets de la politique anna- 
mite. 



212 LA COCHINCHINE. 

A son retour à Saïgon, Tainiral Bonard, épuisé par 
les fatigues, sa santé ébranlée par des travaux inces- 
sants, remit la direction du service à Tamiral de la 
Grandière. 

Le 30 avril, tous les officiers furent convoqués dans 
le salon du gouvernement et reçurent les adieux de 
leur chef qui les présenta ensuite à son successeur. 
Le lendemain l'amiral Bonard prenait passage sur le 
paquebot des Messageries de r Impératrice avec le co- 
lonel Reboul, son chef d'état-major, M. Buge, lieute- 
nant de vaisseau, son aide-de camp, M. Aubaret, capi- 
taine de frégate, inspecteur des affaires indigènes, et 
le commandant Tricault, aide-de-camp du ministre. 
Il espérait revenir en Cochinchine et poursuivre 
l'achèvement de l'œuvre si considérable qu'il avait 
entreprise ; mais il ne devait plus revoir la co- 
lonie dont il avait été le premier gouverneur. Une 
maladie aiguë provenant d'un travail excessif, d'une 
tension d'esprit continuelle, d'un abus réel des dispo- 
sitions naturelles les plus rares et les plus brillantes, 
le conduisit au tombeau en quelques mois. 

Avant son départ, Tamiral Bonard, qui avait tou- 
jours montré une vive sollicitude pour répandre l'ins- 
truction parmi les indigènes, fit publier un arrêté à la 
date du 30 mars, réorganisant l'enseignement des ca- 
ractères chinois, tel qu'il existait avant nous. Il réta- 
blissait les titres anciens des professeurs, des inspec- 



LA GOGHIKGHINE. 213 

teurs des études et des licenciés : ces dispositions 
étaient, dans son esprit, comme une transition entre 
deux sociétés annamites, celle de l'ancienne domina- 
tion et celle des nouvelles générations ; mais elles 
ne purent être mises à exécution. 

Enfin il prit des mesures très sages pour confirmer 
aux Annamites la libre possession de leurs propriétés, 
et il créa, par des donations considérables, trois 
institutions destinées à avoir une grande place dans 
l'avenir de la Cochinchine : le séminaire de Saigon, 
le couvent de la Sainte-Enfance et le collège d'A- 
dran. ^Ges établissements si utiles ont acquis une 
grande prospérité et comptent aujourd'hui plus de 
cinq cents élèves. Ce sont trois des plus belles cons- 
tructions de la ville. 



T. I. 12. 



CHAPITRE VU 



Le Gouvernement annamite envoie une ambassade à Paris. — Le 
tong-doc Truong remplace Phan-tan-giang à Vinh-long. — 
Voyage de l'amiral de la Grandière au Gamboge ; il conclut un 
traité avec le roi Norodon. — Instructions du ministre.— Inter- 
diction d'exporter du riz levée en 1864.— Affaire de Ly-Nhon. 
— Économies introduites dans l'administration. — Nomination 
de M. de la Grandière comme gouverneur. — Il commence à 

. organiser l'administration de la Colonie. > 



L'amiral de la Grandière, remplaçant intérimaire 
du gouverneur, se trouvait à mi-débuts dans une po- 
sition e3«;eptionnellement difficile. On venait de 
traiter avec Hué et on avait chassé les rebelles de 
leurs retrauchements de Gocong, mais on savait bien 
que les ministres du roi ne considéraient point la 
cession des trois provinces comme définitive ; néan- 
moins on était censé avoir acquis la paix, et le gou- 
verneur français avait pour mission d'administrer 
pacifiquement un territoire parcouru incessamment 
par des bandes ennemies. 

Les rebelles avaient perdu peu de monde dans la 
dernière lutte, grâce à une prudente retraite ; ils s'é- 



LA COGHINCHINE. 215 

talent reconstitués par petits groupes, les uns sur les 
frontières de la province de Bien-hoâ, les autres au 
milieu des îles marécageuses et couvertes de palétu- 
viers qui sont situées aux embouchures du Soirap et 
du Damtrang. Ils se réunissaient dans des refuges à 
peu près ignorés et inacce ssibles d'où ils communi- 
quaient facilement avec le Binh-tuân, soit par mer, 
soit par les sentiers des forêts ; ils en rapportaient 
des armes et des munitions. Les émissaires par- 
couraient nos villages, recueillaient de l'argent, des 
vivres, et y répandaient une sourde agitation. Tous 
les indigènes savaient qu'une ambassade annamite 
allait en France demander le rachat du territoire 
concédé. Les plus horribles menaces étaient mises 
'en circulation contre les indigènes^chrétiens et contre 
les partisans de notre domination ; ces rumeurs in- 
quiétaient le peuple et nous aliénaient les esprits; 
chacun hésitait à servir un gouvernement qui devait 
abandonner le pays. Ces manœuvres souterraines 
partaient de Hué ; si elles n'étaient pas dirigées par le 
gouvernement lui-même, elles émançiient de person- 
nages appartenant à la cour avec lesquels les insurgés 
de nos provinces furent toujours en relations suivies. 
Le grand chef de rinsurrection, Truong-Dinh, possé- 
dait toute la souplesse et toute Taudace nécessaires 
pour remplir son rôle multiple ; il se montra encore 
plus infatigable et sembla jouir d*une influence plus 



216 LA GOCHINGHINB. 

grande après la prise de Gocong. Nous avons vu 
comment il avait essayé par ses lettres, en septembre 
et octobre 1862, de nous faire croire à sa soumission 
prochaine. Dès le mois de janvier 1863, il faisait aflO.- 
cher à Mitho une proclamation mettant à prix les 
têtes des Européens. Cette pièce portait Tempreiate 
d*un cachet en bronze; ces cachets ne s'exécutent 
ordinairement que dans les ateliers dû roi de Hué. 
Cette particularité fut signalée par l'amiral au mi- 
nistre du commerce ; ce haut fontionnaire répondit 
que le cachet était faux et que les titres de Quan Dinh 
étaient ususpés. 

Phan-tan-giang écrivit de son côté que Quan Dinh 
était un imposteur que l'amiral devait faire mettre à 
mort. Les représentants de la cour de Hué s'y pre-* 
naient bien tardivement pour désavouer cet auxiliaire 
ardent et dévoué ; en revanche, dans les premiers 
jours de février 1863, Quan Dinh avait séparé ouver- 
tement sa cause de la leur en écrivant aux mandarins 
de Vinh-long : 

f Le peuple des trois provinces, désirant revenir à 
« sa condition première, nous a mis à sa tête. Nous 
(( ne pouvons donc ne pas faire ce que nous faisons. 
(( C'est pourquoi nous nous sommes préparés à la 
f guerre, et à l'Orient comme à l'Occident, nous 
« nous opposerons et nous combattrons, nous finirons 
(( par abattre la force de ces brigands. Si vous parlez 



LA COGHINCHINB. 217 

« de maintenir ce qui a été fait avec les brigands, 
« nous nous opposerons aux ordres du gouvernement, 
« et cei'tainement il n'y aura plus de trêve, ni de 
« paix entre nous et vous, et vous n'aurez plus le 
« droit d'être surpris. » 

Pour ceux qui connaissaient l'indifférence avec 
laquelle la population avait accepté notre domination, 
pour ceux qui avaient vu le dévouement irréprochable 
que les indigènes levés pour qotre union ont montré 
dès cette époque en combattant contre Quan Dinh, il 
est évident que cette lettre, dictée de Hué, avait pour 
but de mettre le gouvernement régulier à l'abri du 
ressentiment des PYançais dans lé cas où Quan Dinh 
succomberait à la suite de la lutte qu'il osait entre- 
prendre. Les mandarins lui avaient donné clandes- 
tinement toute l'assistance possible, il avait reçu des 
vivres et des munitions du Binh-tuan, et par des né- 
gociations fallacieuses, on avait retardé aussi long- 
temps qu'il était possible l'attaque de l'amiral Bo- 
nard. 

Jamais Quan Dinh ne cessa un moment de corres- 
pondre avec ses amis de la capitale et de connaître 
les intentions du roi, il écrivit au commencement 
d'avril à Tamiral qui revenait de Hué: 

« Le général en chef, héros des forêts, grand chef 
ce militaire chargé de la répression des Européens, 
a fait ce nouveau manifeste : Le noble royaume de 



218 LÀ GOGHINGSINB. 

« France devrait permettre le rachat des trois pro- 
« vinces, épargner la fleur de la population et ne pas 
« nous mettre en opposition avec lui et avec notre 
« propre gouvernement. De plus, vous avez fait 
« pendre tous ceux qui s'étaient soumis après votre 
« proclamation de paix. Lp peuple ne peut supporter 
« de telles choses et me prie d'interroger de nouveau 
• au sujet du rachat complet de ses territoires, ji 

Cette épitre prétentieuse gui contenait, après les 
accusations les plus odieuses, les mêmes propositions 
que celles des ministres du roi, ne pouvait recevoir 
de réponse ; ce n'était point au moment où nos parti- 
sans et nos coreligionnaires étaient assassinés et pil- 
lés, où leurs têtes et les nôtres avaient été de nouveau 
mises à prix, qu'un gouvernement soigneux de sa di- 
gnité pouvait négocier avec un ch^f de pirates 
l'abandon des individus qui l'avaient servi fidèlement. 
Le gouvernement annamite, entraîné par ses ran- 
cunes, montrait trop qu'il n'avait point su réprimer 
ses velléités de vengeance, et il devait rendre toute 
nouvelle transaction impossible. C'est le propice des 
gouvernements absolus, c'est également la faiblesse 
des esprits supérieurs, dont les prétentions quelque- 
fois ne le cèdent en rien à celles des souverains'les 
plus despotiques, de ne jamais vouloir reconnaître 
leurs fautes et de croire à leur propre infaillibilité, 
même au péril de leurs intérêts les plus chers. Le 



>. ' • .♦> 



LA COCHINGHINE. • 219 

pays continuait donc à être agité parles injures de 
Quan Dinh et par des bandes de malfaiteurs ; aucune 
administration régulière n'existait encore, une 
simple surveillance était exercée par les autorités mi- 
litaires qui trouvaient un concours insuffisant chez 
les fonctionnaires indigènes nouvellement créés. Ce- 
pendant cette administration si imparfaitement orga- 
nisée coûtait 36,000 piastres par.mois pour les appoin- 
tements du nombreux personnel des phus, des 
huyéns, des matas, des satellites, des bateliers.... Ce 
n'aurait pas été une grande dépense si elle avait été 
profitable, mais la plupart de ces agents étaient inu- 
tiles, La ville de Saigon à peine tracée ne renfermait 
que quelques maisons en bois éparses le long des 
quais ou au milieu des broussailles et des marais. 

Son principal commerce était alimenté par les 
fournitures du corps expéditionnaire et par celles de 
la flotte ; les désordres de l'intérieur avaient empê- 
ché un grand nombre d'indigènes de cultiver leurs 

champs, beaucoup de récoltes avaient été détruites, 

• 

et, dès les premiers jours de Tannée 1863, le bruit 
avait couru que la colonie était menacéer d'une di- 
sette, que les Français cherchaient à aggraver en 
autorisant, contrairement aux coutumes anciennes, 
la libre exportation des rizs. L'origine de ces rumeurs 

n'était pas douteuse, on y attacha d*abord peu d'im- 
portance. 



220 LA GOGHINGHINE. 

Phan-tan-giang était revenu de Hué en même 
temps que les ambassadeurs, et il avait repris son 
poste à Vinh-long le 25 avril. Il était chargé de 
réoccuper la citadelle que l'amiral Bonard avait pro- 
mis de lui remettre, il devait ensuite aller en 
France. Il demanda aux Français deux interprètes 
pour raccompagner ; en même temps il envoya à 
Saigon quatre jeunes gens de la province de Vinh- 
long destinés à apprendre le français, singulier 
exemple de l'empire des préjugés et de la routine sur 
les esprits les plus intelligents. Phan-tan-giang était 
doué d*une finesse et d'une capacité rares, il avait 
voyagé en Chine et à Batavia, il comprenait notre 
supériorité matérielle et intellectuelle, il sentait la 
nécessité d'instruire ses compatriotes, et cependant il 
se borna à faire entretenir dans des conditions très- 
misérables quelques enfants à Saïgon, alors qu'il 
aurait fallu faire quelques dépenses, de peu d'impor- 
tance d'ailleui's, pour leur faire donner une éduca- 
tipn sérieuse. Mais les gouvernements asiatiques joi- 
gnent à une vaine ostentation une avarice sordide 
qui n'est pas une dès moindres causes de leur dé- 
chéance actuelle ; ils succombent les uns après les 
autres faute d'avoir su faire à temps des sacrifices 
qui auraient pu prévenir leur chute . 

C'est le 25 mai que Phan-tan-giang put rentrer 
dans la citadelle de Vinh-long : ce fut un véritable 



LA COCfllNCHlNB. 221 

triomphe |)Our li^i et pour sa politique ; ses compa- 
triotes y virent le présage de la réoccupation pro- 
chaine de toutes les citadelles de Gia-dinh. 

Ce fut le commandant d'Ariès, le vaillant dé- 
fenseur de Saïgon, qui eut la contrariété de remettre 
ce gage entre les mains de nos anciens ennemis. 
Il vint ensuite à Saïgon avec le mandarin annamite, 
qui remercia l'amiral de la Grandière, et repartit 
le 2 juin sur VÉcho pour aller à Hué prendre les 
ordres de son souverain. Son collègue, lors de la 
conclusion du traité, Lam-dui-hiêp, venait de mou- 
rir dans son gouvernement du Binh-tuan, enlevé 
par une attaque de choléra, et Phan-tan-giang allait 
se trouver seul exposé aux critiques jalouses de ses 
rivaux à la cour. Il avait pleuré amèrement, disait- 
on, en apprenant ]*a mort de son ami, et il s'était 
écrié : t II me laisse tout le fardeau î » 

Le roi et ses ministres désiraient racheter les trois 

provinces que nous occupions ; ils étaient disposés 

dans ce but à subir, prétendaient-ils, les conditions 

les plus onéreuses, et ils se déclaraient prêts à offrir 

cent millions, somme inouie en Cochinchine où le 

numéraire était rare, faute de commerce extérieur. 

La plupart des impôts s'acquittent en nature dans le 

royaume ; les plus forts appointements ne dépassent 

pas cent cinquante francs par mois ; Ton n'y connaît 

ni la théorie des emprunts, ni celle du crédit, ni la 
T. I. 13 



222 LA GOCHINGHINE. 

manoeuvre des budgets, ni toutes ces autres corrup- 
tions qui nous fournissent des moyens ingénieux de 
consommer avec nos ressources du présent celles de 
l'avenir. On avait sollicité plusieurs personnes, 
quelques missionnaires entre autres, d*user de leur 
influence auprès du gouvernement de TEmpereur 
pour obtenir ce rachat tant désiré. 

Des motifs graves, des préjugés respectables jus- 
tifiaient la persistance du roi à vouloir rentrer en 
possession du pays qu'il avait perdu. Sa mère, qui 
vivait encore, était née à Gocong ; elle était aveugle 
et on lui avait caché que son village natal était 
tombé au pouvoir des barbares de TOccident. La 
grand'mère du roi, mère de Thiéu-tri, était de Thu- 
duc, petit village à deux lieues de Saïgon, sur Fautre 
rive du Donnai. Dans ces deux pays, le souverain pos- 
sédait une nombreuse parenté, et il y faisait eatrete- 
nir avec une piété scrupuleuse les tombes de ses an- 
cêtres maternels. Son honneur était engagé à conser- 
ver le territoire sur lequel reposaient leurs osse- 
ments. 

D'autre part, la Basse-Gochinchine passait pour la 
contrée la plus fertile de l'empire ; les provinces de 
Saïgon et de Mitho étaient appelées , les nourricières 
de TAnnam, Vinh-long en était le jardin. Le riz de 
Gocong et celui de Gangioc étaient renommés' pour 
leur qualité et leur goût ; un village de ce dernier 



lA COGHlNCâlNfi. 223 

arrondissement était spécialement chargé d'aQprovi- 
sionner la table royale. 

Lorsque la famine sévissait dans les provinces du cen- 
tre, surtout aux environs de Hué, où les fleuves n'ont 
point un cours régulier comme le Donnai et le Mékong, 
où les typhons exercent fréquemment leurs ravages et 
bouleversent toutes les conditions atmosphériques, le 
gouvernement envoyait solennellement une flotte de 
jonques chercher le tribut en riz des provinces du sud, 
dont l'excédant était déposé tous les ans. dans les ma- 
gasins de la citadelle de Saigon, afin de le faire vendre 
à bas prix au peuple de la capitale. 

Les habitants de la Moyenne-Gochinchine regar- 
daient donc la possession de Saïgon comme une con- 
dition essentielle de leur existence, sans se demander 
comment avaient fait leurs pères lorsque cette contrée 
appartenait au Camboge, à un empire qui leur faisait 
une guerre perpétuelle. 

A la fin de juin, VÉcho retourna chercher Phan- 
tan-giang et le ramena à Saïgon. Le vice-grand-cen- 
seur était accompagné de deux autres grands man- 
darins et de soixante-trois personnes attachées à son 
ambassade, mandarins inférieurs, secrétaires, soldats 
ou domestiques. Le roi les avait fait habiller de neuf 
et leur avait fait prendre toutes les provisions néces- 
saires pour une longue traversée ; ils avaient des 
ballots de riz, du poisson salé, du thé, du sucre, des 



224 LA GOCaiNGHlNE. 

vivres de toute nature pour plusieurs mois, comme 
s'ils avaient dû prendre passage sur une jonque chi- 
noise ou sur les antiques nefs du moyen âge. Sauf le 
chef de Tambassade, tous ces Annamites semblaient 
heureux de faire le voyage et de contempler des 
choses nouvelles. C'est un peuple gai, doux et rempli 
d'imagination ; il aime l'inconnu, les voyages et les 
aventures ; pendant trois siècles les habitants les plus 
intelligents et les plus hardis du Tonquin ont quitté 
leurs rivières et leurs montagnes pour aller chercher 
fortune le long des cotes de TAnnam. Ils ont succes- 
sivement occupé toutes les provinces du littoral, re- 
foulé les anciennes populations vers les forêts de 
l'intérieur, exterminé les Ciampas et les Gambo- 
giens ; ils ne se sont arrêtés que lorsque la terre leur 
a manqué, à l'extrémité de la presqu'île indo-chinoise. 
Ils ont transmis à leurs descendants leur esprit in- 
quiet et aventureux en même temps que lés traditions 
de leurs expéditions anciennes. On conçoit combien 
ce voyage en Europe devait plaire à des intelligences 
naïves, familiarisées de boane heure avec les fabuleux 
récits des expéditions de leurs pères. 

Le 4 mai ils prirent passage sui* le transport VEU' 
ropéen et firent voile pour l'Occident, accompagnés 
des vœux et des espérances de tous leurs compa- 
triotes. M. R^eunier, lieutenant de vaisseau, aide-de- 
camp du gouverneur, était chargé de les conduire. 



LA COCHINCHINE. 225 

Cet officier avait assisté à toutes les phases de Texpé- 
dition depuis la prise de Tourane ; il s'était distingué 
en plusieurs circonstances et avait été attaché à la 
personne de l'amiral Bonard à cause de sa connais- 
sance parfaite du pays et de ses habitants. 
^ Le 15 juin, l'ancien gouverneur de Vinh-long pen- 
dant la guerre, le tong-doc Truong, arriva de Hué 
pour reprendre son poste. C'était lin petit vieillard à 
la physionomie dure et astucieuse, qui s'était fait re- 
marquer par ses rigueurs et sa cruauté, surtout par 
son animosité contre les chrétiens. Les indigènes se 
plaignaient aussi de sa rapacité ou de celle de sa fa- 
mille, qui contrastait avec le désintéressement de 
Phan-tan-giang. 

Après le départ des ambassadeurs, l'amiral de 
la Grandière s'occupa spécialement de régler une 
question importante, celle de nos relations avec le 
Camboge. 11 était confiant dans la surveillance active 
des officiers distingués qui venaient de faire la guerre 
et qui connaissaient à fond le pays pour la répression 
des désordres intérieurs ; il n'avait, d'ailleurs, aucune 
autre mission à remplir en Cochinchine que de main- 
tenir ce qui existait j usqu'au retour de l'amiral Bonard. 

Le ministère de la marine et des colonies était 
alors dirigé par un de nos hommes d'État les plus 
remarquables et par l'un de nos plus habiles orga- 
nisateurs, M. le marquis de Ghasseloup-Laubat. Ce 



226 LA COCHINGHINE. 

ministre éminent, qui a laissé de grands souvenirs de 
son passage au pouvoir, sut tirer un immense parti 
de toutes nos ressources pour faire face en même 
temps aux charges des expéditions du Mexique, de la 
Cochinchine, et à l'armement d'une flotte puissante. 
Il avait discerné, au milieu des rapports contradic- 
toires et des renseignements les plus divers, toute la 
valeur de nos nouvelles possessions ; il avait choisi 
l'amiral de la Grandière pour établir Tordre et la 
régularité nécessaires après une guerre longue et 
acharnée. Il avait accordé toute sa confiance à ce 
nouveau gouverneur dont il connaissait la droiture, 
la modestie et la haute intelligence. Il était assuré 
que l'amiral saurait toujours accomplir son devoir 
avec la courageuse ténacité devenue proverbiale chez 
les Français de sa race, et mettrait au service de son 
pays Tardeur que les autres hommes emploient ordi- 
nairement au^ profit de leurs passions ou de leurs 
intérêts personnels. 

Conformément aux instructions du ministre, l'amiral 
de la Grandière se rendit au Camboge. Il partit de 
Saigon à la fin de juillet et parcourut le grand fleuve 
depuis Mitho jusqu'à Angkor. Il visita en passant le 
gouverneur de Vinh-long et s'arrêta à Ouddon auprès 

du roi Norodon. 

Là se confirma pour lui l'appréciation qui résultait 
des renseignements officiels fournis par les Anna- 



LA GOŒINC&DaL 227 

mites. Le rai de Camboge, trop faible pour faire 
Talair lui-même ses justes piétentioiis à l'indépen- 
danoe, n'avait pu oonserrer son trône qu'en profitant 
habilement des rivalités des Siamois avec les Anna- 
mites. Chacun de ses ambitieux voisins avait essayé 
de le dépouiller de ses États, et après s^être fait une 
guerre sanglante qui avait duré plus de qninze années, 
ils avaient reconnu le roi Ong-Duong. Depuis cette 
époque c le Camboge pouvait être considéré, disaient 
les mandarins annamites, comme un enfant rebelle et 
ingrat, ne sachant point reconnaître la sollicitude de 
ses parents, de TAnnam qui était comme son père, de 
Siam qui était comme sa mère. » 

L'arrivée des Français en Basse-Cochincfaine avait 
dérangé bien des projets ; une trêve temporaire 
existait entre les deux puissances protectrices du Cam- 
boge ; mais chacune d'elles n'attendait qu'une occa- 
sion favorable pour s*emparer des provinces qui res- 
taient au successeur de Ong-Duong. 

Les Cambogiens, refoulés de la partie méridionale de 
la x>éninsule par les Annamites, qui établissaient déjà 
des colonies le long du grand fleuve, bien au dessus de 
Chaudoc, redoutaient peut-être davantage les Siamois 
qui occupaient sans aucun droit les provinces de 
Battambang et d'Angkor, les plus florissantes au- 
trefois de leur empire, quoiqu'elles ne fussent ha- 
bitées que par des hATrunAs de leur race. Un man- 



228 LA COCHINCHINE. 

darin de Siam, en mission auprès du roi Norodon, 
ne quittait pas ce prince et surveillait ses moindres 
démarches. Cet agent était extrêmement redouté à la 
cour,*où il avait plus d'autorité réelle que le souverain 
lui-même. A la vue du navire à vapeur qui portait 
Tamiral, les craintes du roi s'évanouirent ; il savait 
quelleétaitla puissance des Européens, combien leurs 
exigences seraient moindres que celles d'un despote 
asiatique ; il fut séduit par la franchise et la cour- 
toisie du représentant de la France, et il accepta avec 
empressement une convention qui fut le Balut de son 
royaume. 

Nous nous engagions à reconnaître son autorité ; en 
échange il se plaçait sous le protectorat de la France, 
et il nous concédait un établissement à Namvang ou 
Pnom-penh, aux quatre bras du grand fleuve, situa- 
tion très-importante. Sur ce point le Mékong, qui 
descend du Laos, se divise en trois bras principaux ; le 
premier se déverse dans le grand lac de Bien-hô et a 
près de mille mètres de large ; le second est le Thiên- 
giang ou fleuve supérieur, qui coule vers Test, passe 
à Vinh-long, à Mitho, Ot se jette à la mer par les em- 
bouchures de Cua-tiêu, Gua-daï, Am-luong et Vinh- 
thanh : il a plus de six cents mètres de largeur 
moyenne ; et le troisième est le Hâu-giang ou fleuve 
mférieur, qui s'éloigne graduellement du précédent, 
arrose Chaiidoc, passe à Dong-xuyên, ou Rach-traon, 



Là COCHINCfflNE. 229 

et se jette dans la mer par le Bassac. C'est de ce der- 
nier bras, dont la largeur n'est que de deux cents 
mètres à Chaudoc, mais qui a près de mille mètres à 
partir du canal de Vam-nao, que partent les canaux 
deHatiên, de Rach-gia et de Soc-tran (à Ca-mau), 
qui aboutissent au golfe de Siam. 

En rentrant à Saïgon, l'amiral dut^ appliquer tous 
ses soins à calmer les inquiétudes qui avaient survécu 
parmi les populations aux troubles et aux scènes de 
violence qui avaient été inévitables pendant la ré- 
pression de la révolte de Gocong. 

La population avait moins cultivé de rizières que les 
années précédentes pendant cette crise ; beaucoup de 
récoltes avaient été détruites, et les rebelles avaient 
requis de grandes quantités de grains, de sorte que 
les gens de la campagne craignaient une disette. 
Leurs appréhensions étaient exagérées à dessein par 
nos ennemis qui incriminaient vivement l'indifférence 
des Français pour les maux du pays, puisque le nou- 
veau gouvernement permettait d'exporter des denrées 
gui allaient manquer aux habitants. 

A la fin d'août, l'excédant de la récolte, qui est ter- 
minée en décembre et janvier pour les cantons retar- 
dataires, a déjà été vendu et exporté : l'amiral prit 
alors une mesure bien contraire à ses principes très- 
libéraux en matière commerciale : il interdit l'expor- 
tation du riz. Il parvint ainsi à dissiper une agitation 
T. I. 13. 



230 LA COCHINCHINE. 

factice sans porter aucun tort sérieux au commerce ; 
car cette interdiction, destinée seulement à produire 
un effet moral, fut levée le premier janvier 1864, au 
moment où la nouvelle récolte allait être mise en 
magasin. On donna en même temps quelques secours 
d'argent à la population et on fit des avances à divers 
villages pour les aider à acheter des semences et à re- 
prendre leurs travaux agricoles. Les Annamites se 
sentirent protégés et encouragés ; ils augmentèrent 
leurs cultures, et, malgré une sécheresse exception- 
nelle, ils ne souffrirent pas de la cherté des grains. 
En même temps il y avait lieu de restreindre les dé- 
penses générales, qui avaient pris une extension trop 
grande. Entraînés par leur zèle et par la perspective 
de ToBuvre grandiose à laquelle ils étaient appelés à 
concourir, les chefs de service étaient portés à organi- 
ser sur un grand pied tout ce qui appartenait à la co- 
lonie naissante ; tous les projets étaient vastes et 
coûteux au moment même où la France ne voulait 
accorder que des subsides restreints à cette possession 
nouvelle qui était inconnue et surtout impopulaire. Le 
gouvernement épuisait ses efforts pour soutenir l'ex- 
pédition du Mexique, à laquelle il aurait peut-être sa - 
crifié sans hésiter celle de Gochinchine. Il fallait donc 
que notre colonie vécût au jour le jour, en réduisant 

r 

les dépenses avec une rigoureuse parcimonie et en ne 
satisfaisant qu'aux besoins les plus urgents ; à ce prix 



LA GOGHINGHINE. 231 

seulement on pouvait espérer que la Gochinchine ezis- 
terait ; sinon le pays, incapable de discerner parmi 
les entreprises lointaines celles qui pouvaient avoir 
une utilité pratique, semblait disposé à sacrifier 
aveuglément celle qui paraîtrait trop coûteuse. 

Phan-tan-giàng et ses collègues allaient donc avoir 
beau jeu à offrir de l'argent en échange d*un coin de 
terre ignorée à des hommes qui paraissaient à bout 
d'expédients pour solder les dépenses de TÉtat. Mal- 
heureusement pour lui, il ne connaissait pas assez les 
Européens, et ne sut tirer aucun parti de la situation. 
Il fut reçu tardivement par l'Empereur et fut promené 
en attendant d'une curiosité à une autre dans Paris 
chose qui lui offrait beaucoup d'intérêt au milieu des 
soucis que lui donnait sa mission. Cependant il reçut 
au derniel* moment des paroles encourageantes, des 
promesses, affirmait-il, et il ébaucha un projet de con- 
vention qui devait être le prétexte de mille difficultés 
pour notre organisation intérieure. 

Les Annamites poursuivaient toujours le même but : 
rendre la Gochinchine ingouvernable pour les Fran- 
çais. Partout ils excitaient le mécontentement; ils las- 
saient les populations par un brigandage effréné, et 
ils les engageaient à nous résister par la force d'iner- 
tie, puisqu'elles n'avaient pu lutter ouvertement contre 
nos armes. Devant ces démonstrations persistantes, le 
gouverneur devait tenir à l'exécution rigoureuse du 



232 LA GOGHINGHINB. 

traité ; toute v^léité de le modifier aurait semblé im 
acie de faiblesse et aurait pu devenir le prétexte de 
nouveaux conflits que le gouvernement de Hué saisi- 
rait avec empressement. 

Les ministres du roi d'Annam, partageant les 
préjugés de la classe lettrée, ne se rendaient pas un 
compte très-exact de Tesprit des campagnes. Le cul- 
tivateur annamite aime son champ et il tient à la 
tranquillité publique, laquelle doit être assurée par les 
soins de l'administrationi Les maires, les chefs de 
canton et les notables le recueillent et le protègent à 
l'intérieur des villages, mais c'est au gouvernement à 
conjurer les dangers provenant de l'extérieur. Dans 
cette dernière guerre, l'impuissance du gouverne- 
ment de Hué avait été évidente- pour tous les indi- 
gènes ; après avoir cru d*abord que les Français 
étaient des envahisseurs barbares et destructeurs, les 
habitants honorables et influents n'avaient pas tardé 
à reconnaître que nous étions disposés à maintenir 
l'ordre, la sécurité de leurs personnes et. de leurs 
biens, et la plupart se ralliaient à nous afin de. com- 
battre les perturbateurs. L'interdiction d'exporter du 
riz en 1863, et les avances faites à quelques villages 
pauvres, nous concilièrent plus de sympathies que 
n'auraient pu le faire les plus brillantes combinaisons 
stratégiques. Les indigènes furent touchés de cette 
sollicitude pour leurs intérêts et pour leurs besoins. On 



LA GOGHIIiGHINE. , 233 

s'aperçut bientôt de cette bonne disposition des es- 
prits en notre faveur. 

Quan-Dinh cherchait à renouveler les manœuvres 
qui avaient déjà réussi à Gocong. Il s'était fixé à Ly- 
Nhon, au milieu d'un terrain d'alluvions couvert 
d'une épaisse forêt de palétuviers où une faible partie 
du sol émergeait à peine au-dessus delà marée haute ; 
il espérait que nous n'irions l'y chercher qu'après lui 
avoir laissé le temps de construire des fortifications 
sérieuses. Une nouvelle expédition conduite à grands 
frais d'hommes et d'argent comme celle de Gocong 
n'était plus nécessaire ; elle aurait singulièrement 
relevé son importance. Mais il avait été placé sous 
la surveillance active de quelques officiers résolus 
qui ne devaient plus lui laisser un moment de 
repos. Sa présence fut dénoncée par quelques habi- 
tants, et, le 25 septembre, MM. GûugearcJ et Béhic, 
lieutenants de vaisseau , commandants les cercles 
de Gocong et de Gangioc, le faisaient cerner dans 
son nouveau repaire. C'était un endroit désolé, 
presque impénétrable, abandonné aux sangliers, aux 
tigres et aux pirates. Sous les ombrages épais de cette 
forêt dont le sol était une vase humide et profonde, 
les Français et quelques auxiliaires indigènes sur- 
prirent le campement annamite, firent quelques pri- 
sonniers et saisirent un matériel considérable. Quan- 
Dinh faillit être pris; un mata l'avait saisi par l'épaule, 



234 LA GOGHINGHINE. 

mais il se déroba à son étreinte et le renversa d'un 
coup de sabre, puis il disparut dans les broussailles. 
Malgré une poursuite acharnée, il s'échappa presque 
seul dans une mauvaise barque ; sa femme fut prise 
avec quelques-uns de ses compagnons, d'autres mou- 
rurent de faim dans la solitude où ils erraient sans 
oser se montrer. 

Les papiers de Quan-Dinh renfermaient beaucoup 
de renseignements intéressants, les noms de tous ses 
complices et surtout une correspondance prouvant 
que ses munitions étaient achetées chez un marchand 
chinois de Phanri, dans la province de Binh-tuân. 
Rien ne pouvait prouver plus nettement la complicité 
du gouvernement de Hné ; on lui demanda l'extradi- 
tion de ce Chinois que le gouverneur de la localité pré- 
tendit ne pas connaître. 

Quelques bandes dé pirates se montrèrent à ce mo- 
ment sur nos frontières de Test, dans la province de 
Biên-hoà et dans les environs de Tan-an, de Mitho, 
de Cangioc et de Cholon. Mais plusieurs de leurs 
chefs nous furent livrés par les populations, lasses de 
ces agitations stériles. C'est surtout dans les forêU 
qui nous séparent du Binh-tuân que les insurgés, re- 
nonçant à nous braver sur notre territoire, tâchaient 
de se réorganiser loin de nos -navires- de guerre, à 
rartillerie desquels ils attribuaient leurs défaites. 
Cependant tout le monde en Gochinchine avait les 



LA GOGHINGfflNE. 235 

yeux tournés vers TEurope, où les destinées de la co- 
lonie allaient se décider. Le 28 novembre, l'amiral 
de la Grandière reçut sa nomination de gouverneur 
titulaire ; Tamiral Bonard, brisé par les fatigues 
d'une carrière maritime active, épuisé par les travaux 
bien remplis de sa dernière campagne, avait dû re- 
noncer à reprendre sa position. 

La situation faite au nouveau gouverneur lui per- 
mettait d'avoir une grande initiative et de suivre une 
ligne de conduite conforme à ses convictions. La 
création d une grande colonie est une œuvre com- 
plexe, qui ne peut être menée à bien qu'au moyen 
d'une direction unique, forte et persévérante. Le chef 
qui a la responsabilité d'une mission pareille doit être 
dépositaire d'une autorité sans bornes ; il est sur les 
lieux, seul il peut discerner ce qui est bon et utile. 
Les critiques soulevées inévitablement par ses actes 
sont souvent le résultat des appréciations erronées des 
personnes qui n'ont pas connu les mobiles de sa con- 
duite, qui ignorent les conditions au milieu desquelles 
il a été /)bligé d'agir résolument et sans délai. 

Il se trompe quelquefois, mais ses erreurs, promp- 
tement réparées, sont moins préjudiciables que celles 
d'un conseil délibérant ou que celles d'une administra- 
tion dont les membres sont irresponsables de leurs 
décisions. L'organisation d'une colonie est une pé- 
riode éminemment transitoire, pendant laquelle une 



236 LA. C0CHINCHIN3. 

action souveraine et rapide, semblable à celle d'un 
chef d'armée sur le champ de bataille, est absolument 
nécessaire pour conjurer les dangers qui menacent le 
présent et l'avenir de la société naissante. N'a-t- 
on point vu, au dernier siècle, le conseil de la Com- 
pagnie des Indes sacrifier nécessairement la Bour- 
donnaye, puis Dupleix, et, par ses résolutions aveugles, 
précipiter nos établissements coloniaux vers leur 
ruine complète. 

Warren Hastings, Wellesley, Daëndels, Van den, 
Bosch, au contraire, sont parvenus à donner une or- 
ganisation puissante aux établissements prospères 
qu'ils dirigeaient en usant énergiquement. d'un pou- 
voir absolu. 

Continuant leurs manœuvres perfides, les manda- 
rins avaient fait répandre les bruits les plus alar- 
mants parmi nos populations. On disait que le roi 
Thu-duc avait acheté quatre -vingt canons à Singapour 
et qu'il avait demandé l'appui des Anglais ; que déjà 
il avait expédié des munitions aux insurgés en les 
faisant cacher sous les cargaisons des barques indi^ 
gènes venant du Binh-tuân ou du Binh-dinh. On 
ajoutait tout bas que des troupes annamites allaient 
arriver par les forêts des Mois et tomber inopinément 
sur nos villages. En réalité, les rebelles de nos pro- 
vinces étaient tolérés sur la frontière du Binh-tuân et 
s' y ravitaillaient sans être inquiétés par les mandarins . 



LA COCHmCHINE. 237 

Le quan-bôdeVinh-long voulut le premier s'assurer 
des dispositions de Tamiral de la Grandière. Il lui 
demanda à faire porter à travers notre territoire la 
correspondance officielle de sa province avec la capi- 
tale par des jonques annamites armées en guerre. 

Un refus bien net rejeta cette prétention ; une tolé- 
rance de cette nature aurait pu donner lieu aux plus 
graves abus. Par une convention précédente, on 
avait autorisé les Annamites de Viiih-long à entretenir 
à Baria (Phuoc-tuy) un poste de tram de quarante 
hommes afin de porter les correspondances annamites 
entre ce point et la frontière. Mais depuis Baria jus- 
qu'à Vinh-long, les dépêches devaient être confiées à 
nos courriers, qui suivaient l'ancienne route impé- 
riale par Long-thanh, Bien-hoâ, Saïgon, Cholon et 
Mitho. Les mandarins et les fonctionnaires ne pou- 
valent passer qu'après avoir obtenu une autorisation 
du . gouvernement français. Les mouvements des es- 
cortes annamites sur notre territoire auraient été une 
cause d'inquiétudes pour nos populations; les habi- 
tants auraient pu croire que nous n*y étions établis 
que temporairement, puisque nous permettions aux 
troupes du roi d*y circuler comme par le passé. 

Pendant que l'amiral repoussait ces tentatives 
d'empiétement, des complications nouvelles sur- 
gissaient au Camboge. 11 avait chargé M. de Lagrée, 
lieutenant de vaisseau, commandant l'aviso le Gia- 



238 LA COCHINCHINB. 

dinh, de commander la station navale de Ouddon et 
de le représenter auprès du roi de Camboge. 

Cet officier, dont la brillante carrière fut si tôt 
brisée par une mort glorieuse, avait un caractère 
conciliant, une grande instruction et toute l'énergie 
voulue pour en imposer dans un pays où les Français 
allaient se trouver en butte à toutes les jalousies, à 
toutes les manœuvres hostiles des agents de la cour de 
Siam., 

Le roi Norodon se montrait hésitant; il était par- 
tagé entre la crainte des Siamois et une admiration 
puérile pour les Français; quelquefois il faisait de 
grandes avances à ces derniers; à d'autres moments 
il cessait de lés voir et se soumettait servilement aux 
injonctions du général siamois qui avait su établir 
des intelligences au sein de la famille royale. 

En décembre, Norodon annonça qu'il voulait se 
faire couronner solennellement, et, sur son invitation, 
le commandant d'Arles fut désigné par le gouverneur 
pour représenter la France à cette cérémonie. Mais 
un contre-ordre fut donné, les augures n'étaient pas 
favorables, et le roi de Siam, malgré sa promesse, 
n'avait point envoyé là couronne royale qui était restée 
en 3on pouvoir. 

En février 1864, le roi de Camboge annonça de 
nouveau son couronnement ; M. Desmoulins^ capi- 
taine de frégate, chef d'état-major général du gouver- 



LA COCHTNCHINE. 239 

neur, se rendit à Ouddon et offrit au prince de la part 
de Tamiral un uniforme brodé en or. Sa Majesté 
cambogienne monta solennellement sur son trône et 
fit admirer son brillant costume à ses courtisans ; 
mais la couronne avait encore été retenue à Bangkok, 
et la cérémonie resta incomplète. 

Le roi de Siam avait fait dire à Norodon qu*il vou- 
lait le couronner lui-même, et il l'invita à se rendre 
à Gampot d'où il irait par mer à Bangkok. 

S. M. Mongkut, roi de Siam, mort en 1868, était un 
homme âgé, assez instruit relativement à ses compa- 
triotes et fort habile à diriger Tadministration de ses 
États, où il jouissait d*un grand prestige aux yeux des 

populations. 11 subissait depuis longues années Tas- 
cendant des Anglais et il avait toujours manœuvré 
avec une prudence infinie pour éviter des conflits avec 
ces voisins dangereux. Il mettait tous ses soins à 
maintenir dans Tobéissance les petits souverains tri- 
butaires du Laos, et il employait souvent à leur égard 
les moyens de rigueur. Il s'efforçait par dessus tout 
de réaliser, aux yeux des Européens résidant à Siam, 
le type d un prince libéral, instruit, aimant les arts ; 
il savait très-bien que l'opinion favorable de ces étran- 
gers pouvait être reproduite par les journaux, et pèse- 
rait d'un certain poids en sa faveur si jamais un orage 
venu de l'Occident menaçait son trône. Il avait d*ail- 
lem*s acquis quelques notions de mécanique, de canon- 



240 LA OOGHINGHINE. 

nage et d'astronomie ; il parlait volontiers sciences 
avec les étrangers, et il laissait croire à ses sujets qu'il 
possédait le secret des choses occultes. 

Ce furent ces prétentions, communes à bien d'autres 
des potes de son temps, qui causèrent sa mort. Il voulut 
assister en grande pompe à l'expédition scientifique 
envoyée sur la presqu'île de Malacca en 1868 parla 
France et par TAngleterre pour observer une éclipse 
de soleil. Il eut l'air de suivre avec attention ce phé- 
nomène qui se passait au-dessus de sa tête, et, pour 
montrer combien il était initié aux secrets d'en haut, 
il fit annoncer par un coup de canon la fin de Téclipse. 
Il contracta pendant son séjour sur la côte orientale 
de Malacca une fièvre pernicieuse qui l'enleva à son 
retour à Bangkok. 

Ce souverain avait fait élever les princes cambo- 
giens à sa cour et il avait été le parrain de Norodon, 
lorsque ce dernier avait été consacré bonze. Au Gato- 
boge comme à Siam, les princes et les jeunes gens de 
bonne famille embrassent la vie monastique pendant 
une année avant de se marier et d'exercer des fonc- 
tions publiques. Ils pratiquent pendant ce temps de 
retraite la chasteté, la contemplation et les vertus re- 
ligieuses recommandées aux adeptes de Boudha. Cette 
circonstance avait créé des liens personnels d'afiec- 
tion et de reconnaissance entre les deux princes ; 
néanmoins Mongkut, dans un but intéressé, avait laissé 



LA GOGHINGHCKË. 241 

les fils du roi de Cambbge Ong-Duoug se livrer en 
liberté à leurs passions pour le jeu, l'oisiveté et la dé- 
bauche ; il a fallu que Norodon et ses frères fussent 
doués des dispositions naturelles les plus brillantes 
pour avoir pu résister à cette éducation énervante et 
pour se trouver aujourd'hui à la hauteur des positions 
qu'ils occupent. 

Norodon n'osa point éluder la proposition de son 
puissant et illustre parrain ; mais il tint d'abord ses 
résolutions secrètes : cependant il sentait que la dé- 
marche qui lui était demandée serait une véritable 
abdication de ses droits, et il ânit par confier ses in- 
quiétudes au commandant de Lagrée. Cet officier, 
quoique prévenu trop tard, le dissuada vivement de 
faire ce voyage ; mais Norodon craignait, le roi de 
Siam et semblait croire que nous n'avions pas les 
moyens de le protéger contre sa colère. Au premier 
avis donné par M. de Lagrée, l'amiral envoya deux 
canonnières à ses ordres, afin de rassurer Norodon et 
de lui prouver que, placé sous notre protection, il était 
libre et indépendant chez lui, à l'abri des menaces de 
son voisin. 

Le Z mars, avant l'arrivée de ces navires, notre ti- 
mide protégé était déjà parti pour Gampot avec une 
nombreuse suite d'éléphants et de bagages. Le repré-* 
sentant de la France avait jugé à propos de l'accom- 
pagner afin de ne pas le perdre de vue et de connaître 



242 LA GOCflINCHiNB. 

le pays. Le cortège traversa des plaines désolées par la 
sécheresse ; hommes et animaux faillirent périr de 
soif et de chaleur. A Campot, on ne trouva personne, 
le roi de Siam n'avait pas jugé à propos de se déran- 
ger, ou plutôt, fidèle à son caractère prudent, il avait 
craint de s'engager trop ouvertement dans une usur- 
pation attentatoire aux intérêts et aux droits d'une 
grande puissance européenne. Norodon, mortifié d'a- 
voir fait ce voyage inutile, peu soucieux de se mor- 
fondre dans le village désolé de Gampot, résista aux 
instances du mandarin siamois qui voulait le retenir, 
et repartit immédiatement pour sa capitale. La pré- 
sence des bâtiments français contribua à le remettre 
de ses pénibles émotions. Cette aventure malencon- 
treuse mit fin à la prédominance que Siam avait usur- 
pée à force d'envahissements sur le malheureux Cam- 
boge. Le roi Mongkut fit encore quelques tentatives 
pour ressaisir son influence sur l'esprit de Norodon, 
mais les préférences de ce dernier étaient désormais 
acquises aux Français ; cette conversion était due sur- 
tout à l'attitude digne et sympathique du commandant 
de Lagrée. 

Dans nos provinces^ les habitants, abandonnés 
presque sans protection aux manœuvres' des rebelles, 
continuaient à être en proie aux plus vives alarmes. 
Ils ne savaient s'ils appartiendraient définitivement à 
la France, ou s'ils n'allaient point être rendus à la do- 



LA GOGHINGHINE. 243 

mination de la cour de Hué^ et ils craignaient de se 
compromettre en refusant de s'associer aux mou- 
vements hostiles dirigés contre notre autorité. Une 
mauvaise nouvelle, bientôt démentie, vint accroître les 
appréhensions des autorités françaises. Les ambassa- 
deurs annamites, après avoir attendu longtemps à 
Paris, avaient enfin obtenu d'être reçus en audience 
par l'Empereur à son retour des eaux. Ils étaient en- 
suite allés en Espagne, d'où ils étaient ramenés 
par un petit navire dé guerre espagnol, le Terceira^ 
à Alexandrie. Mais la Méditerranée est quelquefois 
mauvaise au commencement de l'hiver ; un coup 
de vent terrible dévasta nos côtes et occasionna de 
nombreux sinistres. Le paquebot VAtlas^ qui faisait 
le service entre Alger et Marseille, disparut pendant 
la tourmente, et on'îesta en France quinze jours sans 
nouvelles des ambassadeurs qui étaient à la mer au 
même moment. Plusieurs journaux annoncèrent que 
leur navire s'était perdu. Un mois après, on apprit 
par le courrier suivant qu'ils avaient relâché à 
Naples. 

On se figure aisénxent les difficultés qu'une catas- 
trophe de cette nature aurait fait naître. La nouvelle 
de ce naufrage avait circulé rapidement ; beaucoup 
d'indigènes semblaient disposés à croire qu'on avait 
fait disparaître les mandarins pour gagner du temps 
et retarder l'exécution des engagements pris avec eux. 



24;4 LA GOGHIKGHINE. 

L'annonce dé leur prochaine arrivée, parvenue le mois 
suivant, fit cesser toutes ces rumeurs. ^ 

Les agitateurs qui parcouraient le pays commirent 
à cette époque quelques imprudences. Ils se réunis- 
saient fréquemment aux environs de Cholon, à Phu- 
lac ou à Bahom, centres riches et populeux, difficiles 

r 

à surveiller. On parvint à saisir quelques-uns des plus 
remuants, entre autres celui qui avait reçu le titre de 
phu (préfet) de Cholon au nom des insurgés. 

Les nombreux prisonniers qui avaient été faits après 
la prise de Gocong et pendant les mouvements qui 
s'étaient produits dans diverses localités auraient été 
fort embarrassants ; l'amiral Bonard avait pris à leur 
sujet une mesure qui conciliait toutes les exigences de 
l'humanité la plus scrupuleuse avec celles de la poli- 
tique la plus prévoyante. Il ne voiftait ni faire exécuter 
les rebelles ordinaires, ni les détenir indéfiniment 
dans nos prisons ; il résolut de les éloigner temporai- 
rement comme travailleurs engagés à l'île de la Réu- 
nion. On offrit à ceux des prisonniers qui opteraient 
pour cette peine de signer des engagements de cinq 
ans et de dix ans. Par la suite, l'amiral de la Gran- 
dière obtint l'autorisation, de les envoyer à la disposi- 
tion du gouverneur de Tîle de la Réunion sans engage- 
ment préalable. Ces dispositions nous permettaient de 
faire disparaître de la colonie des individus dangereux 
dont le caractère et l'esprit pouvaient subir une heu- 



LA COCHINGfliNÉ. 245 

reuse transformation à la suite de leur séjour dans un 
pays civilisé, riche et prospère. Les déportés à la Réu- 
nion finiraient par comprendre notre puissance, nos 
qualités, nos habitudes et même par apprendre notre 
langue. On devait espérer qu'à la fin de leur temps 
d'exil, ils rentreraient dans leurs foyers plus éclairés, 
plus disposés à la soumission, et que par leurs conseils 
et leurs exemples, ils nous aideraient dans Toeuvre 
d'assimilation qui était le but de nos efforts. 

Dès le commencement de Tannée 1864, le gouver- 
neur, se conformant aux instructions du ministre, fit 
constater les ressources de la colonie et les dépenses 
auxquelles donnerait lieu son administration. Ce fut 
le premier budget de la Cochinchine. 

Elle était alors divisée en sept commandements mi- 
litaires ou cercles : Saigon y compris Cholon, Can- 
gioc, Tay-Ninh, Tân-an et Gocong, Mitho, Biên-hoà 
et Baria. 

Les impôts directs levés dans ces localités, soit sur 
les champs cultivés, soit sur les particuliers, s'éle- 
vaient à la sonmie de 1,106,992 francs, à laquelle ve- 
naient s'ajouter les produits de la ferme de Topium, 
des patentes, des fermes des jeux, des locations di- 
verses, des droits d'ancrage, etc.; la somme totale 
était de trois millions. 

Les impôts directs, fixés d'après les déclarations des 

contribuables vérifiées sur les arïciens rôles des ter- 
T. I. • ^ U 



246 Lk GOCaiNGHINE. 

rains et des populations, pouvaient être perçus sans 
inconvénient ; il y avait même un intérêt politique à 
exiger cette redevance ; si nous l'avions négligée, elle 
aurait été réclamée par une foule d'aventuriers, agis- 
sant soit au nom de la cour dé Hué, soit à jceluide 
Quan-Dinh ou peut-être au nom des Français eux- 
mêmes. 

L'impôt sur les terrains se payait en nature ; il était 
en moyenne de une mesure de riz par mân (mesure 
de un demi -hectare à peu près) ; il devait être apporté 
par les propriétaires dans les magasins de la province. 
En 1864, des magasins de dépôt furent disposés dans 
ce but à Saïgon et à Mitho, et le paiement de cette 
taxe fut effectué régulièrement. Ce système avait de 
nombreux inconvénients ; les habitants perdaient 
beaucoup de temps et employaient une main-d'œuvre 
considérable au transport de leurs redevances. En 
moyenne, les riz apportés à Saigon restaient deux 
jours en route avant d'arriver ; les barques des con- 
vois étaient exposées aux attaques des pirates et aux 
risques d'avaries qu'entraîne toute navigation ; on ne 
pouvait pas évaluer à moins de un franc par picul la 
dépense qui résultait de ce travail, sans compter les 
frais de surveillance qu'il fallait faire pour conserver 
le riz en bon état dans les magasins. Autrefois, ces 
dépôts constituaient une réserve destinée à venir en 

ê 

aide aux populations dans les temps de disette, mais 



LA COCHINGHINE. 247 

cette précaution était peu utile pour la Basse-Cochin- , 
chine ; l'histoire nous ayant appris que, de temps im* 
mémorial, les récoltes de cette région fertile ont tou- 
jours suffi aux besoins de ses habitants (Gia-dinh- 
thong-chi). Ce fut une expérience intéressante que 
l'on fit et que ne l'on fut point obligé de recommencer 
les années suivantes. 

Dans les recettes prévues, on n'avait point compris 
l'impôt des soldats de la province appelé phu-duong ; 
chaque village étant encore tenu comme autrefois 
d'entretenir les hommes fournis pour le service des 
milices, sauf la ration de riz et la solde de une liga- 
ture par mois données à chaque homme par l'État. Ce 
budget avait été établi à la suite d'études approfondies 
et de recherches actives ; il était le fruit des travaux 
consciencieux de plusieurs officiers distingués. 

Les diverses branches du revenu étaient réparties 
dans les attributions de divers services ; le chef des 
^services administratifs, M. Lefraper, commissaire de 
la marine, était chargé de tous les baux et de tous les 
marchés, et centralisait toute la comptabilité flnan- 
cière ; le directeur des affaires civiles de Saïgon, 
M. Carreau, capitaine de frégate, chargé de l'admi- 
nistration du chef-lieu, avait la surveillance de la 
ferme d'opium, celle de la délivrance des patentes, des 
permis de séjour, des loyers et ventes de terrains, 
etc. ; les inspecteurs des affaires indigènes avaient la 



248 LA. COCHINCHINE. 

tâche la plus considérable ; ils devaient faire traduire 
et vérifier les rôles d'impôt des villages et ensuite 
assurer la rentrée des contributions ainsi que leur 
envj3i au chef- lieu. 

L'amiral de la Grandière chercha dès lors à multi- 
. plier nos rapports avec lès habitants de toutes les 
classes ; voulant leur donner une protection entière 
et efficace, il tenait à assurer le cours prompt et régu- 
lier de la justice, d'une justice simple, expéditive et 
intègre. Dans ce but il augmenta le nombre des ins- 
pecteurs des affaires indigènes qui furent investis des 
mêmes fonctions judiciaires que les anciens phus et 
huyêns;ces magistrats jugeaient en première ins- 
tance et ils soumettaient au gouverneur les sentences 
qu'ils avaient rendues. 

L'amiral s'était réservé le droit de les approuver ou 
de les modifier pour toutes les causes d'une certaine 
importance. Le gouverneur français, représentant son 
souverain, était substitué aux pouvoirs du roi d'An- 
nam comme législateur et comme juge suprême. 

Un décret du 10 janvier 1863, rendu sur la proposi- 
tion du ministre, M. de Chasseloup-Laubat, avait 
défini les attributions et le rôle du gouverneur de la 
Cochinchine en lui laissant la latitude nécessaire pour 
profiter des circonstances et dis événements dans l'in- 
térêt de l'accomplissement de sa mission. 

Un inspecteur fut établi à Thu-dâu-môt, un autre 



LA GOGHINGHINE. 249 

à Long-thanh sous les ordres du commandant supé- 
rieur de Bien-hoâ, un troisième fut placé à Gocong, 
un quatrième à Tan-an sous les ordres du comman- 
dant du cercle ; les coïnmandants de Tây-Ninh et ^e 
Cangioc, l'inspecteur de Cholon et celui de Mitho 
eurent sous leurs ordres de jeunes oflBciers pour les 
seconder dans leur service à mesure que leurs attri- 
butions se multipliaient. 

Ainsi, à cette époque, un inspecteur devait mainte- 
nir l'ordre public, au moyen des agents et des fonc- 
tionnaires indigènes autant que possible, avec le con- 
cours des autorités militaires, lorsque ce concours 
était indispensable ; il contrôlait les actes des maires, 
ceux des tôngs ou chefs de canton, ceux des phus ou 
huyêns (préfets ou sous-préfets) indigènes qui res- 
taient chargés de réprimer les délits et de concilier les 
causes de peu d'importance; il instruisait lui-même les 
causes d'une certaine gravité et soumettait ses projets 
de décisions à la sanction du chef de la colonie. 

En matière d'impôt, l'inspecteur recevait les rôles 
en chinois des mains des fonctionnaires annamites, il 
les faisait traduire et envoyait les traductions à Sai- 
gon au service administratif. Il surveillait la rentrée 
de l'impôt et son versement à Saigon dans les maga- 
sins pour lespaiements en nature ; il recevait à titre 
de dépôt les paiements en numéraire et les trans- 
mettait au trésor. 

T. I, 14. 



250 LA COCHINCHINB. 

L'inspecteur était assisté par un secrétaire euro- 
péen, par un ou deux interprètes, par deux ou trois 
lettrés indigènes. Les écritures étaient tenues en même 
temps en chinois par ces lettrés et en français par 
l'inspecteur et son secrétaire. 

Les moindres circonscriptions ayant généralement 
20,000 habitants, quelques autres 50,000 et môme 
80,000, ces travaux, quoiqu'ils fussent exécutés som- 
mairement quant à la forme, étaient très- considérables 
et très-variés. 

Il est probable que jamais administration euro- 
péenne ne fit autant de besogne en moins de temps et 
à aussi peu de frais. - 

En leur traçant une règle de conduite uniforme 
résumant tous les règlements antérieurs par des ins- 
tructions générales datées du 25 juin qui furent pu- 
bliées au Bulletin officiel de juillet 1864, l'amiral 
jeta les basés définitives de cette organisation admi- 
nistrative à laquelle la Cochinchine française est 

• 

redevable de ses meilleurs progrès. 

Ces instructions furent analysées ainsi qu'il suit par 
le Courrier de Saigon : 

« Une décision en date du 29 juin résume en une 
« seule instruction générale les dispositions princi- 
« pales des ordres qui réglementaient l'administration 
« des populations indigènes. 

« Quelques prescriptions contradictoires ont été 



LA COCHINCHINE. 251 

« supprimées, des abus et des usages annamites peu 
a dignes d'exister dans une colonie française ont été 
« définitivement réformés. 

« La première partie des instructions traite de la 
« justice. Elle définit les attributions des juges ; elle 
« rappelle que le Code pénal annamite, excellent pour 
« renseigner sur les appréciations des indigènes eii 
(c matière criminelle, ne saurait être appliqué rigou- 
« rejisement par des juges humains et équitables. 

« Le paragraphe suivant constate la modification la 
<( plus importante : • 

« Les pénalités corporelles ne seront jamais appli- 
« quées quand elles dépasseront dix coups de verge ; 
« elles seront converties en un temps de prison pro- 
« pbrtionné.... 

« Depuis longtemps le sang ne coulait plus sous le 
(('bâton des bourreaux qu à Tinsu des autorités fran- 
(( çaises ; Tordre constate la suppression d'une juri- 
(( diction barbare en désaccord avec nos lois et avec 
a nos mœurs. 

(( Les instructions réglementent aussi le mode de 
(( procéder pour fixer les impôts. Elles conservent les 
(( garanties accordés aux contribuables par les usages 
(( du pays. 

« CjEiaque village a ses rôles ou livres des propriétés 
(( et des hommes imposés. Tous les ans ces livres sont 
(( vérifiés et signés, d*une part, par un fonctionnaire 



252 • LA COGHINCHINR. 

« au nom de l'État, de l'autre par les chefs des iril- 
« lages au nom de leurs administrés. Cet usage est 
« une garantie précieuse donnée à l'organisation mu- 
(( nicipale des indigènes, seule création réellement 
« utile que nous ayons rencontré. 

« Quel que soit le sort que l'avenir réserve à nos 
« populations, elles se souviendront. toujours que la 
« préoccupation constante des Français qui les ont 
(( gouvernés a été de les faire participer aux bienfaits 
« de la civilisation. 

, « Il est des progrès qui sont définitifs et qui en 
<( entraînent d'autres ; la suppression de la torture est 
« une mesure sur laquelle on ne saurait revenir, et ce 
n seul changement dans la législation suffit pour éta- 
a blir une bai*rière infranchissable entre les sujets de 
« l'empereur Tu-duc et ceux qui vivent à l'abri de 
« notre drapeau.... » ' 

Une autre réforme importante fut la suppression 
des cadeaux que les inférieurs avaient l'habitude d'of- 
frir aux fonctionnaires à certains jours de l'année ou 
lorsqu'ils avaient dés affaires à leiftr soumettre. Les 
contribuables dépensaient en présents des sommes de 
beaucoup supérieures au chiffre de leurs impositions. 
Un mandarin annamite, dont la solde était des plus 
modiques, cinq à six cents francs par an tout au plus, 
recevait quelquefois dans le cours d'une année pour 
dix ou quinze mille francs de cadeaux. Quelques-uns 



LA COGHINCHINE. 253 

de ces fonctionnaires refusaient dédaigneusement les 
offrandes qui ne leur semblaient point dignes d'eux et 
ils exploitaient leurs administrés avec une rapacité 
féroce. La présence des officiers français, qui remplis- 
saient leurs devoirs sans accepter de cadeaux, fit dis- 
paraître une des charges les plus lourdes qui pesaient 
sur les Annamites avant notre arrivée ; les nouveaux 
administrateurs furent bientôt entourés de la considé- 
ration que le peuple, dans tous les pays, accorde tou- 
jours aux magistrats désintéressés. 

Ainsi le gouvernement fondait une administration 
financière simple et active ; il exerçait une police ré- 
gulière et le bon fonctionnement de la justice sur 
toute la surface du pays, en mettant un magistrat 
européen à la portée de tous les centres de population; 
il avait donné satisfaction aux besoins les plus ur- 
gents de la société dont l'organisation lui était 
confiée. 

En même temps des travaux considérables se pour- 
suivaient à Saïgon ; on construisait une prison pou- 
vant contenir 500 détenus ; c'est le premier édifice, 
disent les Anglais, que l'on doit élever dans une co- 
lonie naissante ; on ouvrait les rues de la ville qui 
ont vingt mètres de large et un développement de 
près de 14 kilgmètres ; on plantait sur les voies 
principales deux rangées d'arbres qui donnent d^à 
de l'ombrage et qui contribuent à embellir la cité ; on 



254 LA COCHINCHINE. 

jetait des pontâ sur les canaux et sur le fleuve. A. 
Cholon, on procédait à une rectification générale des 
quais et des rues dont la largeur très-irrégulière 
était portée uniformément à dix mètres. Sur les ali- 
gnements qui leur étaient indiqués, les propriétaires 
chinois et annamites faisaient reconstruire leurs 
façades avec un empressement des plus louables, qui 
témoignait de leur intelligence et de la prospérité 
de leurs affaires. 

Ces occupations laborieuses mais attrayantes' au- 
raient bien suffi à Temploi du temps et des facultés 
du gouverneur ; mais il eut à lutter contre de nou- 
velles difficultés suscitées en Europe par les irréso- 
lutions et par l'indifférence de nos hommes d'État qui 
prennent rarement les loisirs d'étudier sérieusement 
les questions pourtant si considérables qui concernent 
la situation de la France dans l'Extrême-Orient. 



CHAPITRE VIII 

Retour de Fambassade annamite. — Le traité avec le Gamboge 
681 ratifié. — Mission de M. Aubaret. — Cérémonies à Bangkok 
et à Ouddon. — Intrigues des rebelles et des autorités anna- 
mites. — Rapport de M. de Ghasseioup-Laubat sur la Cochin- 
chine. — Mort de Quan-Oinh. — Organisation de la justice. — 
Création de l'hôpital de Ghoquan. — Visite du roi de Gamboge 
à BaïgOD. 

Le 18 mars 1864, le transport le Japon mouillait 
sur rade de Saigon, ayant les ambassadeurs à son 
bord. Ils étaient accompagnés par M. Boresse, lieute- 
nant de vaisseau, inspecteur des affaires indigènes, le 
doyen des officiers qui avaient été employés à Tadmi- 
nistration en Cochinchine. Après la prise de Saigon, 
il avait été débarqué par M. le commandant Jauré- 
guiberry pour diriger la police et les services civils 
de la ville ; il y était resté sous le commandant 
d'Ariès, sous l'amiral Charner et sous l'amiral Bo- 
nard. Apres une campagne de près de six années 
consécutives, il était allé en congé en France et il re- 
venait dans le pay^ où il avait été nommé lieutenant 
de vaisseau et décoré pour les excellents services qu'il 
avait rendus à la colonie. Il s^était attaché à cette 



256 LA COCHINCHINE. 

existence active et laborieuse, à ces populations asia- 
tiques qui ont tant de qualités estimables et tant de 
défauts ; il espérait que son travail et son dévoue- 
ment lui assureraient une carrière brillante en Co- 
chinchiue ; il est mort en 1865 à l'hôpital de Toulon, 
avant d'avoir pu atteindre la récompense due à ses 
généreux efforts. 

Les mandarins annamites étaient heureux de revoir 
leur pays après un voyage long et pénible qui avait 
duré huit mois et demi. Leur traversée de retour avait 
commencé dans les premiers jours de décembre ; le 
Terceira, sur lequel ils étaient embarqués, n'avait 
relâché à Naples qu'après avoir fait des avaries graves 
et brisé son beaupré. Il furent admirablement reçus 
à Saigon où on avait été fort inquiet sur leur compte. 
Mais leur air satisfait, et quelques indiscrétions 
échappées aux gens de leur suite, donnèrent à 
craindre que leur mission n'eût des suites funestes. 
Ils repartirent le 24 pour se rendre à Hué. 

Voici en quels termes une des personnes qui les 
vit alors raconte leur passage à Saïgon: 

« C'est avec une vive satisfaction que tous les ha- 
u bitants de la colonie, français et annamites, ont ap- 
(( pris que tous les membres de l'ambassade étaient à 
« bord du Japon et en bonne santé. Malgré les nou- 
« velles que nous avions reçues indirectement de 
• leur relâche à Naples, nous avions conservé 



LA COCHINGHINE. 257 

« quelques inquiétudes. Le 18, lorsqu'ils ont mis pied 
« à terre, une foule compacte remplissait les quais et 
<t la rue Impériale ; tous saluaient le vénérable Phan- 
« tan-giang qui, à son âge (72 anô), n'avait pas craint 
(( d'affronter tant de fatigues et de périls pour rendre 
îc serv^pe à son pays. Calme et souriant dans la voi- 
ci ture du gouverneur, il a gracieusement reconnu 
« plusieurs de ses anciennes connaissances parmi la* 
« foule. Les trois ambassadeurs étaient vivement 
« émus en revoyant, à la suite de ce long voyage, 
« les vertes plaines de leur patrie. Dans le salon du 
* gouverneur, ils ont retrouvé peu de leurs anciens 
« amis,et après avoir exprimé avec une aisance toute 
« européenne leur plaisir et leur reconnaissance en- 
« vers le gouvernement français, ils ont demandé 
« anxieusement des nouvelles de la Cochinchine et ils 
« ont manifesté un grand empressement d'aller à 
« Hué. Ces hauts personnages, habitués à dominer 
« leurs impressions, laissaient néanmoins voir une 
« émotion contenue, mais les gens de leur suite té- 
« moignaient un vif enthousiasme. S'armantde tous 
a les mots français qu'ils avaient retenus, ils ne ta- 
oc Tissaient pas en éloges et en descriptions sur Paris, 
a sur la France, sur l'Egypte ! Aussitôt Suez passé, 
« s'écriaient-ils, on trouve une autre terre et un 
(( autre ciel dont ceux-ci ne donnent pas Tidée ; Paris 
a en est le centre, nous y avons vécu trois mois ; 

T. I. 15 



258 LA COCHINCHINE. 

c( tout le monde y est bon, poli, riche et heureux ! on 
« n'y donne jamais de coups de bâton ! Il y a des 
« maisons sextuples ! des palais magnifiques ! dès 
a choses merveilleuses et incompréhensibles ! 

c Le peuple annamite les écoutait bouche béante 
« avec maint sourire d'incrédulité. Mais on lui e^ a 
a tant fait voir que peu à peu il s'accoutuma à ces 
« récits, et puis une merveille en entraîne une autre ; 
« ils avaient vu reparaître l'ambassade qu'ils avaient 
« cru au fond de Teau^ tout le reste était possible I 

ce Ce qui a le plus surpris tout le monde, même les 
« Français, ce sont les allures aisées, le sans-façon 
« contractés par nos Extrême-Orientaux à la suite 
« du voyage. Ces gens à préjugés, que certains écri- 
« vains veulent nous représenter comme attachés 
u surtout aux côtés ridicules de leurs usages, ont su 
« parfaitement s'en débarrasser sans notre interven- 
« tion. Le 19, Phan-tan-giang et ses deux collègues 
« sont allés fort simplement au café de Paris où ils ont 
« eu l'occasion de revoir une partie des oflBciers de 
« l'expédition, manière délicate de faire une visite à 
' « ceux qu'ils n'avaient pas encore rencontrés. 

« Le lendemain ils sont allés à Cholon ; ils ont visité 
« les ponts, les travaux considérables entrepris pour 
« la rectification des quais et des rues de ce vaste 
« quartier. Ils étaient tous trois à pied, accompagnés 
« de deux officiers français ; ils n'avaient pas le moin- 



LA GOGËINCaiNE. 2&9 

« dre parasol, et quand ils se sont trouvés au soleil, . 
« ils ont daigné s'abriter sous un modeste para- 
ce pluie ^ ! Une foule nombreuse s'était • assemblée 
a autour d'eux et n'a point paru scandalisée de cette 
a dérogation à l'ancienne étiquette. Il est vrai qu'aux 
« yeuj des gens les moins clairvoyants^ les transfor- 
« mations rapides et spontanées que subit la ville 
« chinoise sont un phénomène bien autrement iuté- 
a ressant que le changement d'habitudes d'un man- 
« darin. 

■ 

« Si nos voyageurs ont abandonné quelques usages 
« incommodes, ils apprécient parfaitement la commo- 
« dite de comfort de nos ressources. Ils brillent sur- 
et tout à table, ils aiment le Champagne et la cuisine 
« française. 

« Leur voyage n'a pas été une simple promenade, 
« ainsi qu'on serait porté à le croire, ils ont travaillé 
(( continuellement et ils ont écrit un rapport détaillé 
« suç tout ce qu'ils ont vu. » 

[Courrier de Saigon, mars 1864.) 

Ils étaient pressés de rendre compte au roi de ce 
qu'ils avaient fait en France. Malgré les efforts du ' 
ministre de la marine, M. de Ghasseloup-Laubat, ils 

1 . En Gochinchine, le parasol est l'insigne de la dignité ou du 
commanderoent ; un huyên fait porter un parasol devant lui 
par un soldat, un phu en a deux, un quan-bô trois, un gou- 
verneur quatre. Les grands dignitaires comme Phan-tan-giang . 
en ont cinq. 



Î60 La COCËINCttlNÊ. 

avaient la promesse que des modifications impor- 
tantes seraient apportées au traité dans le sens des 
désirs exprimés par la cour annamite. Un nouveau 
projet de convention avait été préparé à Paris. 

Le traité ainsi modifié était rapporté à Saigon sur 
le paquebot le Donnai^ attendu depuis le 25 février, 
par M. Aubaret, capitaine de frégate, chargé de re- 
présenter la France comme consul auprès des souve- 
rains de Hué et de Bangkok. Cet ofliicier supérieur 
était en même temps porteur du traité conclu Tannée 
précédente par l'amiral de la Grandière avec le roi 
du Camboge ; cet acte important venait de recevoir la 
ratification de TEmpereur. 

M. Aubaret aurait dû arriver à Saigon avant les 
ambassadeurs ; mais un accident de machine retint le 
Donnai à Singapour. 11 alla d'abord de Singapour à 
Bangkok sur l'aviso de à! Entrecasteaux qui avait été 
mis à ses ordres afin de remettre une lettre autogra- 
phe de l'Empereur au roi de Siam, et il envoya à 
l'amiral de la Grandière le traité ratifié en France. 

Cette pièce était attendue avec anxiété, car nos adver- 
saires avaient déjà affirmé que le gouvernement fran- 
çais, ne voulant point déplaire aux Siamois, ne ratifie- 
rait pas le traité conclu avec le roi Norodon. L'agent de 
Siam à Houddon crut même pouvoir nous y braver ; 
il fit venir des troupes qui campèrent aux portes du 
palais. M. de Lagrée prévint l'amiral et reçut une 



LA. COGHINCfflNE. 261 

compagnie d'infanterie de marine qui s'installa en 
face des soldats siamois pour les tenir en respect. 

Le chef d'état-major de l'amiral porta le traité au 
roi, qui congédia les Siamois en leur annonçant que 
désormais le Gamboge était sous la protection de la 
France. Ainsi se dénoua cette situation qui était de- 
venue intolérable pour les trois parties intéressées; 
Sans Ténergie et la persistance montrées par Tamiral 
et par son délégué, le commandant de Lagrée, sans le 
zèle éclairé du ministre de la marine, le roi de Siam 

serait arrivé infailliblement à faire annuler à Paris ou 

• 

à Houddon même un traité dont l'acceptation défini- 
tive était indispensable, non-seulement à la sécurité 
de nos frontières occidentales, mais encore au main- 
tien de notre prestige en Indo- Chine. 

Nous verrons plus tard que la diplomatie siamoise 
trouva moyen, dans ses négociations ultérieures, de 
se faire concéder par la France des avantages inespé- 
rés en compensation de cet échec. 

M. Aubaret fut reçu en grande pompe par le roi de 
Siam le 15 avril 1864 ; donnons la parole à l'un des 
témoins de cette cérémonie imposante : 

« A trois heures de l'après-midi, un cortège de trente- 
ce neuf barques vint prendre la lettre impériale, le 
« consul, le capitaine et les officiers du dUEnirecas^ 
« teaux ainsi que l'escorte pour les conduire au pa- 
« lais. L'avant de ces barques figurait des tigres, des 



262 LA COGHINCHINE. 

« serpents, des crocodiles ; chacune était nagée par 
(( trente rameurs uniformément vêtus de rouge dont 
« les clameurs répétées se mêlaient au bruit d'une 
« énergique musique siamoise. La barque portant la 
(c lettre impériale était magnifiquement ornée, et la 
a lettre y reposait dans un vase d*or à Tabri de deux 
« parasols à étages tenus par des mandarins. 

« Le cortège, arrivé au débarcadère du palais, les 
« palanquins remplacèrent les barques, et l'on se di- 
« rigea vers la salle d'audience entre deux haies de 
a quinze cents soldats aux uniformes variés et pitto- 
« resques. Les éléphants de guerre du roi et Jies che- 
« vaux de ses écuries, splendidement caparaçonnés 
« des plus riches brocarts, complétaient l'originalité 
« de cette mise en scène ; et les éléphants blancs eux- 
« mêmes, en si grand honneur h Siam, attendaient 
« dans toute la gloire de leur rôle officiel les visiteurs 
<c français qui contemplaieïlt curieusement leurs dé- 
« fenses couvertes de pierreries et les esclaves age- 
(( nouilles chargés de leur offrir leur nourriture dans 
« des vases d'or. Cependant le fracas un peu étourdis- 
« sant d'une nouvelle musique siamoise de 202 exé- 
« cutants * ne tarda pas à annoncer l'arrivée du roi à 



1 . 2 guitares, 2 grands tambours, 20 tambours siamois dorés, 
20 tambours siamois argentés, 120 tambours rouges, 36 trompettes 
siamoises et 2 conques marines. 



LA COOHINCHINE. 263 

« la salle d'audience, dont le coup d'œil eût assurément 
« frappé d'admiration l'Européen le plus blasé sur ce 
« genre de spectacle. C'était le luxe traditionnel des 
ce cours de l'Orient dans sa plus haute expression. La 
« salle, aux proportions grandioses et harmonieuses, 
« étincelaitde glaces et de dorures ; le roi, revêtu de 
« ses insignes, était assis sur un trône à hauteur de 
« tribune, au dessous duquel s'en trouvait un autre 
« moins élevé. Des deux côtés, sur d'épais tapis, étaient 
« les princes du sang, les ministres, les grands digni- 
« taires et les mandarins au nombre déplus de cent, 
« non pas prosternés comme l'exigeait naguère encore 
<c Tancienne étiquette siamoise, mais assis à l'orien- 
« taie dans une attitude qui n'a rien de servile ; cha- 
« cun d'eux, resplendissant de bijoux et habillé de 
« précieux tissus d'or et d'argent, avait à côté de lui, 
« en ustensiles d'or repoussé, l'arsenal complet du fu- 
« meur et du mangeur de bétel. Dans les bas-côtés, 
«.enfin, étaient rangés les mandarins étrangers, chi- 
« nois, malais, birmans, annamites, etc., en cos- 
a tûmes nationaux. S. M. siamoise, après avoir pris 
« connaissance de la lettre impériale, voulut en donner 
« elle-même la traduction à sa cour séance tenante, 
« et signala plusieurs points de ressemblance entre 
« cette auguste missive et celle qu'un de ses ancêtres 
« avait reçue, en 1685, du roi Louis XIV. C'était, du 
« reste, la première fois depuis cette époque qu'un 



264 Là coghinghine. 

« échange direct de correspondance avait lieu entre 

c( les souverains des deux pays. » 

(Courrier de Saigon^ 10 juin 1864.) 

Après cette installation solennelle de notre consul à 
Bangkok, les meilleures relations furent établies avec 
les Siamois. S. M. Mongkut, prince avisé et prudent, 
comprenait que son royaume avait un intérêt minime 
au maintien d'un protectorat sur le Camboge. Cette 
prétention avait été la source de nombreux conflits, 
et elle ne pouvait être profitable qu'aux mandarins 
envoyés en mission dans ie pays protégé ou tribu- 
taire, car ces fonctionnaires, pouvaient user de leur 
influence pour se créer des situations lucratives. Mais 
le commerce du Camboge, suiyant naturellement le 
cours du Mékong, passait forcément par la Basse-Co- 
chin chine, il n*était pas possible de le détourner vers 
Bangkok. Il valait donc mieux pour Siam renoncer 
aune suprématie coûteuse et toujours contestée, afin 
d'avoir pour voisin un allié fidèle et peu ambitieux, 
dont les bons offices pouvaient, à un moment donné, 
Taiderà résister à l'action envahissante des Anglais. 
Telles sont les considérations qui paraissent avoir 
amené la cour de Siam à un arrangement avec la 
France. 

Par le retour du d'Entrecasteauœ, le roi Mongkut 
envoya à Saigon un de ses principaux officiers, Phya- 
Mongtri-Suriwang-se, accompagné de trois autres 



LA COCHINGHINB. 265 

grands fonctionnaires et d'une suite nombreuse afin 
de procéder, de concert avec le gouverneur français, 
au couronnement du roi de Camboge. Ce personnage 
distingué avait déjà rempli en Europe une mission 
importante comme envoyé extraordinaire auprès de 
la reine d'Angleterre. Il arriva à Saigon le 24 mai, et 
fut salué de 15 coups de canon à son débarquement. 
Il logea à terre dans le Gouvernement et repartit le 
surlendemain pour le Camboge avec M. le capitaine 
de frégate Desmoulins sur le yacht VOndine. Ils arri- 
vèrent le 30 à Houddon. 

Un de leurs compagnons raconte en ces termes la 
cérémonie du couronnement : 

« Le 3 juin, de bonne heure, la. mission française se 

« rendit à Houddon. M. le chef d'étaii-major général, 

a délégué par le gouverneur pour présider à la céré- 

a monie du couronnement, avait convoqué les capi- 

(( taines et les officiers des bâtiments présents dans lé 

« haut Camboge. Le roi leur avait envoyé des élé- 

« phants de choix et des chars, une section de marins 

<c fusiliers servait d'escorte. Nous laissions sur rade 

a les navires couverts de pavois, ils avaient l'ordre de 

a faire à midi une salve royale de 21 coups de canon 

(c dès qu'on entendrait Tartillerie du palais. Nous at- 

« tendîmes au camp des troupes françaises, à Houddon, 

« l'heure de.la cérémonie. Vers huit heures et demie, 

« le roi fit prévenir que tout était prêt, les officiers 
T. 1. 15. 



266 LA COCHÏNCHINE. 

« français se rendirent alors au palais où les Siamois 
« nous avaient devancés en très-modeste appareil, le 
.«nôtre était tout guerrier ; vingt marins et soixante 
« soldats sous les ordres de M. le capitaine Yvos for- 
ci maient la haie et encadraient notre cortège, com- 
« posé du commandant Desmoulins, chef d*état-ma- 
» jor général, envoyé de l'amiral de la Grandière, 
tt commandant en chef, des capitaines des bâtiments 
« MM. de Lagrée, de Lasalle, Apiir^ult, Rebufat, 
« lieutenants de vaisseau, M. Lefèvre, enseigne de 
a yaisseau, M. le docteur Hennecart et M. de Lauris- 
. a ton, officier d'ordonnance de l'amiral. 

« En franchissant la première enceinte, nous re- 
« marquâmes les premiers .frais de décoration ; la 
« grande chaussée qui, des deux bassins formant lacs, 
« conduit à l'enceinte intérieure, avait reçu deux 
« rangs de mâts à flèche, dans le style indien, avec 
« parasols et clochetons de couleurs variées ; quelques 
« éléphants de très-haute taille, aux longues défenses, 
« couverts de housses vertes, nous regardaient passer 
« dans la belle et majestueuse impassibilité qui 
« semble faite pour ces colosses. Mais notre attention 
a n'était qu'éveillée, c'est dans la seconde enceinte 
« que se concentraient les préparatifs de la fête. 

« Après avoir dépassé la porte historiée de ten- 
« tures et de banderolles, nous avions d'un c>ôté une 
« foule immense accroupie, la peau couleur de vieux 



LA COCHINGHINE. ^ 267 

« bronze, le torse nu, les reins couverts de ceintures 
« éclatantes ; de l'autre côté, des chevaux de main avec 
« des housses de soie ; au second plan quelques chars 
« de voyage légèrement sculptés, essieux et caisses 
« vernis, richement attelés à la cambogienne de 
« bœufs coureurs de la plus fine race, aux cornes en- 
« jolivées de fourreaux cramoisis ; mais la belle bête, 
« la monture royale, a'était un éléphant colossal, 
« caparaçonné très-bas de velours violet et de soie à 
« franges dorées ; ses magnifiques défenses à la 
<c courbe régulière portaient chacunes trois anneaux 
i< d'or qui ressortaient élégamment sur un ivoire d'un 
a blanc ambré plus beau et plus doux, à Toeil que le 
« blanc éclatant. Le bruit strident de nos clairons ne 
« troublait pas .la majesté de ce colosse, dont la 
« croupe semblait taillée dans un bloc gigantesque de 
« marbre brun ; le trône royal d*or et d'ivoire sur- 
tt montait les amples housses qui couvraient son dos 
« puissant. 

« Nous pénétrâmes dans la pagode disposée pour la 
« cérémonie ; la musique du roi et les fanfares ddmi- 
« naient le murmure approbateur qui s'élevait de la 
« foule. Pendant que le roi nous faisait le plus cordial 
(( accueil et que l'envoyé siamois, S. E. Phya-Mang- 
« tri Suriwang-se, saluait les oflBciers avec une aisance 
a remarquable, nos soldats garnissaient la grande 
« salle et donnaient parleur présence un cachet plus 



268 LÀ GOGHINGHINE. 

(c français à la scène qui se déroulait devant nous, 
a La décoration de la pagode avait été rafraîchie ; au 
a milieu, le trône sous des parasols en étoffe lamée 
« d'argent ; en avant, un riche sopha, un siège pour 
a le roi et la table portant les attributs de la souve- 
(( raineté ; à droite et à gauche des fauteuils sur deux 
« files parallèles; la mission française était à la droite 
« du roi, la mission siamoij^e à sa gauche. Le roi était 
« vêtu d'une étoffe souple et légèrement mordorée, 
a très-élégante ; les oflBciers français étaient en grande 
« tenue ; l'envoyé siamois reluisait comme un louis 
a d'or tout neuf ; cet éclat fut un peu voilé par une 
« chemise de dentelle à franges dorées qu'on lui 
(( plaça sur les épaules comme un manteau de céré- 
« monie. Tous les autres personnages étaient couverts 
c de brillantes étoffes ; l'aspect était vraiment pitto- 
« resque et éclatant. Après quelques compliments, le 
« roi se fit apporter sa montre; il constata que l'heure 
« était venue, et nous avertit qu'il allait se préparer 
« pour la cérémonie de l'eau. Â la porte de la pagode 
« s-élevait un dais blanc, couleur de circonstance, au- 
« quel on accédait par quelques gradins. Le roi y 
« parut bientôt, couvert seulement d'une ceinture de 
(c fin lin qui laissait à nu tout le buste. Une urne 
« d'argent placée devant lui laissait échapper, par un 
« tuyau recourbé percé de trous, une pluie d'eau lus- 
« traie ; le premier des devins du palais tenait à côté 



LA COGHINCHINB 269 

a de S. M. le vase d'élection et une conque marine 
« bordée d'un filet d'argent. 

« Le roi appela le chef d'état-major pour commencer 
(L les ablutions ; le commandant Desmoulins reçut la 
«t coquille des mains du devin, et à deux reprises 
« versa sur la tête et les épaules de S. M. les eaux de 
« la purification ; l'envoyé siamois auquel il céda la 
« place en fit autant et le roi disparut pour une der- 
c niëre toilette au milieu de la satisfaction générale et 
« de quelques sourires. 

« Cependant la pagode se remplissait du monde 
ff officiel, grands du royaume, mandarins^ ministres 
«t et familiers qui étaient jusque-là restés au dehors 
« sous le soleil pour le rite de Teau. Quelques person- 
« nages assez bizarres, que nous n'avions pas encore 
« vus d'aussi près, méritent une mention spéciale ; ce 
« sont les devins, les gardiens des vases et des sta- 
« tuettesy amulettes et instruments sacrés ; ils con- 
« servent avec beaucoup de soin quelques vieilles 
(( formules du cérémonial (en langue pâli, sans 
«t doute, personne ne les comprend). Ces devins, ces 
« desservants religieux du palais, sont vêtus dé 
« longues robes bruries,et pardessus, d'un mantelet de 
« dentelle ou de très-fine étoffe à jour historiée d'or ; 
tf leur coiffure n'est ni siamoise ni cambogienne ; ils 
* portent les cheveux longs et retroussés en un chignon 
« sur la nuque, coiffure étrange pour des hommes. 



270 LA COCHINCHINE. 

« Le chef de ces devins, espèce de pontife, est un 
« vieillard à la figure calme et ascétique; grand, 
«maigre, avec des draperies et, des cheveux aux 
« mèches- éparses négligemment troussés derrière la 
a tête ; il eût assez biei^ représenté une sorcière dans 
a Texercice de quelque haute préparation sybilline. 
« Il avait d'ailleurs de beaux vêtements, sa robe et 
t son surtout de fine étofTe à mailles étaient brodés 
« d'or. Les devins étaient au nombre de huit, sans 
« compter le grand prêtre. Ils entouraient le sopha 
« royal. Quelques apprentis ou comparses, porteurs 
(( de conques et de petits tambourins, formaient un 
« second rang. 

« C'est sur le sopha que le roi se rendit dès qu'il 
a reparut au milieu de nous. Il était revêtu d'une ca- 
« saque d'un tissu d'or, raide, épais ; le laugouti 
« rouge de soie dorée qui couvrait ses reins et le mi- 
ce lieu du corps laissait à nu, comme à l'ordinaire, le 
« bas de la jambe, la tête était nue aussi. Mais S. M. 
« portait aux oreilles quelques feuilles vertes délicate- 
« ment posées, dirigées vers le front, comme le rudi- 
« ment d'une couronne de distribution de prix ou de 
« triomphateur. 

. « Le roi reçut du grand-prêtre une eau nouvelle 
a dont il lava son visage ; de nouvelles feuilles vertes 
« qu'il posa gracieusement et adroitement à son 
« oreille, et une oraison tirée d'un vieux parchemin, 



LA COCHINCHINE. 271 

« qui fut débitée gravement. I^ musique sacrée, c'est- 

« dire le hou-hou des grosses conques à embouchures 

« d'argent, et le tam-tam cadencé des tambourins, 

<c servait d'accompagnement. Le roi, accroupi sur le 

<c sopha, se tournait successivement vers les manda- 

a rins qui l'entouraient, et chacun d'eux, à son tour, 

« lui adressait quelques paroles sacramentelles. S. M. 

« paraissait attacher la plus haute importance au par- 

« fait et exact accomplissement de ces rites ; elle atten- 

« dait religieusement que chaque mandarin finît son 

« compliment, plein de mansuétude pour les mémoires 

a paresseuses qui ne rattrapaient qu'avec peine les 

« derniers versets de leur rôle. S. M. . était cependant 

« fort mal à l'aise sur ce sopha, gênée dans ses évolu- 

« tions par ses magnifiques tissus d'un or épais et peu 

• souple, nous montrant successivement ses faces et 

« ses profils et les tiges vertes placées à ses oreilles. 

« Enfin, après avoir reçu du grand prêtre une der- 

« nière psalmodie, le roi revint à nous et reprit son 

et siège devant la table où se trouvaient la couronne 

« et le chapeau royal, ayant à sa droite les officiers 

« français, à sa gauche les Siamois, devant lui les 

« hauts mandaâns et autres Gambogiens. 

« L'envoyé siamois prit alors la couronne et la re- 
« mit à l'envové français. Le commandant Desmou- 
« lins la plaça dans les mains du roi qui s'en couvrit 
« le chef. Mais la couronne étant trop lourde, le chef 



272 LA COGHINCHINE. 

« d'état-major dut aider le roi à la dresser sur sa tête 
« et à la fixer par des oreillettes de métal qui paru- 
« rent comme des crocs sous le lobe inférieur de 
a l'oreille. 

« La forme de la couronne est une demi=-sphère, 
«' creuse, assez épaisse, sans découpures ; le métal est 
a Tor jaune, rehaussé de pierreries et de quelques 
(t niellures d'argent bruni ; le dessus pyramide, en une 
« suite de boules et de clochetons, se termine en pa- 
« ra tonnerre. 

« Dès que cet emblème • fut assujetti, le roi parut 
« rayonnant et nous prévint qu'il allait faire annon- 
« cer la nouvelle à son peuple. Bientôt, en effet, les 
« détonations de l'artillerie saluaient le roi. . . • 

« Le chef d'état-major prononça alors le discours 
<( suivant : « La France tend sa main puissante aux 
« rois et aux peuples qui marchent dans le chemin de 
« la civilisation et qui cherchent le bien. Si ses inten- 
« tions sont méconnues un moment^ bientôt sa grande 
« parole fait tomber les obstacles et chasse l'erreur, 
tf La présence de l'ambassadeur Siamois à cette solen* 

• 

a nité cambogienne en est une preuve ; ce haut per- 
ce sonnage a voyagé en Europe, il a vu la France et il 
a comprend que,. tout en reconnaissant les anciens 
« rapports entre Siam et le Camboge, nous avons le 
« droit de tenir ici la première plabe, tant par la force 



LA COCHINCHINE. 273 

« des armes que par le génie de la civilisation. Telles 
c( sont les idées des hommes éminents et dignes de 
<( gouverner. Sire, placez sans crainte cette couronne 
« sur votre tête, elle y sera solide si vous êtes loyal 
a envers la France. Que le roi et les chefs recueillent 
« ces paroles, Tamiral, ami de ce royaume, m'a chargé 
« de les dire. » 

a Le mandarin siamois adressa aussi une allocution 
a au roi, et S. M. Norodon (c'est un des nombreux 
« noms nouveaux du roi) dit alors au chef d'état- 
« major que le moment était venu pour lui de saluer 
a son puissant protecteur, l'empereur Napoléon ; il lui 
« demanda de le conduire dans la direction de notre 
* pays et de lui montrer comment il devait saluer 
« l'Empereur. Le comniandant Desmoulin fit quelques 
(( pas vers Tpccident à l'opposé du soleil, on inclinant 
a légèrement au nord, et fit faire au roi quelques in- 
(( clinaisons profondes ; comme il avait vu le com- 
« mandant retire? son chapeau, il portait la main à 
« sa couronne par un mouvement analogue. 

« Après l'hommage à la France vint l'hommage à 
« Siam, qui fut salué à la mode du pays, enjoignant 
« les mains et en les portant de la terre vers le 
« front. 

« Une dernière consécration manquait ; mais celle- 
« ci était toute personnelle à Sa Majesté. Le roi se 
(( plaça sur le sopha qui précédait le trOne, le grand 



274 LA GOCHINCHINE. 

« prêtre lui apporta deux statuettes consacrées qu'il 

« posa un instant sur ses genoux ; ensuite on présenta 

« au roi des armes, entre autres deux magnifiques 

« fourreaux de sabre, les boîtes, les choses qui sont à 

« son usage personnel ; à chacun de ces objets, le roi 

« imposait les mains. Il les touchait, les consacrait, 

« les appropriant ainsi à sa nouvelle position de roi 

« couronné ; il leur faisait part et les rendait dignes 

« de sa nouvelle splendeur. Les pantoufles d'or, en 

« forme antique, terminaient la série des attouche- 

(( ments ; le roi les chaussa et monta sur le trône re- 

« couvert du parasol qui depuis longtemps attendait 

(( la conclusion de ce couronnement cambogien, dont 

« les premières cérémonies remontaient au mois de 

a février. 

« Le chef d'état-major profita de cette occasion 
tt pour rappeler à l'assistance nos soldats un peu ou- 
« bliés dans l'intéressant cérémonial. Les clairons 
« sonnèrent aux champs ; la troupe présenta les armes, 
a Le roi s'inclina, acceptant ce salut d'à-propos après 
« lequel on fit approcher les grands, les ministres et 
« les mandarins du Camboge pour venir prêter ser- 
« ment et rendre de nouveau hommage au . sou- 
« verain. 

« Sa Majesté, un peu fatiguée elle-même, malgré 
« le plaisir évident qu'elle n'avait cessé de prendre à 
« la cérémonie, revint au milieu de nous, ôta sa cou- 



LA. COCHINCHINE. 275 

« ronne en respirant^ à Taise et nous offrit une colla- 
« tion- Le reôte de la journée se passa en réjouis- 
(( sances intimes. 

« Nous fûmes introduits dans l'appartement des 
« femmes ; toutes ces dames étaient sous les armes 
« comme pour une inspection, dans la position res- 
« pectueuse que commande la présence royale. Au 
« bout d'une vaste galerie se tenait assise sur des cous- 
« sins une très-vieille dame, la grand'mère du roi, 
« presque centenaire, souvent malade et très-recon- 
(c naissante pour les soins du docteur Hennecart. Elle 
« aiine beaucoup les Français, mais son crédit décline 
« tous les ans. Dans Tune des moitiés de Tapparte- 
« tement, une multitude de femmes de tout âge, 
« ayant des parentés, des charges ou d'anciennes 
<t amitiés au palais. 

a Cette foule intéressait moins que le bataillon des 
a beautés cambogiennes, qui s'alignait sur quatre 
(( rangs dans toute la longueur de la salle. Elles 
a étaient là 60 ou 80 dans la position des sphinx 
a d'Egypte, relevant le buste et la tête d'un air plus 
« chaste que les formes accusées en arrière. 

« Les deux premiers rangs, environ quarante 
« dames, appartenaient au harem proprement dit ; et 
« la première file, armée de sabres au fourreau doré, 
tt naïvement posés sur l'épaule, semblait en défendre 
« l'approche, mais d'un air fort indolent. 



276 LA COGHINCHINB. 

m Les deux seconds rangs, symétriquement paral- 
« lèles à ceux de ces princesses, ne comptaient que des 
(f bayadères, femmes de théâtre et de ballet ; chacune 
« d'elles portait une fleur à la main. 

<( Voici le nom pris par Sa Majesté le jour du cou- 
a ronnement : 

« Samdâch préa Norodom^ borôm ream, môtivea 
« motau cunsau, son tho, nôrit, mohet savéréa Thup 
(( bodey srey, sorijo covông norii put tapong dâm 
« rang réach hôrommoneat moha campuchéa, tup 
a bodén sappa siripat prea sét soct hét soctha pôr, 
« prômmea môr, àm mu y chéy, chéa mohay sava 
(( reajéa, thup bodey, Kenong pat tiphi, Dol, saccol, 
« tampuchea nachac akkec mohà barâs, rét vivôt 
a tinéa tirée, êc, ondôm, bôrôm, borpit, préachau, 
« trûng campuchéa, thup bodey. » 

[Extrait du Courrier de Saigon, du 25 juin 1864.) 

Ainsi notre bonne entente avec les Siamois venait 
de se manifester dans les circonstances les plus solen- 
nelles ; il nous restait à surveiller rigoureusement les 
actes des gouverneurs annamites établis sur nos fron- 
tières. 

Du côté du Binh-tuân, sur les confins de Baria, des 
bandes nombreuses de pirates s'étaient cantonnées 
dans des fortins d'où elles venaient impunément 
ravager notre territoire. Elles se ravitaillaient, recru- 
taient des vagabonds et se réfugiaient au besoin de 



U COCHINCËmÊ. 277 

l'autre côté de notre frontière. Une expédition rapide- 
ment dirigée détruisit ces repaires de bandits et les 
rejeta hors de chez nous, sur la province de Binh- 
luân, où ils finirent par devenir un embarras. La côte 
de cette province fut en même temps inquiétée par 
des jonques de pirates chinois contre lesquels le gou- 
verneur annamite demanda secours à l'amiral ; car il 
avait de la peine à leur résister. 

Les Moïs, habitants sauvages des forêts de Test, 
avaient subi les exigences des rebelles annamites qui 
les avaient accablés de corvées. Ils jugèrent l'occasion 

f 

favorable pour s'en débarrasser, et nous livrèrent leur 
chef le plus important, le quan Su, assassin et bandit 
redouté, qui fut exécuté le 9 mai près de Baria. Cet 
individu avait été surnommé le massacreur. Les Moïs 
tuèrent dans les bois près de deux cents rebelles pour 
se venger de leurs exactions* et ils laissèrent les têtes 
de ces aventuriers exposées sur les chemins. Depuis 
cette époque, les tribus établies sur nos frontières ne 
commirent plus aucun acte d'hostilité contre les Fran- 
çais. 

Dans les districts de Touest, la connivence des 
autorités annamites avec les rebelles entraîna de 
graves désordres. Traqués vigoureusement chez nous, 
les pillards, qui étaient tolérés chez nos voisins sous 
le titre de rebelles, étaient arrivés à y commettre les 
mêmes désordres que s'ils avaient été sur un terri- 



278 LA COGHINCHINË. 

toire ennemi. Au commencement de mai, un des 
leurs fut arrêté et emprisonné dans la citadelle de 
Chaudoc. Cette place fut attaquée par une troupe de 
ses complices qui voulaient le délivrer. Ces bandits 
ne purent prendre la citadelle ; mais ils détruisirent 
les établissements voisins et les jonques royales de la 
province dont les chantiers étaient tombés en leur 
pouvoir. 

Ces événements ne pouvaient passer inaperçus; sur 
nos réclamations, un des pirates les plus redoutés de 
la province de Mitho, s'étant rendu à Vinh-long, y 
fut arrêté pour nous être livré. C'était le chanh-thong- 
quan-lanh Quoi, qui avait pillé un de nos villages et 
assassiné le maire avant de s'enfuir au delà de notre 
frontière. Ce malfaiteur fut jugé et condamné à 
mort. 

Au moment où lé roi d'Annam cherchait à obtenir, 
moyennant une indemnité, la rétrocession des pro- 
vinces qu'il nous avait cédées par le traité de 1862, il 
eut l'imprudence de faire écrire au Gouverneur qu'il 
lui serait impossible de nous payer'plus de 100,000 
taëls ou 134,000 piastres sur l'annuité de 400,000 
piastres dont le versement était déjà échu. Il s'ap- 
puyait pour motiver ce refus de paiement sur les 
pertes qu'il avait subies pendant la guerre et sur les 
embarras financiers qui résultaient de la révolte du 
Tonquin. 



LA GOCflINGHiNE. 2Î9 

Cette démarche extraordinaire ne pouvait que con- 
firmer le Gouverneur de' la colonie dans sa résolution 
de solliciter avec instance le maintien de notre occu- 
pation sur tous les territoires conquis ; c'était le seul 
moyen de sauvegarder les intérêts qui lui avaient été 
confiés. 

Après avDir rempli avec succès sa mission auprès 
de la cour de Siam, M. Aubaret partit de Saïgon sur 
le d'Entrecasteaux pour se rendre à Hué. Il devait 
discuter avec le roi les termes du nouveau projet de 
traité accepté par le gouvernement français. D'après 
cette convention, nous devions, paraît-il, garder seule- 
mer Saïgon, Mitho, Thu-dâu-môt et Cholon, plus une 
zone de terrain de quatre à cinq kiloiiètres sur les 
rives des fleuves entre ces localités et la mer. Le 
reste de notre conquête aurait été rétrocédé moyen- 
nant une compensation pécuniaire. Nous aurions eu 
en outre le droit d'entretenir un consul à Hué. 

Ces conditions furent bientôt connues du public ; 
car les Annamites tiennent rarement leurs négocia- 
tions complètement secrètes. Généralement leurs man- 
darins sont accompagnés de lettrés subalternes qui 
les aident et les surveillent quelquefois. Leurs actes 
sont discutés par leurs collègues et n'échappent que 
bien rarement au contrôle des classes éclairées. Cette 
surveillance des démarches des fonctionnaires anna- 
mites rend toutes leurs négociations difficiles et labo- 



280 LA COCfllNCfllNË. 

rieuses ; mais elle prévient les infidélités et les négli- 
gences chez les agents de tous les ordres. Dans aucun 
autre pays, la délation n'est exercée aussi générale- 
ment : le roi sait tout ; les lettrés et la cour connaissent 
également les détails de la plupart des affaires. La 
discrétion et le dévouement sont des vertus obligées 
chez les Annamites envers un monarque absolu, qui 
est le seul dispensateur des grâces, des emplois ou des 
châtiments ; il y a donc ifioins d'inconvénients qu'on 
ne pourrait le croire à ces usages singuliers de la 
haute administration cochinchinoise. Les lettrés ne 
divulguent que les nouvelles qu'il est utile au gouver- 
nement de laisser transpirer dans le public ; ils discu- 
tent entre eux avec une grande réserve celles qui 
doivent rester secrètes. 11 est arrivé rarement que des 
indigènes aient manqué à cette règle. 

A Saigon et à Mitho, les Français et leurs parti- 
sans furent très-inquiets de la nouvelle situation qui 
allait leur être faite. 

I^our garder un territoire restreint et pour faire 
respecter le libre parcours des fleuves, il nous fau- 
drait conserver les mêmes forces militaires, faire les 
mêmes défenses que pour conserver toute' l'intégrité 
de nos possessions ; car nos frontières auraient un 
développement encore plus grand. 

Les Annamites, qui interdisaient tout commerce ' 
extérieur avant notre arrivée, n'enverraient plus leurs 



LA COCHÎNCfllNÊ. 281 

produits chez nous et n'y viendraient plus faire leurs 
approvisionnements ; ils établiraient des marchés en 
dehors de notre action et ils reprendraient leurs 
anciennes relations avec l'étranger par l'intermédiaire 
des jonques chinoises. Pourrions-nous empêcher nos 
anciens partisans^ et les chrétiens indigènes d'être 
inquiétés dans leurs croyances, dans leurs biens et 
dans leurs personnes lorsqu'ils seraient -retombés 
sous le joug immédiat de leurs ennemis irréconci- 
liables ! Et quelles conséquences déplorables aurait 
aux yeux des 'Orientaux, des Annamites et des Chi- 
nois, cette nouvelle phase de notre expédition, cette 
évacuation partielle que l'on ne pouvait se défendre de 
comparer avec l'abandon de Tourane ! 

Autant aurait valu partir définitivement de cette 
contiée où nous n'aurions pu maintenir sans de pé- 
nibles sacrifices de toute nature un établissement 
précaire et sans avenir et renoncer désormais à toute 
nouvelle tentative de colonisation I 
. Le gouvernement français avait voulu sans doute 
donner une satisfaction à Topposition parlementaire en 
sacrifiant la colonie ; par une confusion déplorable, 
notre expédition de Gochinchine était devenue impo- 
pulaire parce qu'on la comparait à notre malheureuse 
interventionau Mexique. 

Mais la résolution funeste acceptée par le gouverne- 
ment était vivement combattue par le ministre de la 

T. I. 



282 , LA COCflINCHiNE. 

marine qui finit par obtenir gain de cause. Sur ses 
instances, un contre ordre fut expédié à notre plénipo- 
tentiaire et parvint à Saïgon le 18 juillet. Cette dé- 
pêche fut immédiatement expédiée à Hué par VÉcho. 

M. Auiaret était arrivé à Hué le 16 juin et il avait 
été reçu par le roi en audience solennelle le 22 seule- 
ment. Il fut traité avec la plus grande considération 
et fut invité à s'asseoir sur les marches du trône, 
honneur gui n'avait pas encore était accordé à des 
étrangers. 

Le lendemain il fut reçu en audience particulière 
par le souverain annamite, et, grâce à sa connaissance 
parfaite de la langue, il put avoir un assez long entre- 
tien avec son royal interlocuteur. Thu-duc, âgé alors 
de 37 ans, paraît efTéminé, mais il parle nettement et 
avec une autorité qui prouve que c'est bien lui qui 
gouverne réellement. Il se dit très-pauvre. Une di- 
sette affreuse/ causée parla guerre, par la révolte du 
Tonquin et par les incursions des pirates qui avaient 
interrompu le cabotage le long des côtes, venait de 
sévir cruellement dans toutes les provinces du centre 
de l'empire, surtout à Hué et à Tourane. 

Phan-tan-giang, honoré de la confiance de son 
souverain depuis son retour d'Europe, fut chargé de 
poursuivre les négociations avec le consul de France. 
Il ne craignit pas de dire que, malgré l'envie qu'avait 
le roi de racheter les trois provinces que nous avions 



LA GOGHINGHINB. 283 

gardées, la situation des finances annamites ne peiv 
mettrait peut-être pas d'effectuer le paiement. 

Cet aveu était étrange dans la bouche du représen- 
tant d'un royaume qui possède des côtes étendues, 
des ports magnifiques et des terrains los plus fertiles 
arrosés par des fleuves immenses ; Phan-tan-gian 
n'osait s'engager à payer en cinquante annuités de 
deux millions chacune le rachat moyennant cent 
millions des trois plus riches provinces de l'Annam ! 
Très-probablement il faisait une tentative désespérée 
pour obtenir un rabais. 

Le roi Thti-duc accepta toutes les clauses de la 
nouvelle convention qui lui était accordée ; mais il 
refusa de s'engager à payer l'indemnité de guerre au 
delà de quarante années. Cette restriction ne put être 
admise par notre consul qui se réserva le droit d'en 
référer au gouvernement français. 

Le 21 VÉcho arrivait devant Hué avec de nouvelles 
instructions, et M, Aubaret revint à Saïgon, où Tau- 
xitié de toutes les personnes attachées à la prospérité 
de notre colonie était portée à son comble. Accepterait- 
on en France le nouveau traité avec la modification 
exigée par le roi Thu duc ou bien annulerait-on un 
acte aussi contraire à nos intérêts à la suite du nou- 
veau désaccord qui venait de surgir ? 

En attendant une décision, il était impossible de 
faire aucun essai définitif d'organisation ; on ne pou- 



284 Là GOGHINGHINE. 

vait rien fonder dans une contrée gui ne nous appar- 
tenait pas encore. Un temps précieux fut perdu pour 
la colonisation. 

M. de Ghasseloup-Laubat était fier de son œuvre 
en Gochinchine ; il fit de nouveaux efibrts pour la 
préserver de la ruine. Enfin, le 4 novembre, il remit 
à l'Empereur un mémoire substantiel où il démon- 
trait en termes énergiques l'utilité, l'obligation même 
pour la France de conserver la Gochinchine. C'est à 
sa ténacité, à sa persévérance que nou^ sommes 
redevables de la conservation de noire colonie. 

Gitons quelques-uns des passages les «plus caracté- 
ristiques de ce rapport : 

§ I". « Sans qu'il soit nécessaire de redire à la suite 
« de quelles études faites par une commission présidée 
« par un des plus hauts fonctionnaires du ministère 
(( des AfTaires Étrangères *, et par quels motifs l'expé- 
(( dition de Gochinchine a été entreprise, il est utile 
a cependant de rappeler que, dirigée d'abord contre 
« Tourane, on reconnut, quelque temps après Toccu- 
«pation de ce point, que nous ne pourrions obtenir 
(( aucun résultat si on continuait à en faire la base de 
« nos opérations ; l'amiral Rigault de Genouilly com- 
« prit que c'était en la Basse-Gochinchine qu'il fallait 
« agir, et il s'empara de Saïgon (février 1859.) 

1. M. le baron Brénier. 



LÀ GOGHINGHINE. 285 

« Saïgon est à 55 milles dans les terres, sur les 
« bords du Donnai, ce ûeuye gui, sans barre, sans 
(( récifs» a de telles profondeurs d'eau qull permet aux 
« bâtiments de guerre du plus fort tonnage de venir se 
(( mettre à quai devant la ville et même de remonter 
u au delà. 

« C'était porter un coup terrible au gouvernement 
« de Hué, puisque c'était lui enlever le centre d'où 
« son autorité s'étendait sur les six provinces qui 
(( forment la Basse-Gochinchine, c'est-à-dire ce delta 
« du grand Heuve, dont les terrains arrosés par les 
« crues régulières du Mékong sont si splendides et si 
(( riches qu'après les avoir visités, un amiral écrivait : 
« C'est le delta du Nil, mais bien plus grand et bien 
« plus beau. 

(( Ce coup devait être d'autant plus sensible au roi 
« Thu-duc que la Basse-Cochinchine est pour l'An- 
(( nam une conquête dont la date n'est pas fort an- - 
« cienne • et que cette contrée qui, avec le Tonquin, 
« fournit du riz à tout le royaume et à une partie de 
« la Chine, est en quelque sorte séparée du reste de 
« l'Empire. 

« L'amiral Rigault de Genouilly, 

l.Les premiers établissements annamitesdans le Gamboge datent 
de 1699 ; mais le premier vice-roi qui ait gouverné ces provinces 
pour le royaume d'Annam, est arrivé à Saigon en 1754. 

T. I. 16. 



286 LA GOGHINGHINE. 

t 

(( après avoir pris Saïgoa et fait sauter la citadelle, 
« laissa dans la ville une faible garnison française et 
« espagnole ; les événements qui se passaient en 
« Chine, les nécessités de l'expédition ne permirent 
(( pas alors de faire davantage. 

« Après d'interminables négo- 

c dations avec des mandarins qui, tout en parlant de 
a paix, cherchaient à soulever le pays contre nous, 
0. Tamiral Gharner, déjà fatigué de sa campagne de 
« Chine, demanda à revepir en France et eut pour 
« successeur l'amiral Bonard (novembre 1861.) 

a Cet officier général, suivant les instructions qu'il 
« avait reçues, chassa l'ennemi de Biên-hoâ, s'empara 
«t de Baria, qui formait en quelque sorte la frontière 
« du Binh-tuâQ, s'empara égaleinent de Pulo-Condor 
« et de Vinh-long (mars 1862). Alors des propositions 
• « sérieuses de paix furent faites par Hué qui, devant 
a la perte assurée des six provinces de la Basse-Co- 
te chinchine, consentit à un traité de paix qui fut signé 
«le 5 juin 1862. 

« Par ce traité, trois provinces et l'île de Pulo-Con- 
« dor sont cédées à l'Empereur; une indemnité de 
a 20 millions est consentie pour la France et l'Es- 
« pagne; les Français et les Espagnols peuvent exer- 
« car librement le culte chrétien ; les Annamites 
« peuvent se faire chrétiens ; les Français et les Espa- 



LA GOGflINCHINB. 287 

<t gnols peuvent librement commercer dans les trois 
« ports de Tourane, Balat et Quan-nam. 

« La citadelle de Vinh-long que nous avions prise, 
« devait être conservée par nous jusqu'à ce que Tu- 
« duc eût fait cesser la rébellion qui existait par ses 
a ordres (cela est écrit textuellement dans le traité), 
« dans les provinces de Gia-dinh et Dinh4uong. 

« Toutefois l'amiral Bonard crut devoir, par con- 
« descendance pour Phan-tan-giang, nommé gouver- 
« neur de Vinh-long, rendre la citadelle. 

« La paix fut ratifiée par l'Empereur. 

w 

« On n'a pas à examiner ici si cette paix, signée le 
il 5 juin 1862 à Saigon, n'a pas été faite prématuré- 
« ment, et puisque nous possédions Vinh-long, si 
« nous n'aurions pas dû nous emparer également de 
« Chaudoc, ce qui n'eût pas été très-difficile, et con- 
« server ensuite ces deux citadelles qui nous rendaient 
« maîtres à tout jamais de tout le cours du Gamboge 
« et du canal de Hatiên. 

« Nous ne connaissions bien 

« ni la topographie des lieux, ni l'organisation sociale 
« que nous avions devant nous, et ]^ conquête de trois 
« riches provinces parut à Tamiral Bonard un résul- 
« tat déjà assez considérable pour qu'il s'empressât de 
« l'accepter. 

« L'amiral croyait d'ailleurs à une paix sérieuse et 



288 LA COGHINCHINE. 

a sincère ; on lui en donnait Tassurânce de toutes 
« parts 

a Aussi l'amiral Bonard chercha- fr-il à constituer 

■ 

tt l'administration du pays en en chargeant des Anna- 
ce mites qu*il choisit comme il put. Pendant ce temps 
a on relevait les citadelles détruites, on faisait les 
(c travaux nécessaires au logement de nos troupes^ de 
a nos services. 

a Mais la cour de Hué n'en continuait pas moins à 
« pousser les populations à la.aôvolte, à envoyer des 
« armes, des troupes même, et un mandarin habile et 
a courageux, Quan-Dinh, parvint à se fortifier à 
* Gocong. Quan-Dinh donna le signal de la révolte. 

tt Aucun de nos postes ne fut cependant forcé ; on 
<t se mit en devoir de détruire le centre de la révolte 
(L qu'on avait eu le tort de laisser se former à Gocong, 
« en se fiant aux assurances des mandarins des pro- 
« vinces voisines, et, en quelques jours, tout rentra 
(c dans l'obéissance. 

tf C'est alors seulement que la cour de Hué, ratifiant 
a à son tour ce traité, résolut d'envoyer à ^Paris le 
« mandarin Phan-tan-giarig (jui l'avait signé, pour 
<c demander à l'Empereur la rétrocession des trois 
a provinces. 

tt La cour de Hué avait espéré que la révolte fomen- 
« tée par elle, que les brigandages de Quan-Dinh nous 



LÀ COGHINGHINE. 289 

a décourageraient, et, bien que rinsurrection eût été 
« vaincue, elle pensait qu'elle pourrait la présenter 
« comme une preuve de l'antagonisme incessant 
a qui existerait entre les populations indigènes et 
a nous. 

« Alors on connaissait mal la Cochinchine, son 
<( organisation sociale, les ressources qu'elle pouvait 
a offrir. L'amiral Bonard s'était avant tout préoccu- 
« pé de faire la guerre, afin d'arriver plus vite à une 
a conclusion. L'opinion publique se montrait peu 
(( sympathique à ce que Ton appelait les expéditions 
« lointaines, les dépenses de la Chine et de la Go- 
« chinchine avaient dû être confondues pendant le» ^ 
a années 1860 et 1861 pour la marine chargée et des 
« transports et de la nourriture de rafmée,et bien que 
« pour 1860, il n'y eût que quelques centaines 
« d'hommes à Saigon^ et qu'en 1861, on eût ramené 
a l'armée de Chine en France et que ce fût avec une 
a partie de ces troupes que l'amiral Charner eût agi ; 
• comme les dépenses s'élevaient à 60 millions pour 
<c 1860 et à 57 pour 1861, on était effrayé de ces 
« sommes que, sans s'en rendre compte, on imputait 
a à la Cochinchine, et si, pour 1862, les dépenses 
« qui se rapportaient à notre établissement étaient 
€( de 22 millions, on ne le savait pas encore d'une 
<t manière certaine dans le courant de 1863 ; d'ail- 
« leurs, c'était encore trop considérable et on ne 



290 LA COCHINCHINE. 

voyait pas que Tamiral Bonard, entraîné qu'il 

« avait été par les événements et par les nécessités 

« militaires, n'avait pu mettre dans son administra- 

<c tion toute la régularité, toute l'économie dési- 

« râbles. Enfin on pensa qu'il serait possible d'at- 

« teindre le but qu'on s'était proposé en se bornant à 

« une occupation restreinte 

(( ne valait-il pas mieux imiter les Anglais dans ce 
(( qu'ils ont fait en Chine que de chercher à suivre 
« leur exemple dans les Indes où leur empire, sans 
« cesse attaqué, ne repose que sur des bases chaque 
« jour contestées ? 

« Mais la configuration du territoire dont nous 
H avions fait la conquête ne nous permettait pas de 
a nous restreindre à un seul point où nous fonderions 
« un immense comptoir ; Saigon placé à 55 milles 
i< dans les terres, nous imposait l'obligation de rester 
K maîtres de tout le cours de Soirap ; il fallait con- 
« server le cap Saint-Jacques où nous avions élevé 
(( un phare dont la lumière, éclairant à plus de 30 
« milles au large l'entrée du fleuve, apparaît comme 
« le signe éclatant de la possession de la France. 

n Nous ne pouvions laisser de côté Mithoqui com- 
« mande le bras le plus important du Gamboge ; nous 
« devions garder aussi les canaux de la Poste et 
« du Vaïco, artères principales de cette navigation 



LA CÔGHINCfllNE. 291 

« intérieure qui doit nous apporter les produits de la 
et CochiUchine et de tout le Camboge ; enfin il nous 
« fallait tracer des zones autour de ces points réser- 
« vés. 

« Ainsi, tout en nous réduisant à une occupation 
a aussi restreinte que possible, tout en faisant le sa- 
it criflce de points militaires d'une extrême impor- 
« tance, comme les forteresses de Bien-hoâ, de Baria, 
« de Gocong, de Tây-Ninh, ces gages de notre sécu- 
« rite, tout en abandonnant des points commerciaux 
« qui assureraient que le cours naturel du trafic ne 
« serait pas détourné, nous étions amenés par la 
tf force des choses à conserver encore des villes, 
« des territoires, des cours d'eau dont la garde exi- 
« geait un effectif et des dépenses considérables. 

n Seulement on pensait que nous serions déchar- 
a gés du soin de gouverner, d'administrer une popu- 
« lation que l'on croyait nous être hostile ; on pensait 
a aussi que nos dépenses, nos sacrifices seraient plus 
a limités et qu'enfin une paix sérieuse nous laisserait 
« recueillir les avantages que nous devions attendre 
a de notre établissement en Cochinchine. Un projet 
« de traité fut donc préparé d'après ces bases et M. le 
« consul Aubaret fut chargé d'aller le négocier à 
« Hué. Mais pendant ce temps on avait fait dans nos 
a provinces des saisies de barques chargées d'armes, 
« des arrestations importantes de mandarins, munis 



292 LA GOGHINGHINE. 

a de proclamations et de cachets ; on ne pouvait 
« guère douter de la participation, môme de la direc- 
(( tion de la cour de Hué^ et M. le Ministre des Affaires 
€ Étrangères écrivit à M. Aubaret d'ajourner toute 
« négociation. Cette lettre ne parvint à Saïgon qu'a- 
ce près le départ de cet agent diplomatique, mais lui 
« fut remise à Hué, lorsque les négociations n'étaient 
c pas terminées. 

c Quoi qu'il en soit, le nouveau traité fut fait et 
cf diffère en quelques points du projet qui avait été 
« remis à M. Aubaret. Enfin une clause n'a point 
« été acceptée par lui. Aujourd'hui il s'agit de rati- 
« fier ce dernier acte ou de conserver simplement le 

« traité du 5 juin 1862 

§ II. « A l'amiral Bonard avait succédé, dans le 
« gouvernement de la Gochinchine, le contre-amiral 
(( de la Grandière, esprit froid, méthodique, adminis- 
« trateur éclairé, économe, mais qui, en arrivant, n'é- 
« tait pas sans quelques préventions contre une en- 
« treprise dont il n'avait accepté la direction que par 
<( dévouement. 

« Après avoir cherché à mettre de Tordre dans tous 
(( les services, à restreindre les dépenses, à faire re- 
(( naître les ressources du pays, il eut à s'occuper de la 
(( situation du royaume de Gamboge qui confine, on 
« le sait, à la frontière du nord de la Gochinchine. » 



LA COGHINCHINE. 293 

(c . , . . Pendant que nons affermissions 
a ainsi notre situation à l'extérieur, et que sur le sud, 
« côté par où la Basse-Cochinchine touche à un pays 
« étranger, nous parvenions à établir un État inde- 
xe pendant, notre allié placé sous notre protectorat, 
« nous cherchions à créer pour les provinces que 
« nous possédions une organisation meilleure qui pût 
ce un jour nous affranchir de tout sacrifice. 

« Un décret impérial avait déterminé l'organisation 
« financière de la Cochinchine. Abandonnant les an- 
« cietis errements, les règlements des colonies, ce 
« décret mettait toutes les dépenses locales, même 
« celles de la justice, des cultes, de l'administration, 
« des travaux publics à la charge des provinces. L'État 
• ne devait payer, indépendamment des forces mili- 
« taires et maritimes, que le gouverneur et le tréso- 
« rier. Les provinces auront même à concourir et 
« concourent déjà au paiement des frais de conserva- 
« tion et de défense, de sorte qu'il est à croire qu'un 
« jour assez prochain toutes ces dépenses seront rap- 
« portées par la Cochinchine. 

« Grâce à l'ordre introduit dans les services, grâce 
« aux ressources fournies par les impôts mieux perçus 
« par suite de la pacification et du bon vouloir des po- 
cc pulations, les recettes se sont rapidement élevées. 
« En 1862, elles n'étaient que de 947,000 francs ; en 
«1863, elles sont montées à 1,800,000 francs. Cette 

T. I. 1 



294 Là GOCHINGHINE. 

« année on les avait estimées à 3 millions. Il est cer. 
« tain aujourd'hui qu'elles seront de 4 millions àux- 
« quels il faut encore ajouter près de 2 millions de 
« travaux exécutés par les Annamites à titre de pres- 
« tations et de corvées. 

« . . . . Pendant que les recettes augmen- 
« taient pour les provinces, les -dépenses de l'État di- 
« minuaient : . de 22,600,000 francs en 1862, elles n'é- 
« taient plus que de 19,300,000 francs en 1863, de 14 
« millions en 1864 : enfin pour 1865, nous n'aurons à 
(( inscrire au budgelf extraordinaire que huit millions 
« environ par suite des ressources d'économie et de 
« désarmement déjà adoptées. 

Ces résultats sont dus principale- 

« ment au mode d'administration qui a été adopté et 
« qui, en respectant l'organisation annamite dans ce 
(( qu'elle avait de puissant, a amélioré la situation des 
« populations et nous les rend plus sympathiques. 

« Quand les populations annamites 

« eurent reconnu que nous respections l'organisation 
« de la commune, du canton, qu'ils conservaient tous 
« leurs usages, leurs lois, leurs propriétés, qu'enfin ils 
« s'administraient eux-mêmes et que notre autorité 
«était plus juste, plus honnête, plus bienveillante, 



LA GOCHINCHINE. 295 

a plus féconde dans Tintérêt de leur pays que celle des 
a mandarins, elles n'hésitèrent plus à nous venir, à 
<c nous donner des preuves de sympathie, de dévoue- 
(c ment. 

...... Notre administration, en effet, a 

« été bienveillante et féconde, car elle a consacré sur 
« le budget local des sommes importantes pour la pro- 
« pagation de la foi, pour Tinstructionf pour Tentre- 
<c tien d'hôpitaux indigènes, pour les travaux pu- 
€c blics. 
■ •••■••••••••• •••• 

a En résumé : 

« Le royaume du Gamboge indépendant, soustrait 
« aux envahissements . de Siam et placé sous notre 
<c protectorat ; 

« Une position commerciale et stratégique des plus 
« importantes acquise dans le grand fleuve ; 

« Des revenus croissant avec rapidité, les dépenses 
« à la charge de la métropole diminuant chaque an- 
« née dans une forte proportion ; 

« La population nous devenant sympathique, dé- 
« nonçant, livrant, tuant même les fauteurs de dé- 
« sordres ; 

(i L'administration se régularisant ; 

« Les écoles, les églises, les hôpitaux fondés, la 
fc commune se développant ; 



296 ' LA GOGHINCHINE. 

« Des travaux considérables d'utilité publique exé- 
« cutés, un bassin de radoub creusé, un dock flottant 
a monté, des canaux approfondis, trois forteresses re- 
« levées, quatre nouvelles construites, dominant les 
4 trois provinces sur lesquelles s'étend un réseau de 
« 400 kilomètres de lignes télégraphiques ; 

« L'organisation judiciaire décrétée, les magistrats 
« nommés. 

« Tel est le^tableau que présente la Cochinchine 
« deux ans après que la paix du 5 juin 1862 a cédé à 
« l'Empereur ces riches contrées et au moment où 
« s'agite la question de savoir si un nouveau traité 
« qui restreint notre occupation à quelques points et 
« nous force à abandonner une partie de ce que nous 
« avons créé doit être ratifié. 

« § III. »— • Comme on l'a déjà dit, le traité qui a été 
« conclu à Hué par M. Aubaret^ mais dont cet agent 
« diplomatique a refusé de signer un article, diffère 
« dans certaines de ses dispositions du projet qui lui 
a avait été remis. 

« D'abord le principe lui-même du traité se trouve 
« gravement modifié. 

« Ainsi, dans le projet, les six provinces de la 
« Basse-Cochinchine devaient être placées sous le pro- 
« tectorat de l'Empereur et un tribut armuel de 2 à 
« 3 millions devait être payé à la France. 

« Dans le traité, on stipula bien la suzeraineté de 



LA COCHINCHÎNE. 297 

« l'Empereur, mais la cour de Hué a soin d'écrire que 
« cela n'entraîne aucune idée de vassalité, et au lieu 
« d'un tribut annuel et perpétuel, ne consent plus 
« qu'à une indemnité de 2 millions pendant qua- 
« rante ans. 

« C'est cet article auquel M. Aubaret n'a pas cru 
« devoir adhérer et qu'il a refusé de signer. . 

a D'autres articles du projet ont aussi subi d'assez 
« considérables modifications. 
. « Ainsi le projet avait voulu ouvrir à notre corn- 
« merce et à nos commerçants tout l'empire d'Annam. 
« Le traité, en maintenant le droit de résidence dans 
(( les trois ports de Touraue, de Talat et de Quan-nam, 
« droit déjà stipulé dans le traité de 1862, n'acporde 
« aux Français que la faculté de traverser l'Annam 
(c pour leurs affaires, mais ils doivent retourner im- 
médiatement.dans un des trois ports, et encore ne 
« peuvent-ils entrer dans le territoire d'Annam qu'avec 
« une autorisation expresse des mandarins. 

« Le projet n'avait pas admis que la cour de Hué 
« pût, sans notre autorisation, faire passer des armes, 
« des troupes, à travers les territoires, les cours d'eau 
« sur lesquels s'étendrait notre autorité. Le traité, au 
« contraire, stipule ce droit en faveur de Hué qui 
« devra seulement nous avertir, 

« Enfin, sans entrer dans quelques autres détails 



298 LA COCHINCHINB. 

« qui ne manquent pourtant point d'importance, on 
c doit signaler un article qui contient des modifica- 
« tions singulières et dont la rédaction surtout a une 
« portée morale dont la gravité mérite d'être remar- 
« quée. Le projet avait voulu que les Annamites qui 
« avaient été placés sous notre domination par le 
« traité du 5 juin 1862, et qui l'avaient acceptée loya- 
« lement, mais qui allaient être replacés sous la do- 
« mination de Hué, ne fussent jamais recherchés 
« pour le fait de leur soumission à notre autorité, et 
. « si quelques-uns de leurs biens avaient été confis- 
se qués (ce qui avait eu lieu, Hué ayant traité en en- 
« nemis tous les Annamites des territoires cédés qui 
« ne nous faisaient pas la guerre ou qui n'émigraient 
« pas), le projet voulait aussi que ces biens leur 
« fussent rendus. 

« Or voici ce qui est stipulé par le traité : amnistie 
. « est accordée par Tu-duc aux Annamites dont il 
(( s'agit. Amnistie ! de sorte que les populations des 
« territoires cédés à l'Empereur par le traité de 1862, 
« et qui dès lors, à moins d'être rebelles^ devaient 
« légitimement rester soumises à notre domination, 
(( ces populations, Tu-duc consent à les amnistier, 
« comme il le ferait pour des coupables, et quant aux 
« biens que, contrairement au traité de 1862, Tu-duc 
« avait confisqués aux Annamites habitant nos pro- 
(( vinces, le traité dit bien qu'ils seront restitués, 



LA GOGHINCHINE. 299 

a mais il ajoute : s'ils existent encore dans les mains 
a du gouvernement. Or on sait que le gouvernenent 
« d'Annam s'est empressé de les aliéner. Encore au- 
<c jourd'hui, il les donne ou les vend. 

« De telle sorte qu'en réalité, tous ceux qui nous 
« ont été loyalement soumis sont abandonnés, et que, 
« pour ces confiscations, le nouveau traité, il faut le 
«r dire, semble mentionner et légitimer tout ce que 
« Tu-duc a fait. 

<c En ce qui concerne le culte chrétien, le nouveau 
« traité n'ajoute rien à ce qui avait été stipulé par le 
« traité de 1862, qui autorisait les Annamites à se faire 
« chrétiens ; mais un article nouveau, plein d'em- 
« bûches, paraît avoir été inséré par Hué pour amoin- 
« drir dans l'interprétation l'étendue de cette stipu- 
« lation. 

« En effet, tandis que, d'une part, le traité permet 
« aux Annamites de se faire chrétiens, de l'autre, il 
« punit les Annamites qui violent les lois du royaume, 
« et parmi ces lois se trouve la défense de se faire 
« chrétiens, et, dernièrement encore, cela, servait de 
« prétexte aux persécutions, malgré le traité de 1862. 

« Telles sont les différences principales entre le 
« projet remis à M. Aubaret et le traité tel qu'il a été 
a négocié. 

« Mais ces différences sont-elles assez considérables 
a pour devoir entraîner obligatoirement un refus 



cOO LA COCHINCHINE. 

d'approbation de Tacte qui les contient? Cela dé- 
« pend évidemment du point de vue auquel on se place. 

(( Considérés au point de vue moral, ces différences 
« sont mauvaises puisqu'elles altèrent le principe 
« même du projet en ce qui concerne le protectorat 
t et son corrélatif- le tribut annuel, puisqu'elles 
or placent les populations qui nous ont été loyalement 
« soumises devant une amnistie pleine de restrictions 
€ et dont notre loyauté envers les populations et notre 
a influence dans ces contrées doivent avoir singuliè- 
« rement à souffrir, enfin puisqu'elles diminuent 
a plutôt qu'elles n'augmentent les garanties que le 
« traité de 1862 avait stipulées en faveur de notre sé- 
« curité, de notre commerce, de notre religion. 

« Mais, sans qu'il soit besoin d'examiner la ques- 
« tion de savoir si ces modifications sont assez pro- 
« fondes à elles seules pour (fu'à priori elles doivent 
« faire rejeter le traité, il suffit qu'elles aient assez 
« d'importance pour que du moins le gouvernement, 
« sans être taxé de versatilité ou de mauvais vouloir, 
« soit libre d'accepter ou de repousser l'acte dont il 
« s'agit. Or, il serait difficile, après ce qui vient d'être 
« exposé, de nier qu'il en soit ainsi. Le gouverne- 
(( ment est donc vis-à-vis la cour de Hué parfaitement 
« et très-loyalement le maître de donner son adhé- 
« sion au traité nouveau, ou de s'en tenir à celui 
t de 1862. 



LA COCHINCHINE. 301 

« Dans cette situation, c'est évidemment l'intérêt 
« seul de la Fiance qui doit être son guide. 

« Quel est donc l'intérêt bien, entendu du pays. 
(c Dans cette situation, c'est en définitive la seule 
« question à examiner et sur laquelle il reste à dire 
« quelques mots. 

<{ § IV. — Lorsqu'on examine avec quelque atten- 
« tion la carte de la Basse-Cochinchine, on reconnaît 
« que si Saïgon offre une admirable position com- 
« merciale et militaire, cette ville ne se présente 
« cependant point comme un de ces points de passage 
a nécessaires sur une des grandes routes du monde. 
« On reconnaît aussi que, pour l'écoulement des pro- 
ie duits de la Cochinchine et du Camboge, et dès lors, 
a pojar le trafic à faire avec ces riches contrées, 
« Saïgon non plus que Mitho ne sont pas deux points 
« d'entrepôt ou d'écoulement indispensables, puisque 
« les nombreux cours d'eau qui s'étendent sur tout le 
« pays donnent des moyens plus ou moins faciles 
a d'importation ou d'exportation, de telle sorte que, si 
« les Annamites ne veulent pas faire passer leur trafic 
a par Saïgon ou par Mitho, ils en ont parfaitement la 
« possibilité. 

« Ainsi, quelque magnifiques que soient Jes situa- 

« lions de Saïgon et de Mitho, elles n'ont pourtant pas 

« il faut le reconnaître, les avantages que possède, 

« comme entrepôt, Sincapore, àTextrémité du détroit 
T. I. 17. 



302 LA GOCHINCHINB. 

» 

« de Malacca, cette grande route de la Chine et du 
« Japon, ou que présente encore, comme comptoir, 
« Shang-haï, à l'embouchure du Yang-tse-Kiang. 

« Il faut donc, pour que Saigon et Mitho aient toute 
« leur valeur dans nos mains, ou que le pays soit tout 
' « entier sous notre domination, et que nous dirigions 
« le courant commercial, que nous Tempêchions de se 
« détourner, ou, si le pays ne nous appartient pas, 
« que nous soyons certains du bon vouloir des popu- 
« lations et de leur intérêt à venir sur notre marché. 

« Mais, en admettant même ce bon vouloir, auront- 
{( elles un intérêt à faire écouler leurs produits par les 
« deux villes qui nous seraient restées ? Ceci est fort 
« douteux puisque les frais qu'elles auraient à suppor- 
« ter par une autre voie pourraient bien être moindres; 
« et, à supposer que notre marché leur présentât 
« quelque avantage, certes ils éviteraient d'y venir si 
« nous voulions percevoir le plus faible droit sur leurs 
« marchandises ou sur leurs barques. 

« Il faudrait donc renoncer à toute espèce de revenu 
« pour notre établissement si nous voulions le voir 
« fréquenté par les Annamites, même en les supposant 
(( libres de le faire et pleins de bon vouloir pour nous. 
<c Mais, si,, au lieu de bon vouloir, ils étaient animés 
« de sentiments hostiles contre nous, ou s'ils étaient 
« soumis à un gouvernement pour lequel notre pré- 
« sence fût une gêne, uu sujet d'incessants regrets, 



LA COCHINCHINE. 303 

■« alors n*est-il pas certain que peu à peu l'isolement 
« se ferait pour nous ? 

« Les points conservés, désertés d'abord par les indi- 
ce gènes, et bientôt abandonnés parles Européens, res- 
« teràient dans nos mains comme d'inutiles ruines 
« qui témoigneraient de notre impuissance. 

a Or, comment supposer un seul instant que le 
« gouvernement de Tu-duc, redevenu le maître de ces 
a provinces qu'il ne nous a cédées que par la force, 
« dans lesquelles il n'a cessé d'organiser la révolte 
a contre nous, n'emploiera pas tous les moyens ima- 
« ginables pour annihiler la valeur de ce qu'il aura 
« été contraint de nous abandonner. Notre adminis- 
« tration, placée à côté de la sienne, lui inspirera des 
a craintes incessantes. Sans doute, à moins de cir- 
« constances malheureuses, il ne sera pas assez fort 
« pour nous chasser. Mais dans notre enceinte res- 
t serrée, il saura bien, par le vide fait autour de nous, 
« nous empêcher, pour ainsi dire, de respirer, per- 
« suadé que nous ne tarderons pas à nous retirer de 
fit nous-mêmes d'un pays où nous n'avons su rien fon- 
ce der. C'est au 'surplus ce qu'ont compris toutes les 
(c personnes qui ont étudié le pays et qui ont suivi les 
« phases de son histoire pendant les quatre dernières 
« années. Aussi M. Aubaret qui, après avoir démon- 
ce tré par les motifs que cous venons d'indiquer, que 
(( la création d'un comptoir à Saigon serait sans ave- 



304 LA COGHINOHINE. 

« nfr, terminait-il une note publiée en 1863, endi-- 
« sant qu'une occupation ainsi restreinte serait une 
n charge inutile, équivalente à une évacuation. , 

« Telle est aussi Topiaion de Tamiral die la Oran- 
« dière qui n'hésite pas à dire que, resserrés dans nos 
« limites, a nous verrions le vide se faire autour de 
« nous, le commerce se détourner de nos voies, un 
« blocus tacite nous environner de toutes parts...» 

« La possession de quelques points qui nous sont 
« laissés ne saurait donc nous offrir des avantages 
« sérieux. Nous ne retirerions aucun revenu direct 
« des étroites banlieues que nous aurions autour de 
«Saigon et de Mitho, et comme marchés, comme 
« comptoirs, ces villes verraient la plus grande partie 
t de leur trafic leur échapper, enfin les quatre mil- 
« lions de recettes que nous faisions déjà, et qui 
« doivent doubler en peu d'années, les deux millions 
(( de travaux que nous ont offert les prestations en 
« nature, tout cela disparaîtrait pour nous. 

« Mais, nos dépenses, du moins, seraient-elles di- 
« minuées ? Ici encore, il suffit de jeter les yeux sur 
« la carte pour se convaincre que l'occupation res- 
a treinte exigera autant de sacrifices que la possession 
« complète des trois provinces. 

« Les points qu'il a fallu conserver sont nombreux 
« encore, le cap Saint -Jacques, Saigon, Thu-yên- 
« mot, Mitho, etc. Il nous faut commander le cours 



LA. COCHINCHINE. 305 

« du Soirap, surveiller le bras du Camboge, garder 
« Tarroyo de la Poste, Notre sûreté l'exige, et, comme 
« le traité ne nous laisse que ces cours d'eau, sans 
a même sur les rives une zone pour les protéger, on 
« comprend quelles peuvent être les difficultés d'une 

■ 

• pareille situation. 

<r Ainsi au point de vue matériel, bien que le nou- 
« veau traité nous présente quelques avantages, il est 
« certain au contraire que, d'un côté, il nous enlève les 
a ressom^ces chaque jour plus considérables que nous 
a offrentles riches contrées cédées à l'Empereur en 1862 
tt et que, deTautre, les dépenses resterontles mêmes et 
« pèseront d'un poids dautant plus lourd pour la 
« France, que les sacrifices seront sans compensation. 

a Mais si on se place à un point de vue plus élevé, 
« plus digne de l'Empereur et de notre pays, le nou- 
«L veau traité apparaît alors avec de bien plus funestes 
« conséquences. Nous devons, pour l'exécuter, év^- 
« cuer quatre importantes forteresses, dont une a été 
tt relevée et dont trois ont été créées par nos soins, 
« Biên-hoà, Baria, Tây-Ninh, Gocong. Nous borne- 
c( rons-nous à les abandonner et les remettrons-nous 
a à Tu-duc ou les ferons-nous sauter, quitte à les voir 
« reconstruire après par Tu duc, sur les tracés mêmes 

• de nos officiers du génie ? 



306 LA COCHINCHINE. 

« Nous devons aussi détruire ce réseau de lignes té- 
« légraphiques, avec leurs quatorze stations, dont les 
a fils, traversant les territoires qui ne seront- plus 
« soumis à notre autorité, ne seront plus guère res- 
<c pectés. 

• Nous devons abandonner les postes nombreux que 
« nous avons établis pour protéger les villages souinis 
« et dont quelques-uns sont déjà chrétiens. Ainsi, il 
« nous faudra, de nos mains, détruire ces œuvres de 
<c civilisation, d'autorité, qu'à la face du monde la 
« France avait déjà fondées dans ces contrées. 

« Mais ce n'est pas tout encore. Les populations qui, 
« loyalement, ont accepté notre domination, qui ont 
(( dénoncé, attaqué et tué les fauteurs de révoltes, et 
« qui, malgré les invitations de Hué, nous sont restées 
a fidèles et nous donnent aujourd'hui des preuves de 
« dévouement, il nous faudra, en les remettant à Tu- 
a duc, les abandonner aux vengeances des mandarins 
(( redevenus plus puissants que jamais. 

« Croyez, écrit l'amiral à la date du 30 mai, que la 
« mauvaise foi, la cruauté des mandarins envers les 
« chrétiens et ceux qui nous auront servis, nous for- 
« ceront bientôt à recommencer la guerre, et à re- 
« prendre en Gochinchine le rôle qui convient à la 
« France...» 

' « . .' . . Il ne faut donc pas se le dissimuler, 



LA COGHINGHINE. 307 

« c'est une grave responsabilité que celle qui pèserait 
« sur nous par Tabandon de ces populations compro- 
« mises par nous, et dont quelques-unes, qui étaient 
« ou se sont faites chrétiennes, nous ont donné des 
« preuves d'un dévouement.sincère. 

« Enfin, un j.our, si, par suite des violations du 
« traité, des outrages que notre occupation aurait à 
« supporter, nous avions à recommencer la guerre, 
« quel appui aurions-nous donc à espérer de ce peuple 
« qui aurait à nous reprocher tous les maux que 
a nous lui aurions deux fois causés et par notre con- 
« quête et par notre abandon ? 

« Ainsi, le traité nouveau, sans diminuer nos 
€ charges, enlève les revenus de notre établissement 
« qu'il laissera isolé, sans valeur commerciale. Il 
a nous force à détruire tout ce que nous avons fondé 
« dans nos provinces, forteresses, casernes, ports, 
« lignes télégraphiques, et nous inflige le pénible de- 
« voir de sortir de tous les lieux où nous avons com- 
« mandé et d'abandonner les populations compromises 
« par nous. Puis, si ce traité est une fois violé (et il 
« le sera), il nous laisse affaiblis, contraints de re- 
« commencer la guerre, mais dans de mauvaises con- 
(( ditions, avec des sacrifices plus grands que jamais 
« en hommes, en argent, et ayant alors contre nous 
« tout un peuple qui aura le droit de nous demander 
(( compte de tous les maux que nous lui aurons eau- 



308 LA COCHINCHINE. 

« ses. L'intérêt ne nous commande-t-il donc pas de 
a maintenir le traité de 1862 et de continuer notre 
« œuvre? 

« Sans doute, pour faire comprendre quel doit 
« être l'avenir de la Basse-Cochinchine sous notre 
a autorité, il resterait à montrer que nous reconsti- 
« tuons, en quelque sorte, la véritable nationalité du 
a peuple de ces provinces, en lui enseignant à écrire 
« sa propre langue, en Tarrachant au pouvoir des 
« mandarins, en l'associant à tous les bienfaits de 
<c notre civilisation. 

Enfin, pour bien faire comprendre 

« l'intérêt que j'attache aujourd'hui à cette entreprise, 
« il faudrait dire quelle est la situation de nos an- 
ce ciennes colonies manquant de bras qu'elles ne 
« peuvent plus aller chercher sur les côtes d'Afrique 
a et montrer qu'il ne nou^ reste plus que la Cochin- 
« chine qui peut devenir l'émule de Java et des 
« Indes, sans nous présenter les mêmes dangers, 
« puisqu'elle peut nous être soumise comme les Phi- 
« lippines à l'Espagne. 

i( Mais ce serait sortir des limites de cette note, déjà 
« trop longue. 

« Il s.uffit d'avoir rappelé ce que nous avons déjà 
« fait, d'avoir montré notre protectorat s'étendant sur 
c le Gamboge, les. progrès accomplis, les établisse- 



LA GOCHINCHINB. 309 

« ments fondés, les populations soumises fidèles, enfin 
« quelles seraient, au point de vue matériel et moral, 
a les conséquences désastreuses d'un traité que le 
a gouvernement est loyalement maître de ne pas ac- 
& cepter, et il est inutile de dire quelle cruelle atteinte 
« en subirait notre influence, sui tout dans cette partie 
« du monde. 

c C'est cette atteinte qui préoccupe si vivement les 
« hommes qui sont le mieux à même d'efi mesurer la 
« portée et qui, tenant haut le drapeau de la France 
« sur tous les points du globe, ne peuvent le voir, 
« sans une profonde douleur, arracher du sol où ils 
« l'ont si noblement planté. 

c signé : P. de G^asseloup-Laubat. 
« 4 novembre 1864. » 

En lisant ce document, n'est-on point surpris qu'il 
ait été nécessaire de discuter avec autant d'énergie et 
d'autorité pour sauver notre seule grande colonie et 
pour éviter la ruine de notre influence en Orient I 

Malgré l'incertitude qui résultait de ces négociations 
diverses, le gouverneur agissait dans la limite de 
ses pouvoirs afin de consolider notre conquête et de 
faire respecter notre influence. 

Il avait appris secrètement que le dé-doc Huân, 
second du Thiên-hâ Duong, un des principaux chefs 



310 LA COCmNCfflNE. 

de l'insurrection, ayant pris part à l'attaque de Chau- 
doc, avait été faif prisonnier et était détenu dans cette 
citadelle. ÎPar son ordre, M. de Lagrée descendit 
brusquement de Ouddon avec trois canonnières et 
vint mouiller devant la place ; il demanda, conformé- 
ment aux stipulations du traité de 1862, l'extradition 
d\f. nommé Huân, qui avait pris part à plusieurs actes 
de brigandage commis sur notre territoire. Le gou- 
verneur annamite se récria d'abord, nia un moment 
la présence de Huân, puis il réunit son conseil et 
voulut refuser; mais M. de Lagrée, isolé avec quelques 
matelots au miliea d'une foule nombreuse de manda- 
rins annamites, déclara nettement qu'il ne sortirait 
pas du fort avant qu'on ne lui eût rendu le malfaiteur 
qu'il réclamait. Il attendit avec un calme dédaigneux 
que les Annamites eussent pris un parti, leur laissant 
entrevoir qu'un refus pourrait avoir les conséquences 

' les plus graves. Les autorités de Chaudoc étaient dans 
leur tort ; à cette époque, la plupart des pirates qui 
parcouraient nos fleuves se ravitaillaient ostensible- 

' ment à Chaudoc, où ils venaient de temps en temps 
se reposer de leur existence périlleuse ; la réputation 
de fermeté de M. de Lagrée, qui avait éconduit les 
Siamois de Ouddon, était connu dans toute la pro- 
vince d'Angiang, frontière du Camboge ; après mûre 
réflexion, les mandarins abandonnèrent le prisonnier 
à M. de Lagrée. A partir de cet événement, les fonc- 



LA COCHINCHINE. 311 

tionnaires annamites se montrèrent plus réservés et 
plus prudents dans leurs rapports avec les rebelles. 
Le gouverneur général des trois provinces Truong, 
écrivit une réclamation parce que la demande d'extra- 
dition ne lui avait pas été adressée d'avance et par 
écrit ; il obtint de l'amiral un reçu du prisonnier et se 
déclara satisfait. 

Une création importante, cellp d-e nos premières 
écoles primaires, eut lieu le 16 juillet 1864. L'amiral 
de la Grandière avait été frappé, comme son prédéces- 
seur, de l'extrême difficulté qu'éprouvaient les Fran- 
çais à entrer en rapports dii*ects avec les indigènes. 

La langue annamite s'écrivait avec des lettres chi- 
noises, caractères hiéroglyphiques ou plutôt idiogra- 
phiques, dont chacun a un sen« propre, exprime un 
mot ou une idée. Leur nombre est très-multiplié. Il 
faut plusieurs années d'études assidues pour arriver à 
lire et à écrire le chinois. On cite les trois ou quatre 
Européens qui sont parvenus à acquérir cette science 
difficile que la plupart des chinois eux-mêmes ne pos-* 
sèdent qu'imparfaitement. Il fallait donc à nos admi- 
nistrateurs et à nos juges des interprètes pour parler 
avea les Annamites et des lettrés pour déchiffrer les 
pièces officielles concernant leurs services ; ces inter- 
médiaires étaient des asiatiques, ils offraient peu de 
sécurité et leur emploi entraînait une grande perte de 
temps. 



312 LA GOCHINGHINB., 

Depuis longtemps, près de deux siècles, nos miâ- 
sionnaires avaient imaginé d'appliquer notre alphabet 
à la reproduction des sons de la langue annamite ; 
et ils avaient suppléé au petit nombre de nos lettres 
au moyen de signes qui en changeaient la valeur 
afin de pouvoir représenter les intonations si variées 
et si multipliées de l'annamite. Ils enseignaient cette 
écriture dans leurs çtablissements, à leur collège de 
Pulo-Pinang surtout, et grâce à son secours, les mis- 
sionnaires arrivant d'Europe apprenaient assez vite à 
parler la langue usuelle; la plupart d'entre eux ne 
perdaient plus un temps précieux à étudier l'écriture 
chinoise; une bibliothèque religieuse considérable, 
imprimée par les soins des Missions étrangères, tra- 
vail immense qui représente les labeurs de plu- 
sieurs générations de nos courageux apôtres, suffit aux 
études d'un clergé nombreux chargé de diriger près 
de six cents mille chrétiens. 

L'amiral de la Grandière résolut de répandre parmi 
les habitants de la colonie la connaissance de cette 
écriture qui pouvait s'apprendre en quelques leçons ; 
ils pourraient alors avoir des rapports faciles et directs 
avec les fonctionnaires français, dont la plupart* la 
connaissaient déjà, et ils échapperaient à l'influence 
hostile des lettrés. 

Il décida que des écoles gratuites seraient ouvertes 
par les soins de l'administration dans les localisés les. 



LA COCHINCHINE. 313 

plus importantes. On devait y enseigner la lecture et 
l'écriture de la langue vulgaire en caractères euro- 
péens, et quelques notions élémentaires d'arithmé- 
tique et de géométrie. 

Grâce aux encouragements du gouverneur, grâce 
aux efforts persévérants des officiers attachés à l'admi- 
nistration, on est arrivé à constituer en quelq'ues an- 
nées un enseignement utile et pratique dont les résul- 
tats ne se sont pas fait attendre. Les premiers jours 
on eut à lutter contre bien des oppositions et contre 
bien des défiances ; mais à la longue les indigènes se 
sont détachés de l'ancienne écriture officielle et des 
préjugés qui leur avaient été transmis avec elle par là 
civilisation chinoise, ils se rapprochent tous les jours 
de nos idées et de notre civilisation européenne, ils 
voient tomber, sans regret les chaînes qui les ratta- 
chaient à leur passé. 

Leur nouvelle littérature est plus à leur portée ; elle 
leur'permettra de transmettre les récits qui les inté- 
ressent, d'étudier les principes des sciences modernes, 
do satisfaire aux besoins de leur imagination active et 
rêveuse. 

• Car l'écriture chinoise dont ils se servaient est rigou- 
reusement classique ; elle dédaignait tout ce qui s'écarte 
des règles admises depuis longtemps par les lettrés du 
Céleste-Empire qui ont toujours ignoré l'existence et 
les mœurs des habitants de la Basse -Cochinchine. 



314 LA COGHINCHINE. 

C'est donc une révolution morale que nous avons 
introduite au sein de la société annamite ; nous lui 

avons appris que' sa langue pouvait être écrite, qu'elle 
pouvait être employée non-seulement pour- enseigner 
les sublimes vérités de la religion, mais encore pour 
divulguer les merveilles de nos sciences et pour dé- 
peindre les joies et les souffrances de Thumanité. 

a Les interprètes de l'administration furent les pre- 
« miers instituteurs, les inspecteurs des affaires indi- 
« gènes surveillaient leurs travaux et le gouvernement 
<c lui-même suivait cette entreprise avec un intérêt 
« passionné. Jamais Tamiral de la Grandière ne 
« visita un village sans entrer dans l'école ; il inter- 
« rogeait les enfants, leur faisait écrire une composi- 
a tion ou résoudre un petit problème au tableau. Il 
(( distribuait lui-même des gratifications ou des jouets 
« à ceux qui répondaient le mieux. On encourageait 
« en même temps les enfants à soigner leur tenue, et 
ce sous ce rapport, les annamites ont de grands '^ro- 
« grès à accomplir. » (L'instruction publique en Co- 
chinchine, revue maritime^ 1872.) 

Il est une remarque intéressante que nous avons 
déjà présentée au sujet de l'écriture chinoise. Elle sert 
en même temps à plusieurs peuples dont lesJangues 
diffèrent absolument les unes des autres, elle a abso- 
lument tous les caractères d'une écriture universelle 
qui pourrait servir de moyen de communication à 



LA COGHINGHINE. 315 

toutes les nations entre elles, n^ais elle a le grand in- 
convénient d'exiger un immense travail de la part de 
ceux qui veulent la posséder. Chaque idée nouvelle 
à exprimer exige l'emploi d'un caractère nouveau et 
les lettres dont elle se compose se sont multipliées à 
l'infini ; on en compte près de cent mille, et les lettrés 
les plus érudits ne les connaissent pas toutes. Cette 
écriture ou cette langue est donc impropre à suivre les 
progrès de nos arts et de nos industries, elle est cer- 
tainement la cause principale de l'état de stagnation 
dans lequel se trouve actuellemeïit plongée la civilisa- 
tion chinoise. 

Néanmoins, c'est à cette écriture que TEmpire chi- 
nois est redevable de son unité et de sa grandeur ; c'est 
à elle qu'il faut attribuer les premiers progrès de l'hu- 
manité qui furent accomplis dans l'Extrême-Orient. 
Tous les sages, tous les esprits studieux de cette partie 
du monde purent, dans les temps les plus reculés, dis- 
cuter ensemble les éléments des sciences et de la phi- 
losophie ; ils furent unis bientôt par la conformité de 
leurs vues et de leurs idées, et ils exercèrent une in- 
fluence salutaire sur les actes de leurs souverains. 

Sous la direction de ces hommes d'élite, l'esprit de 
nationalité, qui était alors circonscrit en Europe dans 
d'étroites limites, fut subordonné aux conceptions plus 
larges et plus généreuses des philosophes chinois ; ils 
enseignaient dans une littérature universellement ré- 



316 LA COCHINCHINE. 

pandue, dans l'Asie orientale, les lois fondamentales 
de toute société humaine: le respect des parents, la 
fraternité entre les hommes et l'obéissance aux ma- 
gistrats C'était un immense progrès social qui ne 
devait être dépassé que lorsque l'Occident, plus favo- 
risé encore, aurait reçu la connaissance de Téternelle 
vérité, et se serait soumis aux lois de charité et d'a- 
mour que Dieu lui-même nous a apportées sur la terre. 

Non content de- réformer l'instruction publique, le 
gouvernement voulut donner une impulsion active à 
tous les travaux d'utilité générale. Il attacha surtout 
un grand soin à la réparation des routes et au trans- 
port régulier des dépêches par les courriers indigènes. 

Sous les annamites, une route impériale réparée et 
magnifiquement entretenue par Gia-long reliait tous 
les chefs-lieux des provinces à la capitale ; de distance 
en distance, des postes fortifiés servaient d'asile aux 
voyageurs et de stations aux hommes recrutés parmi 
les milices pour le transport des lettres du gouverne- 
ment. Lorsque les mandarins voyageaient en service, 
les villages voisins du tram (station de poste) étaient • 
tenus de fournir des hommes pour porter ces fonc- 
tionnaires avec leurs bagages jusqu'au relai suivant. 
Lorsque l'état de la route le permettait, les messagers 
porteurs de dépêches privées allaient à cheval. Des 
barques spéciales étaient affectées au passage des ri- 
vières et des bras de mer. 



LA COCHINCHINE. ^7 

Lorsqu'ils avaient ordre de se presser, les courriers 
annamites accomplissaient des prodiges de vitesse ; 
les lettres qui apportèrent à Saïgon la nouvelle que 
notre consul acceptait la rétrocession des trois pro- 
vinces nous arrivèrent de Hué en douze jours après 
avoir franchi une distance de 830 kilomètres ; c'est 
un trajet qui s'eifectue ordinairement en vingt jour- 
nées. « Le parcours du tram s'effectue entre Hué et 
« Baria en 123 heures par les courriers très-rapides, 
« en 418 heures à la vitesse moyenne et en 483 heures 
« par le service ordinaire. De Hué à Kecho, capitale 
« du Tonquin, il y a 556 kilomètres par la route 
« royale ; le parcours à grande vitesse s'effectue en 
« 78 heures, à la vitesse moyenne en 126 heures et à 
c( la vitesse ordinaire en 195 heures. » Note fournie 
par l'interprète P. Huang. 

Les Français supprimèrent partout le transport des 
individus et de leurs bagages par les populations voi- 
sines des postes de trams. Ce fut un grand allégement 
pour les villages situés le long des routes : ils fournis- 
saient quelquefois tous les hommes valides pour trans- 
porter les mandarins d'un rang élevé avec leur suite 
et leurs effets. On obtint en retour un service très- 
régulier pour le transport des dépêches dans toutes les 
directions ; de Saïgon à Gocong, à Tây-ninh, ou à 
Mitho, les points les plus éloignés du chef-lieu, les 

lettres parquaient en 18 heures ; elles n'en mettent 
T. 1. 18 



318 LA COGHINCHINE. 

que 12 aujourd'hui. Pendant les troubles qui ont 
signalé les • premières années de notre occupation, 
c'est à peine si deux ou trois courriers ont été enlevés. 
Lés indigènes ont un respect profond pour les lettres, 
pour tout ce qui est écrit et pouf tout ce qui est ofiB- 
ciel ; les porteurs ont souvent risqué leur vie pour 
sauver et transmettre à destination le précieux dépôt 
qui leur était confié. 

Pendant son séjour à Hué, M. Aubaret avait. fait 
remettre en liberté 27 chrétiens ; encontre, les mis- 
sionnaires firent parvenir au gouverneur le texte d*un 
décret royal daté du 28 mai (Tu-duc, 17® année, 
4* mois, 23® jour), qui punissait deux mandarins 
pour avoir assisté à une cérémonie religieuse chré- 
tienne. Cet ordre défendait aux parents du Roi 
d'aller à l'église de l'ambassade et il était motivé en 
ces termes : « Qu'ils n'aillent donc pas adopter des 
rêveries et des doutes. » {Courrier de Saïgon'da 
10 août 1864.) 

Ainsi nous étions bien loin d'obtenir la tolérance 
qui nous avait été promise par les traités pour nos 
coreligionnaires ; et, au Tonquin et dans les provinces 
du nord, les lettrés, irrités par les défaites de leur 
gouvernement, saisissaient avec empressement toutes 
les occasions de nuire aux chrétiens et aux mission- 
naires. 

Cette hostilité persistante de nos aaciélis adver- 



LA COCHINCHINE. 319 

saires coïncidait avec un. redoublement d'audace chez 
l'es pirates et les rebelles qui infestaient notre terri- 
toire. Quan Dinh était l'âme de tous les mouvements : 
ses lettres et ses ordres verbaux circulaient de toutes 
parts portés de main en main ou transmis de bouche 
en bouche; tantôt on le croyait à Hué en mission, 
tantôt il s'était laissé voir dans les forêts sur la fron- 
tière du Binh-tuân, ou aux environs de Saïgon. 
C'était une conspiration permanente savamment 
ourdie contre notre repos. 

Mais les circonstances avaient déjà bien changé 
depuis l'année précédente ; pour un grand nombre 
d'Annamites, nous n'étions plus des oppresseurs et des 
envaliisseuirs barbares ; nous avions acquis des parti- 
sans dévoués qui commençaient à croire au succès 
de notre œuvre et le célèbrq agitateur s'était fait des 
ennemis personnels par ses actes de violence et de 
despotisme. 

Son ennemi le plus irréconciliable, qui est aujour- 
d'hui un de nos fonctionnaires indigènes les plus 
connus et les plus sympathiques, était le dôi Tân, 
un de ses meilleurs soldats en 1861. Cet homme 
pieux, très-intelligfent, très-hardi, d'une bravoure 
extraordinaire, avait été insulté gravement par Quan 
Dinh et vint se mettre' à notre service en 1862. Il se 
fit remarquer par son entrain et par son courage 
sous les ordres de M. Guys, qui commandait V Alarme 



320 LA COCHINCHINE. 

lors de la prise de Gocong. Seul et armé d'un sabre, 
Tân défendit contre une troupe nombreuse d^insurgés 
la tête d'un pont étroit, et, après une brillante résis- 
tance, fut enlevé par quelques Français au moment 
où il venait de tomber le genou fracassé par un boulet 
de perrier. Les médecins français voulaient l'amputer 
pour lui sauver la vie, il s'y refusa, guérit par un hasard 
vraiment extraordinaire et reprit avec persévérance 
son œuvre vengeresse. Les égards et les bons trai- 
tements des Français, qui savent reconnaître Thé- 
roïsme chez les individus des races même les moins 
favorisées, nous Pavaient attaché par les liens d'une 
affection profonde. Ses services lui méritèrent la mé- 
daille militaire. Il secondait avec ardeur le brave com- 
mandant Gougeard, qui traquait avec une activité sans 
pareille les insurgés des arrondissements de Tan-an et 
de Gocong. 

Tân pensait que Quan Dinh se cachait dans les en- 
virons de Gocong où sa famille et les parents du roi, 
nombreux, riches et puissants, devaient lui offrir des 
asiles sûrs et des auxiliaires dévoués. Une mesure 
généreuse de l'amiral de la Grandière, conforme aux 
traditions de l'administration annamite, mais en dé- 
saccord avec les règles de notre administration colo- 
niale actuelle, nous procura des auxiliaires inespérés 
qui nous aidèrent à atteindre Quan Dinh. 

Une sécheresse très-grande avait fait périr les pre- 



lA COGHINCHINE. 321 

miers semis dans nos rizières du sud, beaucoup de 
villages, ruinés par Tinsurrection, n'avaient pas les 
moyens de se procurer de nouvelles semences ; 
l'amiral leur fit avancer les sommes nécessaires pour 
en acheter, moyennant la promessô de les rembourser 
après la récolte. Les mandarins annamites avançaient 
ordinairement un peu de riz pris dans les magasins 
de la province, mais ils.se montraient plus parcimo- 
nieux quand il s'agissait de prêter de l'argent. Les 
avances faites par le gouvernement de la colonie aux 
indigènes ont toujours été scrupuleusement restituées 
après la vente des récoltes par les villages. 

Quelques notables, touchés de voir mettre à leur 
disposition quelques milliers de francs prêtés sans inté- 
rêt^ contrariés d'ailleurs de la présence et des exactions 
de Quan Dinh, firent savoir au dôiTàn que son ennemi 
personnel venait d'arriver à Kiên-phuoc, petit village 
situé sur la rive droite du Soirap. Notre chef de 
partisans, autorisé à agir avec ses hommes seulement 
afin de ne pas éveiller l'attention, cerna pendant la 
nuit du 19 au 20 août 1864 la maison où Quan Dinh 
s'était cantonné avec 25 de ses soldats les plus fidèles, 
et resta pendant de longues heures caché dans les 
herbes. Il attendit pour remuer les premières lueurs 
de l'aube et se précipita alors à la tête de ses mili- 
ciens sur les issues de la maison. Il rencontra une 

résistance énergique. Quan Dinh et ses serviteurs se 
T. I. ^ 18. 



322 LA COCHINCHINB. 

défendirent comme des héros, ils se jetèrent en masse 
vers le dehors pendant que quelques-uns d'entre-eux 
se dévouaient et se faisaient tuer dans la maison. 
Quan Dinh, placé au milieu de ceux qui étaient sortis, 
fendit d'un coup de sabre le chapeau d'un milicien^ 
il désarma d'un contre-coup un de ses adversaires de 
son fusil et il allait atteindre les broussailles sans 
avoir été touché; Tân fit alors feu de son revolver et 
cria de tirer sur le chef qu'il aurait préféré prendre 
vivant. Une balle atteignit le fugitif et lui brisa la 
colonne vertébrale. Plusieurs prisonniers, cinq cada- 
vres dont celui de Quan Dinh, ses armes et ses pa- 
piers, restèrent en notre pouvoir. 

Le corps de Quan Dinh fut porté à Gocong et 
exposé en public afin que toute la population pût le 
reconnaître; il avait une stature élégante, le teint 
blanc, des traits plus fins et plus délicats que la plu- 
part de ses compatriotes. 

Sa mort produisit une grande impression et cons- 
terna les partisans de l'ancien gouvernement. A cette 
occasion, le gouverneur put faire grâce de la vie au 
dé-doc Huân celui qui nous avait été livré à Chaudoc 
et qui nous avait fait des révélations importantes. Les 
rôles de Tinsurrection trouvés dans les papiers de 
Quan Dinh portaient les noms de 10,800 hommes en- 
rôlés de gré ou de force sous ses ordres. On put ar- 
rêter quelques-uns des plus considérables. On trouva 



LA COCHINCHINE. 323 

parmi ses papiers la proclamation suivante qui fait 
connaître les aspirations énergiques de cet esprit in- 
domptable et le secret espoir qu'il conservait d'être 
récompensé un jour par son souverain dont il a bien 
soin de ne pas compromettre le nom : 

tt Manifeste de Quan-Dinh, pour la révolte du 8® 

(( mois 1864. 

« Nous faisons ce manifeste : 

<( Depuis que les barbares du large, fiers de la force 
« de leurs navires et de la puissance de leurs canons, 
« sont venus sans raison tourmenter nos frontières et 
« répandre partout leur venin, les génies tutélaires 
« et les population^ frémissent d'indignation. Plu- 
« sieurs fois des ordres suprêmes ont été donnés pour 
« leur opposer des obstacles, mais résister ou ne pas 
« résister est au cœur de l'homme : on n'a pu tenir 
« contre eux. Serait-il dit cependant qu'il n'y a pas 
« à résister ? 

« Depuis que par la volonté du peuple nous avons 
a pris le commandement des trois provinces, nous 
« avons tout d'abord à Tân-hoa soutenu par de longs 
(( efforts la guerre contre ces brigands sans pouvoir 
« compter sur de meilleurs résultats. Il ne nous reste 
<( pour confiance que l'affection constante qu'on nous 
a garde et que les immenses bienfaits (nourriciers) 
« de la munificence royale (du Trao Diuh). Oui, nous 
tt prendrons les roseaux pour étendards ; nous cou- 



32 i LA COCHINCHINE. 

« perons les bambous pour nous faire des armes. 
« C'en est fait, jamais de trêve avec les brigands. 

« Cependant, hélas ! les troupes n'ont rien pour 
« vivre ; ce qu'il en restait de Tân-hoà est dispersé, 
« et les armes, un instant mises en réserve, n'ayant 
« plus d'hommes qui les gardent, sont enterrées. Il 
« est à craindre que l'affection des populations ne 
« change de direction. En rassemblant le reste de^ 
« cendres depuis lors, de dix parties, il y en a encore 
« quatre ou cinq ; des achats à peu près suffisants 
« ont été faits et il s'agit maintenant de s'entendre sur 
« les moyens à employer au moment venu de la des- 
« truction ; or, pour approfondir tout avec maturité 
« et avec chance de nécessité, il faut attendre. Dans 
(( un âp de dix maisons, il y a des fidèles (à notre 
« cause); comment dit-on qu'il n'y a personne? Et 
« de tous les hommes qui composaient les corps d'ar- 
« mée comme fông-binh et quan-suôt, qui sont, ou de 
« riches propriétaires ou des lettrés occupés à l'étude, 
« il yen d^ encore un grand nombre qui sont pour 
« nous. Comment se fait il que pour arrêter les bar- 
« bares et pacifier le peuple, personne ne nous con- 
(c seille et personne ne propose un moyen d'atteindre 
« un si grand résultat, de détruire les brigands et 
« de combler mon espoir. Comment de haut en bas 
« n'est on occupé que de querelles, de vaines con- 
« tentions d'ambition et d'intrigues. Il y aurait des 



LA COCfflNCHINE. ^ 325 

« choix d'hommes intelligents et à idées profondes 
« parmi ceux qui se trouvent tout à fait en sous -ordre,. 
(( qui ne peuvent amener leur entrée au palais du 
« pouvoir et qui restent ainsi tout à fait inutiles. 

« Pour moi, je ne suis qu'un soldat sans étude et 
({ devenu chef par la force des circonstances : pour 
« combattre, j'ai été complètement livré à ma pro- 
« fonde ignorance, à tel point que je rougis de me 
« trouver au-dessus des trois autres chefs: à mes 
« côtés, de droite et de gauche n'ayant personne pour 
« me conseiller, j'ai tout fait avec hésitation et j'ai 
« mendié au vulgaire les bruits répandus qui pou- 
ce valent servir à l'utilité générale, les stratagèmes à 
« employer pour détruire les brigands, afin qu'à un 
« signal de tambour le peuple partout respirât. 

« Aussi je fais ce manifeste pour prier tous ceux 
« qui appartiennent aux différents corps d'armée, 
tt depuis les tông-binh jusqu'aux quan-suôt sans dis- 
« tinction de lettrés ou de militaires, s'ils ont pu 
« trouver un moyen de détruire les brigands, soit 
« par eau, soit par terre, soit avec des chars, soit avec 
« des chevaux, ou avec des bufîles, s'ils ont pensé à 
« prendre un navire ou un fort, slls ont trouvé un 
« bon endroit de résistance, un abîme, un précipice 
« pour loger une armée. Je les prie tous ,de me faire 
« part d'un moyen capable d'amener le grand résultat, 
'« et je les récompenserai en dignités qui ne seront 



3*26 LA COCHINCHINE. 

« pas petites, en largesses qui ne seront point d'un 
« avare. 

« Il faut que ceci soit bien connu de tout le monde. 

« Voilà mon manifeste. » {Traduction faite par 
le R. P. Legrand de la Lyraie, inspecteur des affaires 
indigènes^ interprète du Gouverneur,) 

Quan Dinh fut enterré auprès de l'inspection fran- 
çaise, devant un nombreux concours d'indigènes, et on 
fut obligé de surveiller son tombeau pour pré venir toute 
tentative d'enlèvement. Quelques-uns de ses partisans 
les plus fanatiques auraient formé le projet de le faire 
disparaître et de démentir le bruit de sa mort. 

En Asie comme en Europe, les prétendants et les 
héros ne meurent jamais pour les esprits crédules. 
Nous en eûmes alors la preuve, au Cambroge. Le 
roi Norodon et M. de Lagrée avaient signalé au 
gouverneur les incursions d'un prétendant à la cou- 
ronne nommée A-xoa; cet aventurier vivait parmi 
les populations cambogiennes de la région appelée 
Thât'Son (les 7 montagnes), sur la rive du canal de 
Hatiên. Ce territoire montagneux et entouré de ma* 
rais profonds est enclavé dans la province d'An- 
giang ; il avait été longtemps réclamé par le roi 
Norodon, mais les Annamites avaient tenu à con- 
server leur frontière au nord du canal de Hatiên. Ce- 
canal était en effet pour eux une excellente barrière 
contre les incursions des pillards cambogiens qui sont 



LA. GOGHINCH(NE. 327 

moins familiarisés que leurs ennemis avec la navi- 
gation des fleuves. Norodon se plaignait avec juste 
raison des hostilités incessantes de son rival qui ren- 
trait après ses excursions au Camboge sur le terri- 
toire annamite, où il trouvait iin asile inviolable, et il 
demandait l'autorisation de l'y faire poursuivre si les 
Annamites n'obligeaient pas ce perturbateur à se tenir 
tranquille. 

De son côté, A-xoa écrivit à l'amiral français une 
lettre dans laquelUe il réclamait soii appui- pour re- 
monter sur le trône de ses frères ; il se prétendait 
rhéritier légitime de la couronne du Camboge comme 
étant le fils de Nak-ong-him, frère aîné du dernier 
roi Nak-ong-Duong, père de Norodon, de Phra-keo- 
pha et de Siwata. 11 annonçait au gouverneur qu'il 
était à la tête de 6000 hommes prêts à marcher sous 
les ordres de leur souverain. 

Une note, publiée au Journal de Saigon (du 5 juil- 
let 1866), donne l'histoire et la généalogie des der- 
niers souverains du Camboge : 

« En 1857, le roi fut tué par un usurpateur. 
« Mactôn, gouverneur de Hatiên (1) demande à Hué 
« la couronne pour un des neveux du prince assas- 

l. Uaciôn était fils et successeur de Mac cu\i, chinois émigré 
à la suite de la chute de la dynastie des Ming — Cet homme 
s'était mis aux service du roi d'Annam, et à la tête de quelques 
uns de ses compatriotes, réfugiés en même temps que lui, il s était 
emparé de la proyince d'Hatiên dont il avait était nommé gou- 
verneur. 



328 LÀ GOGHINGHIÎ^E. 

(( siné. Il se nommait Nak-ong-tôn et avait deux frères, 
« Nak-ong-van et Nak-ong-tham. Les Siamois furent 
« peu satisfaits de cette élection ; toutes les années 
« jusqu'en 1775, ils ravagèrent le pays au nom de 
(( divers prétendants, et Nak-ong-tôn, fatigué, abdiqua 
a en faveur de Nak-ong-van. On vit alors trois rois 
« régner ensemble : Nak-ong-van, Nak-ong-tôn de- 
« venu deuxième roi, et Nak-ong-tham. Nak-ong- 
« van se révolta contre Hué, fit mettre à mort Nafc- 
« ong-tham, et Nak-ong-tôn, leur aîné, en mourut de 
« chagrin. Le roi, peu soutenu par Siam malgré sa 
u conduite et malgré les guerres des Fây-son, se 
« fit détester du peuple, et l'armée siamoise, forte de 
« 10,000 réguliers et de 10,000 auxiliaires, envahit 
« le Camboge. Un chef cambogien nommé Mo et ses 
« frères se révoltèrent et demandèrent des se- 
« secours au gouverneur de Giadinh. Nak-ong-vaa 
« fut mis à mort par le général annamite. Nak-ong-in, 
(( fils de Ton, son frère aîné, fut mis à sa place sous 
« la régence de Mo. 

« En 1781, les Siamois revinrent dévaster le pays. 
« Les Annamites intervinrent et un traité conclu 
« en 17^2 définit les frontières de Siam et da 
« Camboge. * » 

« En 1783, le régent Mo fut mis à mort par un 
« autre chef et les mutins se révoltèrent; le roiNak- 
tt ong-in s'enfuit à Siam qui le renvoya l'année sui- 



LA COGHINGHINE. 329 

« vante au Camboge où il régna paisiblement jusqu'à 
« sa mort en 1795, 

« En 1796, son fils aîné Nak-ong-cbang lui suc- 
« céda sans conteste à Pnompenh ou Namvang sous 
« la protection des Annamites tout puissants par les 
« victoires de Gialong. Ses trois frères, Nguyên, 
« Him et Duong étaient élevés à Siam. 

« En 1802, lorsque Gialong fut seul maître de Tem- 
« pire annamite, Nak-ong-chang lui fit demander 
« l'investiture. Un édit du deuxième jour du neu- 
(( vième mois la lui accorda. Deux ambassadeurs, 
« Tinh et Huyên lui portèrent son diplôme royal et 
« réglèrent son tribut qu'il devait payer tous les 
« quatre ans; en éléphants, cornes de rhinocéros, 
« défenses d'éléphant, cardamome, cire jaune, bois 
« de teinture, terre jaune, Shanon et Shou-den ou 
« laque {Gia-dinh'îhong'Chi). 

« En 1808, le roi de Siam fît conduire au Camboge 
« les trois frères du roi Nak-ong-chang, Nguyên, 
« Him et Duong- et donna ordre au Camboge de 
« lever 10,000 hommes pour courir à son secours 
« dans la guerre qu'il soutenait alors contre les 
« Malais de la côte ouest. Nak-ong-chang, voulant 
« s'opposer à ces mesures, eut une révolte générale 
« dans son royaume et faillit être mis à mort. 

« En 1811, son frère Nguyên s'enfuit à Vo-sac et 

« se trouva entouré de tous les chefs mécontents. 
T. 1. 19 



330 LA GOCHINGHINë. 

€ Nak-ong-chang lui envoya un messager lui dire de 
« rentrer ; il refusa, retint le mandataire, et exigea 
« du roi les trois districts de Ca-go, de Phu-long et de 
« Phu-mi. Le roi effrayé demanda des secours au 
• gouverneur général annamite qui envoya 5,000 
tt hommes k Labit. De son côté, le roi de Siam en- 
« voyaun général à Battambang; 

« En 1812, au troisième mois, les Siamois ayant 
« attaqué les Annamites par terre et par mer, le roi 
« s'enfuit à Cu-lao gien pendant que ses frères Him 
« et Duong se soumettaient aux Siamois. Nak-ong- 
« chang fut ensuite obligé die se réfugier à Gia-dinh 
« même. 

« En 1813, la paix fut conclue entre les Annamites 
« et les Siamois, Ces derniers gardèrent Ouddon et 
« les Annamites Chaudoc. Nak-ong-chang et Nak- 
« ong-Nguyôn continuèrent à se faire une guerre 
« acharnée ; le roi de Siam et Gia-long s'interpo- 
« sèient ; le premier rendit Ouddon à condition que 
« Nak-ong-chang reviendraii; y résider. Le gi*aad 
« eunuque Taquân le reconduisit à Ouddon où il fut 
« installé par les Siamois qui emmenèrent à Bangkok 
(( Nguyôn,Him et Duong. De 1813 à 1834 le Camboge 
« fut gouverné par les Annamites en réalité et fut 
'( tranquille. En 1834, les Siamois firent une nou- 
« velle irruption dans le pays et leur flotte se dirigea 
(( sur An-giang ; le mandarin Truong-minh-giang 



LA GOCHINGHINE. ♦ 331 

(( les battit, envahit le Camboge et l'aimexa eu le di- 
« visant en phus et huyêns. 

« Nak-ong-chang mourut sans enfants mâles en 
'( 1835, laissant quatre filles, Ngoc-van, Ngoc-thu, 
« Ngoc-biên et Ngoc-nguyên. Le général annamite 
« nomma la première, reine, et la garda à Chaudoc. 
« Il engagea en même temps Nak-ong-him qui était 
« alors à Battambang à venir se faire reconnaître et 
a il l'envoya à Hué. Ce prince n'a jamais reparu. 
({ Il fit décapiter la reine qu'il avait fait garder dans 
(( les forts de Nam-vang. Nak-ong-duon, troisième 
« frère du dernier roi, profitant des troubles de Gia- 
« dinh occasionnés par la révolte du Ve-koi et par la 
(( mort du Ta-quân Lê-van-duyêt, se présenta avec une 
(( armée siamoise, battit les Annamites et se fit recon* 
« naître roi. Truong-minh-giang se suicida à Chaudoc. 

« En 1840, Nguyên-tri-phuong eut beaucoup de 
« peine à rétablir Tordre. En 1847, Duong, amené par 
« le général siamois devant le gouverneur annamite, 
« fit des excuses et fut reconnu roi. 

(( Duong mourut en 1859, laissant trois fils appelés 
(( par les Annamites Lan, On et Chot. Le premier a 
« été couronné sous le nom de Norodon, le second est 
« Phra-keo-pha, le troisième Siwata est à Bangkok. 
« Nak-ong-nguyên et Nak-ong-him ont donc disparu 
« sans qu'on connaisse leur postérité. 



332 LA COCHINCHINE. 

« A-xoa, connu sous le nom de Buom, se prétend 
« fils de Nak-ong-him, disparu entre les mains des 
« Annamites de 1835 à 1840. » 

Les Annamites, en nous cédant leurs droits, n'a- 
vaient pas été fâchés de nous laisser en même temps 

tous les embarras inhérents à notre rôle de protec- 
teurs ; il est même très-probable qu'ils ne furent 
point étrangers aux difficultés qui ont surgi si fré- 
quemment du côté du Gamboge. 

A-xoa, se disant fils d'un prince dont la fin malheu- 
reuse avait été le sujet d'une légende qui avait ému 
toutes les imaginations, était soutenu clandestinement 
par les ennemis de la France et ses prétentions 
créaient un obstacle sérieux à la pacification du Gam- 
boge. Il se trouvait en possession des insignes royaux, 
du cachet et du parasol qui avaient appartenu à son 
prétendu grand-père (Nak-ong-in), et sans se prodi- 
guer de sa personne, il avait su se créer un parti 
considérable. Qui lui avait remis ces objets précieux 
qui avaient dû tomber entre les ùiains des Annamites 
ou des Siamois et qui étaient des trophées de leurs 
anciennes victoires sur le Gamboge ? Nul ne le sut 
jamais. 

Les mandarins annamites répondirent aux de- 
mandes du gouverneur concernant A-xoa qu'ils sur- 
veilleraient les démarches de ce prétendant et qu'ils 
l'arrêteraient s'il commettait quelque brigandage; 



LA COGHINCHINE. 333 

mais ils ne consentirent point à ce qu'on le fît pour- 
suivre sur leur territoire, ils abusaient Mnsi de leur 
droit pour maintenir sur la frontière du Camboge 
un^ennemi armé prêt à Tenvahir. 

Le roi Norodon, ramené néanmoins par notre pro- 
tection et par le séjour dé M. de Lagrée auprès de lui, 
s'efforça de se rapprocher des Européens et d'intro- 
duire quelques-unes de leurs coutumes. Il eut quel- 
ques soldats dressés par un instructeur français, des 
domestiques en habit noir, et il fit venir pour lui-même 
un habit brodé qu'il portait avec des épaulettes de 
lieutenant-général, une épée.et un chapeau à plume 
blanche. Il avait voulu copier le costume de l'Empe- 
reur tel qu'il l'avait vu dans un tableau et il avait 
traité avec un entrepreneur qui lui avait fourni 
tout l'équipement, les bottes comprises, au prix de 
15,000 francs. Il portait cet uniforme de fantaisie 
avec beaucoup d'aisance et de distinction, môme au 
milieu des Français, tant l'habitude du commande- 
ment contribue à ennoblir l'allure des hommes 
quelles que soient leur race et leurs qualités. 

Le 24 septembre 1864 fut promulgué dans la co- 
lonie un décret organisant la justice dans les posses- 
sions françaises de la Cochinchine. 

Jusqu'à ce moment on avait vécu dans la colonie 

sous une juridiction militaire ; l'amiral Chârner, par 

* ^ •. 

un ordre du 19 mai 1861, avait mis le territoire fran- ' 



334 LV ÇOCHINGHINB. 

çais en état de siège. Cette situation, faussement ap- 
préciée par smte de l'esprit de dénigrement qui, chez 
les Français, s'attaque 'aveuglément aux mesures les 
plus indispensables, faisait grand tort à notre éta- 
blissement. Il était évident que pour faire cesser le 
brigandage, suite inévitable de la guerre, le comman- 
dant en chef avait agi sagement en créant une ré- 
pression énergique, impartiale et rapide. Dans les 
colonies anglaises voisines, la petite presse attaquait 
fréquemment notre organisation et représentait Sai- 
gon sous les couleurs les plus tristes et les plus exa- 
gérées. Ces articles hostiles étaient quelquefois repro- 
duits par les feuilles d'Europe qui oubliaient que, 
dans les colonies de la libre Angleterre, les autorités 
n'avaient jamais hésité à employer les mesures les 
plus énergiques lorsqu'il s'était agi de réprimer le dé- 
sordre. 

Tout le monde accueillit avec satisfaction la créa- 
tion des tribunaux civils et celle du tribunal de com- 
iperce; elle déchargeait les tribunaux militaires d'une 
besogne ingrate et d'une tâche laborieuse en faisant 
disparaître le prétexte de nombreuses criailleries qui 
.ne laissaient point que de nuire à la réputation de la 
colonie. 

Ce décret, rendu par M. de Chasseloup-Laubat, 
prévoyait avec sagesse les divers besoins de la 
colonie. Il a .^été peu modifié depuis ; on a accru le 



LA COCHINCHINE. 335 

personnel judiciaire qui était insufiQsant pour le ser- 
vice considérable dont il était chargé, mais ses dispo- 
sitions générales ont été maintenues. 

Saigon et ses environs, centre du gouvernement et 
résidence habituelle des Européens, étaient complète- 
ment placés sous la loi française par laquelle devaient 
être régis tous les individus de race européenne vivant 
sur notre territoire. 

Les indigènes et les Asiatiques restaiejït soumis à la 
loi annamite, sauf dans le cas où ils seraient domici- 
liés dans le ressort des tribunaux français ou bien 
lorsqu'ils seraient impliqués dans la même affaire 
avec des Européens. Pour leurs procès civils et leurs 
contestations, ils dépendaient de la juridiction indi- 
gène, lors m^me qu'ils étaient domiciliés dans le res- 
sort des tribunaux européens, à moins que les deux 
parties ne demandassent à être jugées suivant la loi 
française. 

Ainsi les droits de tous les habitants étaient sauve- 
gardés. Les Français et les Européens vivant sur cette 
terre française y trouvaient partout la protection de 
notre législation, tandis que les indigènes et les Asia- 
tiques, habitués aux mœurs et aux lois de l'Annam, 
à une procédure plus simple et plus expéditive qiie la 
nôtre, conservaient les anciennes institutions du pays, 
conformément aux promesses qui leur avaient été 
faites solennellement « 






336 LA COGHfNCHINE. 

A la fin de septembre, un nouvel établissement dont 
l'importance et Tutilité contribuaient singulièrement 
à agrandir notre prestige, fut installé d'une •manière 
définitive. L'hôpital pour les indigènes et les Asia- 
tiques, fondé en 1861 par Mgr Lefèvre, évêque d'Isau- 
ropolis, au milieu de Saigon, fut transporté à Cho- 
quan, sur le bord de Tarroyo chinois, dans quelques 
anciennes maisons annamites qui avaient servi jus- 
qu'alors de succursale à l'hôpital de la marine. 

Le saint fondateur de cette œuvre de bienfaisance 
l'avait d'abord entreprise avec ses propres moyenfc 
dans la maison qu'il habitait. Il avait recueilli et 
soigné lui-même les Asiatiques malades et sans res- 
sources qui se réfugiaient dans la ville. Plus tard il 
avait obtenu du commandant d'Ariès des médica- 
ments et la désignation d'un médecin de la marine 
pour soigner les malheureux qu'il avait assistés si 
généreusement. Après la bataille de Khi-hoa, il reçut 
encore trente soldats annamites blessés qui n'avaient 
pu être placés à l'hôpital de la marine. L'amiral 
Charner lui accorda alors un secours de cent cin- 
quante piastres par mois ; cette subvention fut doublée 
en 1863 par l'amiral de la Grandière. 

En transférant l'hôpital des Asiatiques à Choquan, 
le Gouverneur attacha à cet établissement un mé- 

s. 

decin de la marine et trois religieuses de Saint-Paul 
de Chartres isil y existait alors 180 malades. Aujour- 



LA COGHINCHINE. 337 

d'hui l'hôpital reçoit 400 Asiatiques, il a deux méde- 
cins, six religieuses et un aumôuier. Les bâtiments 
ont été reconstruits à neuf, et sont espacés dans une 
vaste enceinte, sous d'épais massifs de verdure, dans 
une situation des plus riantes sur le bord du canal. 

Au mois d'octobre, un journal anglais publia un 
traité conclu entre Siam etle Camboge postérieurement 
à celui de 1863 et d'après lequel Norodon reconnais- 
sait la suzeraineté du roi Mongkut. Cet acte hostile à 
la France avait été conclu secrètement et il causa une 
vive irritation à Saïgou. Nous devions donc lutter 
sans cesse contre l'hostilité à peine déguisée des Sia- 
mois, des Annamites et des Anglais eux-mêmes I 

Des remontrances furent adressées au roi de Cam- 
boge qui s'empressa de s'excuser tandis que des né- 
gociations étaient probablement poursuivies auprès de 
la cour de Siam pour lui démontrer la nullité de cette 
convention contradictoire aux faits accomplis et ac- 
ceptés par les diverses parties intéressées. 

Cette manœuvre perfide, conforme aux traditions de 
la politique orientale, était d'ailleurs facile à déjouer. 

Le. roi Norodon s'empressa de désavouer publique- 
ment l'acte arraché à sa faiblesse et il se rendit à 
Saigon pour protester solennellement de son dévoue- 
ment à la France. 

Il arriva en rade le 25 octobre sur la canonnière 32, 

commandée par M. de Lagrée ; il était accompagné 
T. I. ly. 



338 LA COCHINCHINB. 

d'une suite nombreuse. Il descendit à terre à' neuf 
heures du matin et fut salué de vingt-et-un coups de 
canon. Il fut reçu avec beaucoup d'appareil par le 
commandant de Jonquières, chef d'état-major géné- 
ral, entouré d'une escorte brillante, au milieu d'ua 
immense concours de la population. Il y avait près de 
quarante ans que deux prétendants au trône de Cam- 
boge étaient venus à Saigon solliciter la protection du 
fameux Tacoun, vice-roi de la Basse-Cochinchine, et 

lui demander un arbitrage. En acceptant notre pro- 
tectorat, le roi Norodon consacrait les anciens droits 
qui nous avaient été transmis par le roi d'Annam en 
1862, en même temps que la possession de Gia-dinh. 

Le roi du Camboge, d'après le conseil de M. de La- 
grée, avait revêtu son costume national, une veste 
brochée d'or, un langouti en étoffe précieuse qui lui 
entourait les jambes, une ceinture et une épée étin- 
celante de pierreries. Il profita de son séjour pour 
visiter nos principaux établissements, l'arsenal,, l'ar- 
tillerie, le télégraphe, ainsi que nos navires de guerre 
et le magnifique paquebot des Messageries le Tigre. 

Le 26 une grande soirée fut donnée au gouverne- 
ment en son honneur. 

Le Courrier dQ Saigon en rendit compte en ces 
termes : 

« Le roi Norodon eut le rare bonheur d'assister au 
« premier quadrille et à la première polka qui aient 



LA COCHINGHINE. 339 

« été donnés en Cochinchine. Parmi les souvenirs 
« qu'il emportera, le plus riant sera sans doute celui 
« des charmantes invitées qui représentaient si bien, 
« malgré leur petit nombre, nos gracieuses compa- 
« Iriotes. 

t Le lendemain soir, 27 octobre, notre royal allié 
« et notre plus fidèle ami dans l'Extrême-Orient' 
« montait à bord du Gia-dinh, reconduit avec les 
« honneurs souverains. 

« Cette visite, qui resserre nos liens avec le Gam- 
« boge et qui a une si grande importance pour la 
<c sécurité de la colonie, a eu un grand retentisse- 
« ment parmi les populations. » (5 novembre 1864.) 

Cette démarche eut une portée décisive. Jamais 
depuis, nos droits de protectorat sur le Camboge ne 
furent l'objet d'une contestation. 

Le roi de Camboge n'avait point le droit de renon- 
cer au traité qu'il avait conclu avec le représentant de 
la France en 1^6i ; et, dans le cas où il l'aurait eu, 
il venait de renier publiquement la convention 
secrète qui lui avait été arrachée à notre insu et par 
surprise. Comme il le fit remarquer lui-même en arri- 
vant à Saigon, c'est au gouverneur de la Basse-Co- 
chinchine que les rois de Camboge s'adressaient au- 
trefois pour faire consacrer leur autorité. 

Le voyage du roi et la brillante réception qui lui 
fut faite par Tamiral de la Grandière, causèrent une f 



340 LA COCHINCHINE. 

grande émotion parmi les Cambogiens. M. de Lagrée 
était aimé et respecté par ces hommes simples et 
doux dont il avait étudié avec ardeur la langue, les 
coutumes et les traditions ; tous les mandai'ins au- 
raient voulu suivre leur prince chez les Français doat 
le représentant se montrait si généreux et si sympa- 
* thique. A son départ de Ouddon, la canonnière 32 
fut encombrée de monde au point de ne pouvoir ma- 
nœuvrer ; M. de Lagrée en fit l'observation au roi 
gui ordonna aux personnages les moins importants 
de retourner à terre. L*un après l'autre, ceux qui 
eurent le chagrin d'être désignés ainsi, sautèrent dans 
le fleuve avec leurs habits de fête et regagnèrent phi- 
losophiquement la rive à la nage. 



CHAPITRE IX 



Création de la Direction de l'Intérieur. — Non-acceptation par 
la France du projet de 1864. — Règlement sur la vente des 
terrains. — L'amiral de la Grandière va en congé et remet 
Tintérim du gouvernement à l'amiral Roze. 



Jusqu'à la fin de 1864, l'admifiistration du pays, 
purement militaire, avait été concentrée tout entière 
dans les mains du gouverneur et commandant en chef. 

Il avait plusieurs délégués. A Saigon, c'était le di- 
recteur des affaires civiles, chargé spécialement des 
relations ayec les résidents européens, de la police de 
la ville et da la direction du port de commerce. 
Ces fonctions avaient été remplies après le départ 
de M. d'Ariès, en 1862, par un officier distingué, 
M. Garreau, capitaine de frégate ; elles furent ensuite 
réunies à celles du chef d'élat-major général au 
commencement de 1864. Dans les provinces, les com- 
mandants militaires étaient investis des pouvoirs 
civils et étaient assistés par des inspecteurs des af- 
faires indigènes chargés principalement du contrôle 
des actes des fonctionnaires annamites. 



312 LA COGHINCHINK 

Ainsi que nous l'avons dit, ces chefs annamites, 
étant seuls en relations directes avec le peuple, pou- 
vaient commettre beaucoup d'abus sans que les chefs 
militaires, par leurs fonctions multiples, fussent à 
même d'exercer une surveillance suffisante sur cds 
agents dont le zèle et la capacité laissèrent générale- 
ment à désirer. 

Il était nécessaire aussi de décharger le gouverne- 
ment et son chef d'état-major général d'une surveil- 
lance continuelle de tous les détails des divers services 
civils et de créer une administration locale qui eût 
des règles et des traditions en rapport avec la mission 
considérable dont elle serait chargée. 

Par arrêté du 9 novembre 1864,1e gouverneur, 
usant des droits qui lui avaient étié conférés par le 
décret du 10 janvier 1863, créa une direction de l'In- 
térieur. Le chef de cette administration reçut les 
mêmes attributions que ses collègues des trois grandes 
colonies de la Guadeloupe, de la Martinique et de la 
Réunion ; il fut, en outre, chargé du commandement 
direct des milices. 

Il existait des antécédents de cette disposition excep- 
tionnelle. — Autrefois le directeur de l'Intérieur de 
la Réunion avait été chargé.dn commandement des 
milices. En Cochinchine, il était nécessaire que les 
seuls agents indigènes pouvant être employés effica- 
cement à la police des villages de la colonie fussent 



LA COCHINCHINE. 313 

placés sous les ordres du directeur de l'Intérieur ; 
aucun fonctionnaire n'aurait pu accepter la respon- 
sabilité de cette position, sans avoir sous la main des 
moyens d'assurer la tranquillité du pays. 

Les inspecteurs des affaires indigènes, placés sous 
les ordres du directeur de l*Intérieur, conamandaient 
les milices de la circonscription. Ces troupes furent 
levées suivant la loi annamite. Chaque village four- 
nissait un homme pour quatorze inscrits (sous les 
Annamites, la proportion avait été de un sur sept). 
Ces recrues étaient réparties en compagnies de 50 
homnies ayant un dôi ou capitaine, un pho-dôi ou 
lieutenant, uo tholai ou fourrier chargé des comptes, 
deux cais ou sergents et deux bêps ou caporaux. 
Chaque compagnie pouvait être scindée en deux sec- 
tions de 25 hommes chacune. 

Ordinairement une moitié et quelquefois un quart 
de l'effectif était de service, les autres miliciens étaient 
libres et restaient dans leurs familles. Le gouverne- 
ment colonial ne donne pas de vivres aux miliciens 
tant qu'ils ne sont pas en campagne hors de leurs 
arrondissements, les hommes doivent se nourrir avec 
leur solde qui leur est payée intégralement et sans 
retenues mois par mois. Chacnn reçoit 20 francs par 
mois et un habillement coûtant 20 francs au commen- 
cement de chaque année. Cette solde, qui corres- 
pond au salaire d'un journalier indigène, suffit pour 



344 LA COGHINCHINE. 

entretenir le milicien, sa femme et ses enfants ; tant 
est grande la frugalité des Annamites qui vivent, 
presque tous, de riz assaisonné de poisson salé et de 
quelques condiments ; ils y ajoutent de temps en 
temps des fruits et quelques légumes, rarement de la 
viande. Lorsque des Aïînamites partent pour 'une 
excursion ou une campagne dans les forêts ou dans 
les pays dénués de ressources, ils font cuire du riz, 
le pressent dans un linge de manière à en exprimer 
Teau et emportent avec eux une boule de riz cuit pe- 
sant 4 ou 5 kilos pour une absence de dix ou douze 
jours. Le riz ainsi préparé se conserve facilement, ils 
y joignent un peu de sel et cette alimentation frugale 
leur suffit pour supporter les fatigues du voyage. 
Le riz décortiqué ne coûte pas trois ou quatre francs 
la mesure de trente kilos et la nourriture d'un indi- 
gène ne revient pas en moyenne à plus de 25 cen- 
times par jour. . 

L'entretien des miliciens est donc des plus simples 
et ils sont toujours prêts à marcher; en quelques 
heures ils peuvent être appelés parle télégraphe sur un 
point quelconque du pays pour y rétablir Tordre sous 
la conduite des inspecteurs ou pour être réunis comme 
éclaireurs à une colonne expéditionnaire. Lorsqu'ils 
sont en campagne, leur solde n'est pas changée, et 
ils reçoivent gratuitement leur ration de riz qui leur 
est fourniu sur place par les soins de radminia- 



Lk COCHINCHINE 345 

tratioii indigène. Aux Indes anglaises, la solde est la 
même, les cipayes reçoivent huit roupies par mois 
(la roupie vaut 2 fr. 50). 

Ainsi un milicien coûtait 260 francs par an, un 
dôi de première classe recevait '40 francs par mois 
et coûtait 500 francs par an, un pho-dôi recevait 35 
francs et revenait à 4i0 francs,, un sergent recevait 
30 frans et revenait à 380 francs, un caporal recevait 
25 fr. et revenait à 320 francs. 

Il était impossible d'avoir des troupes indigènes à 
meilleur marché et dont l'organisation fût en har- 
monie plus parfaite avec les mœurs et les coutumes 
des habitants. On avait copié tout ce qu'il y avait de 
bon et de pratique dans* le régime de Tarmée anna- 
mite et on l'avait complété en améliorant la solde et 
en supprimant autant que possible les allocations en 
nature. 

On doit espérer que cette institution si sage que les 
circonstances nous ont permis d'adoptei», dès les 
premiers temps de notre occupation, pourra être 
maintenue en Cochinchine. Elle est, aux yeux des 
esprits sages et prévoyants, l'organisation militaire 
qui convient le mieux à une nation paisible et labo- 
rieuse; elle éloigne moins que toute autre, de leurs 
familles et de leurs occupations, les citoyens armés 
pour la sécurité du pays. 

L*amiral de la Grandière, avec la netteté de vues et 



346 LA COCHINCHINE. 

rindèpendance qui le caractérisaient n'avait pas voulu 
confier à un inconnu les importantes fonctions qu'il 
venait de créer. Il avait voulu que le directeur de 
rintérieur fût, dès le premier jour, au courant des 
choses et des hommes de la Cochinchine; il le dé- 
signa parmi les ofiiciers qui vivaient depuis le plus 
longtemps dans le corps expéditionnaire. Il tenait à ce 
que Tœuvre commencée fût poursuivie sans relâche 
et sans hésitation. 

La régularisation des impôts de toute nq;ture devait 
être une des études les plus urgentes de la nouvelle 
administration. 

Dès le 22 octobre, un arrêté avait fixé les tarifs de 
l'impôt, fourni pour les terrains cultivés des diverses 
catégories qui furent répartis en six classes. Les taxes 
en nature qui existaient autrefois furent converties en 
numéraire d'après le cours du riz au moment de cette 
. transformation. 

Les terres de 1" classe, rizières de première qualité 
furent imposées à 5 fr. 50 le màu, mesure d un demi 
hectare environ (thau-diên) ; 

Les terres de 2® classe, rizières de seconde qualité 
à 5 francs par mâu (son-diên) ; 

Les terres de 3® classe, cultivées en cannes à sucre, 
bétel, mûriers, (appelées lang-cang-thô, thô-gia,viôn- 
phu), à 5 francs ; 



} 



LA COCHINCHINE. 3i7 

Les terres de 4* classe (dites-viên lang), cultivées 
en aréquiers et cocotiers, à 3 francs ; 

Les terres de 5? classe, cultivées en jardins, lé- 
gumes, arachides (dites thô-trach, vu-dâu), I à 2 fr. ; 

Enfin les terres de 6® classe, plantées en palmiers 
d'eau, (dites dia-diêp-thô) à 1 franc ; 

Le même arrêté avait porté de 1 à 2 francs l'impôt 
de capitation des hommes instruits à cause de la di- 
minution relative de la valeur du numéraire qui 
s'était manifestée depuis que le pays était ouvert au 
commerce extérieur par une grande augmentation des 
prix des produits coloniaux et des denrées. Il était 
équitable que les impôts augmentassent dans une* 
certaine proportion en même temps que les revenus 
des cultivateurs. 

Ces dispositions, modifiées dans quelques-uns de 
leurs détails, subsistent encore pour la plupart. Elles 
conviennent parfaitement à la situation de la Cochin- 
chine, car elles ne sont qu'une transformation des an- 
ciens impôts et elles ont été acceptées sans difficulté 
par les habitants dont elles ne froissèrent pas les 
usages. En matières d'impôt, on peut dire que le meil- 
leur est toujours celui qui se paie sans murmure. 

Dans la colonie, une rizière de bonne qualité rapporte 
par hectare 40 mesures de riz, vuongs de 40 litres 
à peu près à 5 francs Tune ; Timpôt est de 1 1 francs. 
En France, le blé paie en moyenne 1 fr. 25 comme 



3i8 LA COCHINGHINE. 

imposition de toute nature par hectolitre valant en 
moyenne 20 francs ; la proportion dans laquelle ces 
deux produits sont frappés respectivement est donc 
à peu près la même, 5 pour 100 de produits bruts de 
la récolte. Seulement la culture du riz occasionne 
moins de frais que celle du blé. 

Il n'est pas sans intérêt de mentionner les anciens 
impôts annamites. M. Boresse, inspecteur des affaires 
indigènes à Saigon, les avait recherchés avec un 
soin munitieux et les avait indiqués dans la note sui- 
vante : 

« Voici les prix invariables que j'ai ici : 

ft Jardins d'aréquiers .... 1 fr. 40 par mâu. 

« (Thô-trach) jardins avec habi- 
tations, terrain enclos ... » 80 id. 

« (Vu dâu) terrains à haricots 
pistaches » 80 id. 

« Dan-cu thô, n'a jamais payé, on Ta confondu 
probablement avec le tho-trach, qui suppose de la cul- 
ture, tandis que ce terrain-ci sert simplement à 
l'habitation. 

<c Cannes à Sucre ......... 2 fr. 

« Mûriers 2 » 

« Bétel 2 m 



LA COCHINOHINE. 349 

« Feuilles à couvrir 2 » 

• Les aréquiers paient . . . 1 fr. 50 et 1 fr. 40 » 

I (( BORESSE. 

^ A M. le lieutenant de vaisseau, aide de camp 
« chargé des affaires indigènes. » 1864. 

Dans les évaluations, le franc correspond à la liga- 
ture annamite (quan-tiên), ancienne monnaie oflBl- 
cielle de la Cochinchine. Une ligature se composait 
de 600 sapèques en zinc enfilés à une corde et divisés 
en 10 tiens de 60 sapèques chacune. 

C^Bst le premier décembre que fut installée la direc- 
tion de l'Intérieur. Le premier budget de la colonie, 

» 

publié à ce moment, évaluait à 4,083^000 francs les 
recettes prévues pour l'exercice 1865 ; elles avaient 
été de 1 ,344,000 fr. en 1862, de 1,800,000 fr. en 1863 
et elles furent de 3,012,000 fr. en 1864. 

Le même jour, un des plus anciens et plus 
glorieux apôtres de notre sainte religion, mon- 
seigneur Lefèbre, évêque d'Isauropolis, quittait la 
Cochinchine. Il avait été autorisé à quitter son dio- 
cèse en raison de sa santé, affaiblie par une suite non 
interrompue de privations et des fatigues excessives. 
Le saint prélat fut reconduit à bord du paquebot par 
tous les missionnaires de la Cochinchine et par une 
foule de chrétiens qui venaient lui demander sa béné- 
diction. Il mourut en arrivant à Marseille et put re- 



350 LA GOGHINCHINE. 

poser dans sa terre natale, dont il avait été absent 
pendant sa longue carrière. 

Monseigneur Miche, évêque de Dansara, qui rési- 
dait au Gamboge, fut désigné pour le remplacer. Il 
avait vécu longtemps en Cochiuchine, et connaissait 
depuis longtemps la langue et les mœurs du pays 
où il avait supporté avec courage une détention rigou- 
reuse pendant les persécutions qui avaient précédé 
la guerre. Par ses conseils et ses avis, il avait 
contribué à attirer le roi dans Talliance française. 
Fidèle serviteur de la religion et de la France, il. 
venait à son tour consacrer les dernières années de 
sa laborieuse carrière à moraliser les habitants de 
notre colonie naissante. 

Parmi les travaux les plus importants qui furent 
accomplis cette année, on doit citer les belles cons- 
tructions des Messageries maritimes, sur les bords du 
fleuve. Sur une longueur de cinq cents mètres envi- 
ron, le colonel Domergue, ingénieur du plus grand 
mérite, fit élever tout un arsenal maritime pour 
le ravitaillement et les réparations des paquebots. En 
tête de cet établissement fut édifiée une splendide 
résidence pour le représentant de la compagnie. Ces 
bâtiments qui coûtèrent, dit-on, plus de trois millions, 
se présentent les premiers lorsqu'on arrive du large 
et donnaient une grande idée de l'importance de la 
ville ; cette impression, qui semblait exagérée autre- 



LA COGHINCHINE. 351 

fois, se confirme aujourd'hui par l'esprit animé de 
Saigon. 

En 1864, les arrivants étaient fj'appés surtout par 
Taccroissement rapide de la ville de Cholon, située à 
cinq kilomètres de Saigon, sur les bords du canal de 
Ben-nghe ou arroyo chinois. 

Toutes les maisons principales avaient été recons- 
truites et alignées suivant un plan régulier et quel- 
ques Chinois, poussés par cet esprit d'initiative qui 
distingue leur race, avaient commencé à bâtir des 
maisons à un étage. C'était de la hardiesse dans un 
pays où les particuliers n'avaient jamais été autorisés 
à en construire, et ce fait n'échappa pointa Inattention 
de l'amiral de la Grandière. Il fit appeler Ban-hap, 
riche négociant chinois qui le premier avait fait cons- . 
truire une belle maison à étage, et lui donna une 
pendule pour le récompenser. Ban-hap, quoique mil- 
lionnaire, fut très-sensible à ce présent. Il fit disposer 
la plus belle pièce de sa maison pour recevoir la 
pendule et il passa une journée en habits de fête et 
en visites, suivi de quatre coolies portant sur un 
brancard doré le cadeau du gouverneur avec le brevet 
constatant la haute distinction dont il avait été 
l'objet. Il les fit admirer à tous les notables avant de 
la déposer à la place d'honneur qui lui avait été 
préparée. {Courrier de Saïgon du 20 décembre 1864). 

Suivant un usage ancien dans l'Extrême-Orient et 



352 LA GOCHÏNCHINE. 

qui a pénétré en Europe depuis un temps immémorial, 
chaque propriétaire avait peint ou sculpté au-dessus 
de sa porte des devises, des emblèmes ou des initiales; 
les Chinois et les Annamites tenaient à honneur 
d'exécuter eux-mêmes autant que possible ces armoi- 
ries, parmi lesquelles on remarque de charmants des- 
sins comme exécution et comme coloris. 

Gholon, qui doit rester- un grand entrepôt des 
marchandises destinées à llntérieur de la Basse-Co- 
chinchiue et des produits du pays qui y sont ap- 
portés en bateaux, a une histoire ancienne et dra- 
matique. 

« Elle fut fondée par les Chinois qui vinrent de 
« Canton en Basse-Cochinchine à la fin du dix- 
ce septième siècle pour échapper à la domination des 
« Tar tares. Ces exilés, relégués par les souverains 
(( annamites sur les frontières du Camboge, s'éta- 
« blirent d'abord à Mitho et à Bien-hoà. L'île de 
« Culao-phô, au-dessous de Bien-hoà, devint bientôt, 
« grâce à leur présence, un centre commerçant et 
« animé où les jonques venaient chaque année en- 
« treposer leurs marchandises. ' 

(( Les Chinois, prenant parti dans toutes les guerres 
« du pays, se rendirent redoutables. L'un d'eux, 
« Mac-cuu, s'empara d'Hatiôn pour le compte du gou- 
« vernement de Hué et reçut le gouvernement de ce 
« pays pour lui et ses descendants. Dans la province 



LA. COCHINCHIKE. 353 

« on le considérait comme un souverain et en parlant 
« de son tombeau, les indigènes disent encore : la 
« tombe du vieux roi. 

« En 1773 éclata la révolte des Tây-Son, qui enva- 
« birent bientôt la province de Bien-boa. Les Chinois 
« quittèrent Culao-pbô, remontèrent le fleuve de 
« Tân-binh et s'établirent en 1778 dans la position 
« actuelle de Cholon. Ils appelèrent cette ville Tac- 
« ngon ou Tin-ngun, nom qui signifiait grand marché 
« et qui a été étendu par les Européens à Saigon que 
a les Annamites appellent Ben-ngbe ou Gia-dinb. 

« En 1782 le chef des rebelles, Nhac, entra dans la 
« province de Saigon, battit les troupes impériales et 
(( passa tous les Chinois de la nouvelle ville au fil de 
a Tépée. 

« Il en périt plus de dix mille, dit Fauteur du Gia- 
« dinh-thong-chi, la grand mandarin Trang hoi duc ; 
« la terre fut couverte de cadavres depuis Ben-nghe 
a jusqu'à Saïgôn et comme on les jetait dans la rivière 
« elle en fut réellement arrêtée dans son cours. Per- 
ce sonne ne voulut manger de poisson pendant un 
<( espace de temps qui ne dura pas moins de trois mois. 
a Les marchandises de tontes sortes appartenant aux 
(( Chinois, telles que thé, étoffes de soie, remèdes, 
« parfums, papiers, jonchèrent la route pendant long- 
ce temps sans que personne osât y toucher. L'année 

c( d'après (gui meo) le prix du thé s'élevait jusqu'à 
T. I. 20 



35*4 lâ. goghinghine. 

« 8 ligatures la livre, une aiguille coûtait jusqu'à 
« 1 taïen ; toutes les marchaudises augmentèrent de 
a prix à proportion » (Traduction de M. Aubaret). 

« Sous Gia long, Cholon fut de nouveau le grand 
(c marché des Chinois qui y ramènent l'activité et la 
a richesse malgré les obstacles de tout genre que les 
« gouvernants mirent au développement du com- 
« merce. L'exportation de la plupart des denrées fut 
« prohibée, des lois somptuaires furent rendues pour 
(( restreindre les déjpenses du peuple, un- édit limita 
<( Tadmission des Chinois dans l'empire ; ces mesures 
« ne purent arrêter la prospérité croissante du nou- 
« veau marché. 

« Les Chinois construisirent à Cholon des quais en 
(( pierre sur une longueur de près de trois kilomètres ; 
(( ils contribuèrent en 1819. pour une part considé- 
(( rable à creuser le canal qui rejoint le Rach-cat et 
« conduit au Vaïco oriental. Le Ruôt-ngua avait été 
« canalisé en 1772. On achevait en même temps les 
a travaux de Tarroyo de la Poste, dont le creusement 
« avait été ébauché en 1755. En 1820, la route com- 
« merciale du Camboge par Cholon et Mitho était 
a complètement terminée. Dix ans plus tard, les Chi- 
« nois de Cholon exportèrent annuellement 12000 ton- 
ce neauxderiz, 2,200 tonneaux de coton, 400 tôn- 
<( neaux de sucre, 120 d'épices, 20 tonneaux dé 
(( cire, des holothuries, de Tivoire, de l'écaillé et 
« des plantes médicinales. 



» LA COCHINCHINE. 355 

« Cependant les restrictions administratives élaient 
« telles que beaucoup de produits se perdaient, Thuile 
« d*arachides par exemple ; « on la recueillait en si 
« grande quantité, remarque Tauteur du Gia-dinh 
« thong-chi, qu'on n'en pouvait user une récolte dans 
a l'espace d'un an. » 

(( Ce furent également les Chinois qui se livrèrent à 
« l'exploitation des mines de fer et des salines de la 
« province de Baria. 

c( A cette époque, cent livres de sel valaient un 
u taïen, c'est à dire, deux sous. Le manque de com- 
« merce extérieur avilissait toutes les denrées dans la 
« même proportion. » {Courrier de Saigon du 5 no- 
v'embre 1864). 

Ce sont donc les chinois qui ont le plus contribué 
à développer les immenses i^essources de la Basse- 
Cochinchine et on ne doit point s'étonner qu'ils aient 
accepté volontiers la domination française, qui leur a 
donné une liberté commerciale illimitée. 

Le premier janvier 1865, le gouverneur reçut so- 
lennellement les fonctionnaires et les officiers présents 
à Saigon et put les féliciter des résultats obtenus de- ' 
puis son arrivée en Cochinchine. Le pays était pa- 
cifié ; il était enfin en possession d'une organisation 
administrative et judiciaire et on pouvait déjà entrevoir 
l'avenir qui lui était réservé. ' 

L'amiral de la Grandière, en répondant à une dé- 



356 LA COCHINCHINB. 

putation des colons européens, leur dit qu'il avait es- 
péré pouvoir leur annoncer une* bonne nouvelle, celle 
de la conservation intégrale des trois provinces que 
nous avions conquises, mais que le courrier étant en 
retard, il n'avait pu encore en recevoir la confirmation 
ofiicielle. 

Le 29 janvier seulement, le courrier anglais apporta 
la dépêche qui annonçait le refus définitif du gouver- 
nement français d'accéder aux offres de rachat pré- 
sentés par la cour de Hué. Les modifications deman- 
dées par les Annamites étaient d'ailleurs inacceptables 
toute concession leur aurait servi de point de départ 
pour en exiger d'autres ; il n'était ni de la dignité ni 
de l'intérêt du pays de renoncer aux bénéfices d'une 
guerre longue et dispendieuse. 

Bien que la colonie fût tranquille, des bandes de 
maraudeurs, auxquels s'étaient joints quelques Ta- 
gals déserteurs, s'étaient réfugiés dans les forêts de la 
province de Biên-hoà et exerçaient leurs déprédations 
dans leô villages isolés de cette région. Les tagals, 
habitants de 'Manille, avaient été recrutés par nos 
navires de guerre avec l'autorisation du gouvernement 
espagnol et ils nous avaient rendu d'excellents ser- 
vices. Sobres, actifs, dévoués à la religion et à l'Es- 
pagne, ils avaient été fort utiles dans un pays dont le 
climat est à peu près semblable à celui des Philippines, 
Ils avaient d'abord tenu lieu des auxiliaires indigènes 



LA GOCHINGHINE. 357 

que nous n'avions pu nous procurer qu'après un sé- 
jour de plusieurs années. Plus tard, lorsqu'arriva le 
moment de les expatrier, plusieurs de ces Asiatiques 
ayant à peu près les mêmes mœurs et les mêmes ha- 
bitudes que les Annamites, aimèrent mieux déserter 
que d'abandonner la vie large et aventureuse à la- 
quelle ils s'étaient accoutumés en Cochinchine. 

Les rebelles annamites crurent d'abord avoir trouvé 
des auxiliaires précieux dans ces individus qui avaient 
servi à côté des Européens et qui étaient familiarisés 
avec nos armes ; ils leur firent beaucoup d'avances, 
mais ifs en retirèrent un faible secours. Un de ces 
tagals nommé Emmanuel qui parlait bien le français 
et l'Annamite conserva un certain prestige parmi les 
bandes insurgées et y resta jusqu'en 1869 avec le 
titre de chef. On n'en a plus entendu parler depuis. 

Le Journal Officiel rendit compte dans les termes 
suivants des opérations dirigés contre ces malfaiteurs. 

« Depuis quelque temps, des gens sans aveu, et 
sept ou huit tagals désert(îurs cherchaient à semer de 
l'agitation dans le cercle de Tây Ninh. Des mesures 
énergiques ayant déconcerté leurs projets, ces vaga- 
bonds n'ont eu d'autre ressource, pour échapper à la 
misère et aux dangers qui les menaçaient, que de 
s'enfuir en passant au nord de Thu-dâu-môt dans le 
pays boisé et à demi désert qui s'étend à Test de Biên- 
hoà, vers la frontière de nos possessions. Leur pré- 

T. I. 2a, 



358 LA GOCHINCHINE. 

sence dans cette contrée n'a pas tardé à être signalée 
par des rapines et par quelques vols de buffles qui ont 
de nouveau attiré l'attention vigilante de l'autorité. 

En conséquence, une reconnaissance a été dirigée 
sous les ordres de M. le capitaine Bousigon, inspecteur 
des affaires indigènes à Long-thau, jusqu'à Giao-loan, 
point situé à 60 kilomètres dans l'est de Phuoc-tan. 
Chemin faisant, cet officier a détruit deux petits ou- 
vrages palissades qu'il a rencontrés sur sa route, et, 
avant de regagner Long-than, il a fait construire à 
Gia-loan une redoute où il a laissé environ 80 hom- 
mes pour assurer la tranquillité du pays. Par suite 
de renseignements fournis par cette petite expédition, 
une reconnaissance plus complète va être faite dans 
ce pays peu connu et poussé à une vingtaine de kilo- 
mètres plus loin que Gia-loan, » {Journal du 20 jan- 
vier 1865.) 

Cette reconnaissance eut lieu sous les ordres de 
M. le chef de bataillon d'infanterie de marine Dela- 
touche. « Partie de Long-than le 18 janvier, elle 
quittait le 22 la redoute de Gia-loan qu'un détachement 
d'infanterie occupait depuis une quinzaine de jours et 
qui devait servir de base aux mouvements projetés. » 

Le même jour, à 7 heures du matin, on eut pour la 
première fois connaissance de Tennemi. Il était re- 
tranché derrière un barrage palissade qui, prolongé 
de chaque côté dans la forêt par de grands abattis 



LA COCHÎNCHINE. 359 

d*arbres, présentait à la marche de la colonne un obs- 
tacle qu'il fallait détruire. Cet ouvrage, attaqué avec 
vigueur, ne tarda pas à être enlevé. Les rebelles, 
chassés de cette première position, reprirent l'offen- 
sive à la sortie du bois et y accueillirent nos troupes 
par le feu bien nourri de 15 à 18 perriers ou gingoles ; 
mais ils ne purent tenir contre une charge à la baïon- 
nette qui fut immédiatement dirigée coutre eux et ils 
s'enfuirent pour chercher un abri derrière un barrage 
semblable au premier et situé à petite distance. Leur 
feu y fut encore très-vif, mais heureusement mal di- 
rigé ; car il n'y -eut en cet endroit qu'un seul homme 
légèrement blessé parmi nos soldats, et c'était le 
deuxième de la journée. 

Une fois ce barrage enlevé et détruit, il ne restait 
plus qu'à s'avancer sur l'ouvrage connu sous le nom 
de fort de Gialao. Mais les guides ayant perdu leur 
route et la journée étant déjà assez avancée*, la co- 
lonne dut camper axi milieu de la forêt, tandis que 
plusieurs reconnaissances recevaient l'ordre d'aller 
en tous sens éclairer la position. L'une d'elle^ re- 
connut enfin le fort de Gialao ; mais l'ennemi, dès 
qu'il se vit découvert, y mit le feu et se retira en dé- 
sordre sur le fort de Gia-phu, vers la frontière du 
Binh-tuân, entraînant avec lui les femmes, les enfants 
et les voitures à buffles. 

Le commandant Delà touche lança aussitôt à leur 



360 LA GOGHINCHINE. 

poursuite un détachement composé de tous les spahis 
et de la 42® compagnie sous les ordres du capitaine 
Sève, commandant de la cavalerie. Malheureusement 
les fuyards avaient déjà pris de l'avance, et, mal- 
gré toute son activité, le capitaine Sève ne put 
atteindre que l'arrière garde à laquelle il tua plu- 
sieurs hommes, fit deux prisonniers et enleva trois 
perriers, une gingole, quelques sabres et des muni- 
tions. 
La nécessité de prendre un nouvel approvisionne- 
. ment, ramena le commandant Delatouche à Gia-loan ; 
ce ne fut que le 27, aptes avoir reçu des renseigne- 
ments plus précis, qu'il put quitter le cantonnement 
et marcher sur le fort de Gia-phu. Il en reconnaissait 
les approches le même Jour, à neuf heures et demie. 
Déjà les dispositions étaient prisés pour une attaque 
immédiate, quand on reconnut que cet ouvrage, qui 
était le grand campement des rebelles, avait été 
évacué et incendié par eux et qu'il n'en restait plus 
guère que les palissades crénelées. Nos troupes s'y 
établirent pour la journée et achevèrent l'œuvre de 
destruction commencée par l'ennemi. 

Gia-phu était lé principal repaire des rebelles et 
leur arsenal de guerre. Ils y fabriquaient des affûts 
de canons et de perriers, des, montures de gingoles, 
de fusils et d'arbalètes. Si elle eût rencontré dans les 
gens du pays des guides plus sûrs, la colonne eût cer- 



LA COCHINCHINE. ' 361 

tainement mis la main sur tout ce butin qui a été 
emporté vers le Binh-tuàn. 

Tandis que ces faits se passaient sur cette frontière 
de notre province, les commandants des cercles de 
Biên-hoà et de Baria ne restaient pas inactifs. Des 
reconnaissances, dirigées en tous sens, avaient pour 

« 

missions de rassurer ou de contenir les populations, 
de les protéger au besoin, et, s'il y avait lieu, d'arrêter 
les fuyards dispersés par la colonne du commandant 
Delatouche. ' ^ 

C'est dans Tune d'elles, conduite avec çiutant de 
résolution que d'intelligence et partie de Long-Nhung 
du côté de Xuyên-mot, que le capitaine Larroque, 
adjudant major du cercle de Baria, est parvenu à 
s'emparer du fort da Quan-ba-ka qui était très-soli- 
dément construit et défendu par une centaine d'anna- 
mites et de chinois. Par malheur, ainsi qu'il arrive le 
plus souvent en pareil cas, les rebelles ont lâché pied 
après quelques instants de résistance et ont fui en lais- 
sant en notre pouvoir deux drapeaux, des lances et 
un butin dont la valeur peut s'estimer à une quin- 
zaine de mille francs. 

Ces opérations terminées et bien réussies, grâce à 
l'intelligence des chefs et à l'entrain des soldats, ont 
déconcerté les projets des rebelles qui, chaque année, 
à Tépoque de la récolte, cherchent à troubler le pays 
en exploitant les mauvaises passions et en entraînant 



362 LA GOGHiyCHINE. 

de force dans leur parti quelques malheureux habi- 
tants. » {Extraits du courrier de- Saigon du 5 février 
1865.) 

Un nouvel arrêté sur les patentes, en date du 26 jan- 
vier, fixa, en les modérant, la principale redevance à 
laquelle étaient assujetties les maisons européennes 
de Saïgon. Les patentes furent réparties entre les di- 
verses catégories des commerçants de la ville au lieu 
d'être, comme par le passé, imposées exclusivement 
sur les débitants. Les patentes des marchands chinois 
et des asiatiques fabricants de vin de riz furent main- 
tenues. 

De 200 piastres, la patente de première classe fut 

réduite à 600 francs par an, la patente de deuxième 

classe fut réduite de 100 piastres à 300 francs et la 

/ patente de troisième classe de 50 piastres à 100 francs. 

Voici les considérations qui acdbmpagnèrent la pu- 
blication de cette mesure : 

« Le temps est déjà loin où il n'existait à Sciïgon 
« qu'une seule profession lucrative,. celle de débitant 
(( de liquides. Aux premiers temps de l'occupation, 
« lorsqu'on voulut créer quelques revenus à la colo- 
« nie, on pensa naturellement à imposer une industrie 
« qui prélevait une si large part sur l'argent de nos 
(( soldats, mais on ne pouvait songer à des professions 
(( qui n'existaient pas encore. 

« Cette prétention de ta^er des absents aurait paru 






LA COGHINCHINE. 363 

« chimérique, autant aurait valu frapper un impôt 
« sur les voitures qui n'avaient pas encore fait leur 
« apparition. 

« Depuis lors tout a marché. La concurrence s'est 
« établie entre les nombreux débits et leur a fait pa- 
« raitre les patentes lourdes à payer, tandis qu'à côté, 
a des débitants ramenés à des gains plus modestes, de 
« nombreuses entreprises surgissaient les unes après 
« les autres et prospéraient rapidement. 

« Il était juste de tenir compte de cette transforma- 
« tion à la suite de laquelle une lourde charge pesait 
« sur une seule catégorie d'habitants ; tous ont droit 
« à la même protection, tous entraînent les mêmes 
« dépenses générales, tous doivent donc payer selon 
« leurs moyens. ' 

« Le nouvel arrêté sur les patentes atteint toutes 
« les professions, mais avec une modération de tarifs 
« qui sera un véritable allégement pour les débitants. 

«'De tout temps, les impôts ont été impopulaires. 
« Mais on peut faire une exception en faveur de ceux 
« qui sont plus élevés et répartis équitablement lors- 
« qu'ils sont appliqués immédiatement à un but d'u- 
« tilité publique bien constl^. Alors le contribuable 
fL laisse échapper son argent sans trop de regrets. 

« La destination si naturelle de la taxe des patentes, 
« affectée à Talimentatidn de nos recettes munici- 
« pales, doit satisfaire, croyons-nous, les désirs des 



364 LA GOCHINCHINE. 

« imposés qui voient approcher le moment où notre 
« ville, sortant enfin des langes dans lesquels elle a 
• crû si rapidement, pourra veiller par elle-même à 
« ses intérêts et satisfaire à ses besoins. 

« Peu à peu toutes nos institutions se transforme- 
« ront de même, un progrès en suivra un autre 
a ceux d'entre nous qui pourront voir, dans quelques 
années, nos cités agrandies et embellies, auront 

« peine à reporter leurs souvenirs à nos humbles 
a commencements. » {Courrier de Saigon du 5 /e- 
vrier 1865.) 

C'était an premier pas vers la constitution d'une 
municipalité à Saigon, création vivement désirée par 
le gouvernement de la colonie qui comptait beaucoup 
sur le libre concours des colons euiM)péens pour favo- 
riser le développement de" la nouvelle cité. 

Après avoir assuré le maintien de notre souverai- 
neté sur les trois provinces qui nous avaient été cé- 
dées par le traité de 1862, le gouvernement se hàl^i de 
réglementer la vente des terrains de la colonie qui 
étaient restés inoccupés et qui étaient devenus la pro- 
priété de l'État. Par un arrêté en date du 30 mars 
1865, il autorisa la vente -à bureau ouvert des terres 
appartenant au domaine sur la mise à prix de 10 francs 
l'hectare, plus un droit d'enregistrement de 5 francs. 
Ce prix, peu élevé, était p^ayable en deux annuités 
gales. L'impôt devait être fixé d'après la qualité des 



LA COGHINGHINE. 365 

terrains et devait être en moyôiiiie de 10 fraacs par 
hectare. Il n'était exigible qu'au bout de trois^années 
de possession, et, pour les concessions supérieures à 
50 hectares, la moitié de Fimpôt seulement était exi- 
gible au bout de trois années, la totalité au bout de 
six années. 

Ces considérations étaient peu onéreuses. Néan- 
moins les entreprises agricoles en Gochinchine ont 
été rares jusqu'à ce jour ; on doit l'attribuer à ce que 
les spéculations de cette nature entraînent de grands 
risques et nécessitent remploi de capitaux considé- 
rables ; ce n'est qu'au bout de plusieurs années dq 
travail que les agriculteurs commencent à recueillir 
les fruits de leurs efforts tandis que dans une ville 
nouvelle comme Saïgon, les capitalistes trouvent sans 
difficulté un placement immédiat et lucratif de leur 
argent, soit en constructions, soit en achats de ter- 
rains, soit en alTaire^ ^de banque, commissions ou 
autres transactions commerciales. Ces derniers place- 
ments, plus sûrs que ceux qui ont poUr objet des pro- 
priétés rurales, demandaient moins de travail, ils 
furent donc plus recherchés. Les Asiatiques ont donc 
seuls profité à peu près exclusivement par une ex- 
ploitation directe de l'admirable fertilité du sol de la 
colonie. 

Les autres habitants de la Basse-Gochinchine, les 

Chinois eux-mêmes, ont obtenu des bénéfices plus 
T. I. 21 



366 LA. COGfflNGHlNE. 

sûrs et plus rapides en se livrant au commerce de 
l'exportation des produits du pays et celui de l'impor- 
taticn des marchandises étrangères. 

L'œuvre de la conquête et de la pacification de nos 
provinces semblait terminée, le sujet définitif du 
nouveau traité proposé par la cour de Hué nous im- 
posait les tâches d'organiser une grande colonie ; le 
Ministre qui avait pris une part si grande et si fé- 
conde à ces résultats appela auprès de lui l'amiral de 
la Grandière afin de déterminer avec sûreté la voie à 
suivre pour mener à bien cette entreprise. 

M. le contre-amiial Roze, qui venait d'être nommé 
commandant de la station des mers de Chine, fut dé- 
signé pour faire l'intérim pendant l'absence de l'a- 
miral de la Grandière. Il arriva à Saigon dans les 
premiers jours de mars. Le 22 mars, les deux amiraux 
s'embarquaient ensemble sur le yacht VOndine^ capi- 
taine Amirault, et firent une tournée générale dans la 
colonie. L'un faisait ses aJieux et adressait ses remer- 
ciements pour leur concours aux nombreux serviteurs 
de la France qui étaient disséminés dans l'intérieur 
du pays; l'autre s'empressait de connaître et d'étudier 
une contrée si intéressante dont les destinées allaient 
lui être confiées. 

Ils étaient accompagnés de MM. les capitiùnes de 
frégate de Jonquières et Jouan, leurs chefs d'état- 
Major, et do M. Vial, directeur de llntérieur. 



LA GOCHINCHINE. 367 

L'Ondine descendit d'abord le Donnaï et s'engagea 
dans le Soirap pour remonter ensuite le Vaïco f usqu'à 
l'entrée de Tarroyo de Gocong, en parcourant les par- 
ties les plus larges et les plus monotones de nos 
fleuves. Les deux rives sont couvertes par un épais 
rideau de palétuviers derrière lesquels s'étendent à 
perte de vue d'immenses plaines basses cultivées en 
riz. Cette partie du pays est riche et peuplée, elle est 
sillonnée par une foule de canaux sur lesquels de 
nombieuses barques circulent sans cesse. 

La canonnière n** 34, capitaine Rebufat, reçut les 
amiraux à l'embouchure du Rach-la et les conduisit 
à Gocong par un arroyo étroit et sinueux dans lequel 
ce petit navire avait à peine la place d'évoluer en frô- 
lant de son avant et de son arrière les arbres des deux 
rives. Quelques habitations sur le bord de Teau, une 
cultuce plus soignée des rizières, quelques beaux 
groupes d'arbres et de figuiers, banians, l'arbre sacré 
des pagodes, embellissaient le paysage. 

En approchant de Gocong, on voit plus de mouve- 
ment, c'est un centre riche et fréquenté où l'on .yend 
^ beaucoup de riz ; celui de la localité eèt le plus estimé 
de rindo- Chine. Malgré les ravages de la guerre, ce 
marché s'était relevé de ses ruines, une école y était 
déjà organisée ; les amiraux purent constater les pro- 
grès rapides de quelques enfants indigènes dans l'é- 
tude de notre langue et de nos lettres. C'est dans cet 



368 • LA. COGHINGHINE. 

arrondissement qui nous fut si hostile que nous avons 
trouvé aussi les Annamites-les plus dévoués à la France 
et au progrès de leur pays. On ne pouvait se défendre 
d'une vive émotion devant une transformation aussi 
grande et aussi rapidement accomplie dans les lieux 
même oii Quan-Dinh avait commandé en maître deux 
années auparavant et où ce chef redoutable ne possé- 
dait plus qu'un tombeau. Les miliciens chargés de la 
police du pays avaient été choisis parmi les anciens 
soldats des rebelles, ils nous servent encore aujour- 
d'hui avec zèle et fidélité I Tel est le résultat qui a été 
obtenu par de sages ménagements et par le respect 
scrupuleux des droits des indigènes. 

Après être revenus au Rach-la, les amiraux remon- 
tèrent sur VOndine et suivirent le Vaïco occidental 
ou petit Vaïco jusqu'à l'entrée de l'arroyo de la Poste. 
Un petit fortin situé sur la rive gauche servait alors 
de résidence à l'inspecteur de Tan-an. Il fallait re- 
prendre une canonnière pour aller à Mitho. L'arroyo 
de la Poste qui mène du Vaïco au grand fleuve ou 
Mékong est l'un des cours les plus fréquentés et les 
plus pittoresques du pays. C'est un cçmal d'une lar- 
geur moyenne de soixante mètres qui a environ 
15 milles de long. 11 serpente capricieusenàent entre 
deux rangées d'arbres, de jardins et de maisons. Plu- 
sieurs marchés sont établis sur les rives, on y voit de 
distance en distance des pagodes ou de petits temples 



LA GOCHINCHINE. 369 

appelés miêu sous des massifs de feuillage. Les aré- 
quiers, les cocotiers, les figuiers banians, les^ bana- 
niers, une foule d'arbres et d'arbustes variés y con- 
fondent leurs rameaux et leurs fleurs; ce ravissant 
paysage est animé par une population nombreuse et 
par une multitude de barques de toutes formes et de 
toutes dimensions qui sont terriblement secouées par 
les vagues soulevées par Thélice au passage de la ca- 
nonnière. Les patrons des barques se hâtent à son 
approche de rejoindre le rivage et de se retenir aux 
branches des arbres afin de ne pas faire d'avaries. Les 
larges sampans, les pirogues effilées circulent autour 
de grosses jonques chinoises couvertes de pavillons et 
d'insignes variés, ayant des équipages de 15 à 30 ra- 
meurs et portant jusqu'à 80 et 100 tonneaux de mar- 
chandises. Les enfants annamites, gais et bruyants 
comme les gamins de nos villes, accompagnent la ca- 
nonnière de leurs cris et imitent les coups de sifîlet de 
la machine. C'est un spectacle saisissant qui frappe 
vivement ceux qui le voient pour la première fois. 

Mitho avait alors une importance politique et com- 
merciale qu'il a perdue depuis la conquête des pro- 
vinces occidentales. Il était le centre de notre influence 
dans le grand fleuve et le point d'appui de notre sta- 
tion du Gamboge. Les commerçants européens et les 
Chinois s'y arrêtaient pendant leurs voyages vers les 
provinces annamites ou cambogiennes. On y entre-» 



370 LA. COCHINCHINE. 

tenait une garnison de trois cents hommes et deux 
ou trois canonnières. M. Durand Saint-Amand, capi- 
taine de vaisseau, commandait les troupes et les na- 
vires employés dans la province, il se faisait remar- 
quer par son activité et sa vigilance dans la position 
importante qui lui était confiée. Une nombreuse chré- 
tienté, composée de chrétiens réfugiés des villages des 
environs où ils avaient été en butte à des persécutions 
violentes, s'étaient établis à Tabri de notre pavillon. 

De l'autre côté de Tarroyo de la Poste, en face de la 
citadelle actuelle, sont les débris de l'ancienne forte- 
resse détruite pendant les dernières guerres civiles, 
il y a environ trente ans. Une vieille pagode, om- 
bragée par de grands arbres, est solitaire sur un petit 
îlot couvert de verdure, et en arrière, sur un canal 
étroit, est bâti le vieux Mitho, village coïnmerçant, 
entrepôt des inarchands chinois et annamites qui font 
le commerce dans le grand fleuve. C'est un centre 
dont l'importance a survécu à toutes les crises poli- 
tiques ; il y a qyelquefois plus de deux cents jonques 
de mer au mouillage devant l'entrée de ce petit port, 
à trois cents mètres en aval de l'arroyo de la Poste. 
Quand elles ont débarqué leurs marchandises et repris 
leurs chargements de retour, elles reprennent direc- 
tement le large par l'embouchure appelé Cua-tiêu 
pour remonter vers les provinces du Nord. L'activité 
et la régularité des Annamites à accomplir ces voyages 



LA COCHINGHINE. 371 

si pénibles pendant les moussons avec des navires 
dont le tonnage varie entre 20 et 150 tonneaux, 
donnent une idée très-favorables de l'aptitude des 
indigènes pour le métier de la mer. 

Après Mitho, les amiraux visitèrent Tan-an, et tra- 
versèrent sur la canonnière 34 le rach Bobo, canal 
étroit qui coupe en ligne droite la langue de terre 
comprise entre les deux Vaïcos. Au nord de ce 
canal, les terres ne sont cultivées qu'à une petite dis- 
tance de la rive et au delà s'étendent d'immenses 
marais, refuge presque inaccessible des pirates et des 
voleurs. Au pied de l'arroyo on voit les rizières fer- 
tiles de Tan-an et des habitations entourées de jar- 
dins et d'arbres fruitiers. Au milieu du canal, un 
petit marché, Thu-tua, sert de point de relâche aux 
convois qui vont de Cholon dans les provinces de 
l'ouest. En arrivant dans le Vaïco oriental dont les 
bords sont uniformément couverts de palétuviers et 
de rizières, les amiraux, remontant sur VOndine qui 
avait fait le tour et était venu les attendre, firent 
route au nord vers Tây-Ninh pendant 55 milles en- 
viron. 

En approchant de Tây-Ninh, le terrain se relève, 

on apercevait dans l'intérieur à droite et à gauche 

quelques plateaux couvert de forêts. Dans le nord-est 

de Tây-Ninh se détache de l'horizon la plus haute 

montagne de la colonie, le Diên-ba, piton isolé cou- 
T. I. 21. 



.372 LA. GOCHINCHÏNB. 

ronné d'arbres séculaires qui s^élève brusquement à 
900 mètres au dessus du niveau de la mer. Sur cette 
montagne existe à mi-côte une très-ancienne pagode, 
berceau de mystérieuses légendes que les indigènes se 
transmettent avec une superstitieuse frayeur. C'est le 
rendez-vous de tous les esprits infernaux qui planent 
de là haut sur les plaines de l'Annam. ? 

Tây-Ninh est le dernier poste que nous occupions 
dans le nord sur la frontière cambogienne, à 120 kilo- 
mètres de Saigon. La citadelle, bâtie en 1832 par les 
Annamites, est placée sur un coteau qui domine uqe 
•petite rivière ; la route de Saigon au Camboge* passe 
au pied des murailles et franchit Tarroyo sur un beau 
pont en bois de 60 mètres de long construit par les 
indigènes. Ce fort est à sept kilomètres du Vaïco 
oriental dans lequel se jette la rivière de Tây-Ninh. 
Les amiraux et leur suite firent le trajet dans des 
voitures à bœufs menées au grand trot ; ils reçurent 
en arrivant la visite des divers chefs indigènes de ce 
canton si différent de la Cochinchine. Parmi eux se 
. trouvaient quelques Cambogiens établis sur notre ter- 
ritoire, des Chams, tribu mahométahte dont le type 
diffère de ceux des races voisines, et des Stiêngs, sau- 
vages vivant presque à Tétat de nudité complète dans 
les forêts du nord-est. 

En quittant Tây-Ninh, les amiraux redescendirent 
le Vaïco oriental jusqu'au Ben -lue, embouchure du 



LA COCHINGHINE. 373 

canal qui vient de Cholon en faisant communiquer 
directement le fleuve de Saigon avec les Vaïcos et par 
suite avec le Camboge. Ils remontèrent sur la canon- 
nière 34 et s'engagèrent dans ce canal étroit et sinueux 
qui a été creusé en grande partie par la main des 
hommes. Ses rives sont admirablement cultivées et 
couvertes de maisons', mais elles a 'offrent point aux 
yeux des voyageurs les belles plantations et les riantes 
perspectives des bords de l'arroyo de la Poste. Après 
avoir passé successivement devant les marchés du 
Ben-luc, de Chodem, et du Rach-Cat, ce dernier à 
quelques kilomètres seulement de Cholon, la canon- 
nière, tournant à droite dans le grand canal du Rach- 
Cat, quitta Tarroyo chinois et descendit vers le sud, 
faisant route au milieu d'une plaine merveilleusement 
cultivée et couvertes de villages. Le sol est partout au 
niveau du fleuve pendant les hautes marées, c'est un 
terrain d'alluvions imprégné d'une humidité cons- 
tante qui le rend très-fertile. De la partie nord du 
Rach-Cat on distingue très-nettement par dessus les 
rizières les mâtures des navires mouillés devant Sai- 
gon. Cangioc était comme aujourd'hui un petit mar- 
ché situé juste au centre d'un arrondissement impor- 
tant dont il est le chef- lieu administratif. Le Rach-Cat 
débouche en face du vaste estuaire du Soirap qui a 
près d'une lieue de large; TOndine y était déjà arrivée 
par le Vaïco et elle put ramener le gouverneur à 



374 LA COCHINCHINE. 

Saigon en moins de quatre heures.Un témoin de cette 
exploration résume ses impressions en ces termes : 
« Si nous essayons de résumer ce qui nous a le plus 
a frappé dans cette rapide excursion, notre attention 
« se porte d'abord sur cet admirable système de rivières 
tt et de canaux qui sillonnent la Basse Gochinchine. 
« Aucun pays du monde n'est mieux doué pour le dé- 
« veloppement de la navigation intérieure que celui-ci 
« avec ses chemins, ces grandes routes qui marclient, 
« et qui marchent alternativement dans les deux sens^ 
(( dant la nature a fait.presque tous les frais. Grâce à ce 
« réseau, le gouverneur a pu, en cinq jours, parcourir 
« une distance de plus de 40C kilomètres et, sur cet, 
« espace de temps, consacrer un jour à la visite de 
« Mitho, vingt-quatre heures à celles de Tây-Ninh, 
« et cependant faire voir à son successeur intérimaire 
« les autres postes dans les plus petits détails. Sur 
« tous 'les points visités par l'amiral, la rentrée de 
« l'impôt se fait avec la plus grande facilité ; les 
« écoles, pépinières de futurs interprètes et de futurs 
« employés dans l'administration indigène, soutins- 
(( tallées ; partout elles sont suivies par des enfants et 
« même'par des adultes dont les progrès sont surpre- 
« nants. L*e'mprdssement avec lequel a été accueilli 
« le gouverneur ne prouve pas seulement la soumis- 

m 

K sion au fait accompli de notre domination, mais il 
(( porte témoignage de sentiments plus élevés, de la 



Lk COCfflNCHINE. 375 

« confiance dans les promesses de la France, de la 
« reconnaissance pour ce qu'elle a déjà fait; il est hors 
« de doute que les récompenses accordées par le repré- 
« sentant de l'Empereur à quelques-uns, que les actes 
« de clémence qui ont signalé son dernier voyage, 
« développeront encore ces sentiments. 

« En un mot, avaat que la Cochinchine française 
« soit arrivée au même point que certaines colonies 
« voisines, il y aura sans doute encore quelques mé- 
« comptes, on pourra faire plus d'une école, néan- 
cf moins nous sommes convaincus que Tavenir lui 
« appartient. A la vue du pays, à la vue des richesses 
« qu'il renferme déjà, à la pensée de ce qu'on ne 
« jpeut manquer d'y développer un jour, on ne peut 
« qu'applaudir à la pensée qui a fait conserver à la 
a France cette contrée acquise au prix de tant de 
<r fatigues et de dévouements. » 

{Courrier de Saigon du 20 mars 1865.) 

Ainsi le Journal officiel, en constatant une situa- 
tion calme et prospère, prévoyait vaguement les mé- 
comptes et les difficultés inséparables de toute grande 
entreprise. 

Le 29 mars, l'amiral de La Grandière, qui avait 
passé l'inspection des marins de la station les jours 
précédents, assista à une grande revue des troupes, 
puis il réunit tous les officiers et fonctionnaires au 
gouvernement pour leur annoncer son départ et les 



376 LA COCHINCHINE. 

présenter à son successeur. Après avoir remercié ses 
collaborateurs dévoués en termes chaleureux, il leur 
.annonça son prochain retour en leur faisant connaîtra * 
que le ministre Tavait appelé afin d'entendre de près 
une voix dévouée à la Cochinchine. 

Le 30, il s'embarqua à bord du paquebot le Donnai^ 
capitaine Bourdon, et fut reconSuit jusqu'à Tembar- 
cadëre par une nombreuse affluence de fonctionnaires 
et des habitants de la ville. 

Le rôle si considérable du gouverneur de la Co- 
chinchine était apprécié dans les termes suivants par 
le Courrier de Saigon : 

• Le rejet définitif du traité proposé par la cour de 
c Hué a placé la Gochinchine française dans ufte 
« situation nouvelle. L'œuvre de la conquête du pays 
« est terminée ; l'indécision qui pesait sur son avenir 
« disparaît avec les projets de rétrocession etd'occu- 
« pation restreinte qui avaient un moment préoccupé 
« les esprits ; la colonie peut maintenant marcher 
« d'un pas assuré vers les destinées que lui prépare la 
« récente détermination de l'Empereur. i 

« Le moment est donc arrivé, à tous égards, d*étu- 
« dier à fond les nombreuses questions que ce nouvel 
« état des choses fait surgir, d'adopter, pour la direc- 
« tion à imprimer aux affaires, une ligne de conduite 
« invariable^ et de mettre la dernière main à des 
« projets d'organisation ébauchés jusqu'ici. 



LA GOGfflNCHiNE. 377 

' « Pour accomplir cette importante et noble tâche, 
« le ministre,, à qui appartient une part si grande 
« dans les résultats obtenus, et dont la sympathie 
« pour la Cochinchine est si ardente, a voulu s'en- 
« tourer de tous les renseignements, de tous les dé- 
a vouements, de toutes les lumières. 

« C'est pour cela qu'il a mandé auprès de lui M. le 
a contre-amiral de La Grandière. Et, puisqu'il lui 
« convenait de recourir à des avis, qui pouvait-il 
<c consulter avec plus de profit que l'homme de bien, 
« dont l'esprit calme et pénétrant vient de diriger, 
{( pendant deux années consécutives, avec modération, 
« fermeté et succès, les affaires dç la colonie ? Des 
a difficultés de toute nature, au premier rang des- 
« quelles il faut placer l'incertitude de notre occupa- 
a tion et l'obligation imposée de restreindre les dé- 
(( penses jusqu'à leur dernière limite, se sont présentées 
a sur sa route ; mais elles n'ont pu ni lasser sa 
« constance, ni décourager son zèle, ni mettre en 
ce défaut les ressources de son talent : et il a eu, en 
« partant, la satisfaction de voir notre domination 
. « incontestée, nos provinces tranquilles, notre admi- 
« nistration établie sur tous les points et acceptée 
« comme un bienfait par nos nouveaux sujets, les 
« États limitrophes subjugués par l'amitié, contenus 
« par la crairfte. » (Journal du 5 avril 1865.) 

FIN DU TOME PREMIER,